L’ascension de Mauricio Macri
Le « Berlusconi » argentin et le triomphe du football
par Teo Ballvé
Article publié le 23 octobre 2007

En juin dernier, Buenos Aires a élu un maire moustachu et millionnaire, Mauricio Macri, le propriétaire du club de football le plus populaire du pays. Il est l’équivalent argentin de l’Italien Silvio Berlusconi ou du New-Yorkais Michael Bloomberg. Seuls des nuances idéologiques, quelques variations dans son niveau de fortune mirobolante et le fait que son principal secteur d’affaires n’est pas les médias mais le sport le différencient des autres. Dans une capitale argentine fracturée où le sentimiento pour le football est virtuellement le seul langage qui traverse les classes et les différences idéologiques, cela compte beaucoup.

Macri possède les clés de la Bombonera, le stade légendaire situé près du vieux port dans lequel joue l’équipe de football la plus ancienne et la plus riche en trophées, le Club Atlético Boca Juniors, ou La Boca. Cette équipe pourrait être décrite comme les Yankees de New York du football argentin [1].

Durant la campagne, Macri a utilisé au maximum le crédit dont il jouit en tant que propriétaire de ce club, en se faisant accompagner par des stars de l’équipe et en se rendant à tous les grands matchs dans la mesure du possible. La Boca, de son côté, a coopéré en gagnant ses matchs, comme d’habitude. En effet, quelques jours avant les élections municipales du 24 juin 2007, l’équipe de Macri gagnait la prestigieuse Copa Libertadores (Coupe des Libérateurs) en battant largement son adversaire brésilien, Grêmio (Porto Alegre).

Le club de Boca Juniors est un gagneur, et son président Macri, aussi. Lors de l’élection, il a écrasé son rival Daniel Filmus – un des hommes à tout faire du président de centre-gauche Néstor Kirchner - en le devançant d’environ 22%. En termes sportifs, ça a été une raclée.

Les élections présidentielles d’octobre approchant rapidement [28 octobre, ndlr], la victoire écrasante de Macri a été interprétée comme un signe que la réélection prévue de Kirchner n’était peut-être pas aussi certaine qu’on pourrait le penser. Son parti-courant Frente para la Victoria (FV, Front pour la Victoire) contrôle presque entièrement la toujours puissante machine du parti péroniste [le Parti justicialiste, ndlr] et est considéré comme le favori. Mais, deux semaines après la victoire de Macri, le FV décida d’introniser comme candidate présidentielle, la sénatrice Cristina Fernández de Kirchner, l’épouse du président, de manière à présenter un nouveau visage pour affronter l’opposition de centre-droite dont Macri est maintenant la figure dominante. [2]

Mais qui est Mauricio Macri ? C’est avant tout un homme d’argent généralement favorable à tout ce qui est bon pour les affaires. Côte à côte avec d’autres comparses de Carlos Menem, il a largement profité des privatisations des années 90 en Argentine. Cette période est aujourd’hui honnie pour son gouvernement kleptocratique et pour sa peu judicieuse obéissance aux banques de Wall Street et au Fonds monétaire international. L’orgie libérale et improductive des années 90 a conduit l’Argentine vers la débâcle économique de 2001. Le 20 décembre de cette année-là, le pays – exsangue à la suite des privatisations et d’une politique monétaire anémique - s’est tout simplement enflammé. Face aux protestations massives, le président a démissionné et l’un après l’autre, des politiciens médiocres se sont repassé une présidence non désirée comme on se lance une patate chaude.

Début 2002, après cinq présidents successifs en un mois, l’Argentine était devenue un paria international. L’année suivante, Kirchner fut élu et les choses commencèrent à se calmer. En 2003, l’économie argentine, alors en plein naufrage, a fait un virage à cent quatre-vingt degrés et commença à croître de façon accélérée. Elle ne pouvait que s’améliorer et l’Argentine est aujourd’hui un pays florissant, engraissé par ses exportations de soja, son tourisme et les dollars de l’immobilier.

Pendant toute la campagne, la propagande habile de Macri a tout fait pour combiner son image avec celle de Boca Juniors. Par exemple en choisissant la couleur jaune comme symbole de sa campagne. L’utilisation des deux couleurs du club – jaune et bleu - aurait été trop maladroite mais le jaune tout seul faisait bien comprendre le message. Après tout, c’est exactement la même couleur que la bande horizontale qui traverse la poitrine des vedettes de La Boca, comme Juan Román Riquelme et Rodrigo Palacio (qui jouent également dans la très aimée équipe nationale d’Argentine).

Une autre tâche de Macri était de redresser son image de réactionnaire et de chef d’entreprise pingre. Il choisit d’abord une partenaire handicapée physique, une conseillère municipale photogénique de 40 ans qui traverse l’hôtel de ville en chaise roulante. Les visages souriants de Mauricio Macri et de Gabriela Michetti sur fond de jaune-Boca furent omniprésents sur les panneaux publicitaires et dans les arrêts de bus au cours des mois et des semaines précédant les élections. Autre combine, pendant toute la campagne, les deux comparses n’utilisèrent que leurs prénoms. Ils étaient Gabriela et Mauricio, amicaux, accessibles, sympathiques.

Un événement en particulier a assombri cette campagne : l’incendie de la discothèque Cromañón en décembre 2004 dans lequel plusieurs centaines de jeunes sont morts et qui a mené à la destitution de Anibal Ibarra, prédécesseur de Macri, laissant ainsi la gestion de la ville dans les mains d’une administration intérimaire pendant un an. Macri utilisa cet incendie comme une métaphore montrant les dégâts que pouvaient provoquer un gouvernement municipal dysfonctionnel, inefficient et non transparent.

Finalement, le parti politique naissant de Macri fut rebaptisé « Pro », raccourci de Propuesta Republicana (Proposition républicaine). Ce fut un coup de génie pour son langage à double sens. Le Macri de droite semblait soudainement devenir progressiste sans avoir dû fournir aucune preuve. Tant en anglais qu’en espagnol, le préfixe « pro » est associé à un grand nombre de mots qui sonnent bien. Macri, un novice politique, apparut tout à coup professionnel (comme son équipe) et progressiste (progressif comme disent ses adversaires) ; il était aussi plein de propositions et de projets, en bref, un homme d’idées.

Une des vidéos de campagne de Macri combine un zeste de fièvre Boca et une bonne dose de nationalisme argentin, le tout décoré d’un ruban « Pro ». Qu’est-ce qui est « Pro » ? demande la pub, et de répondre : « Que l’équipe de foot la plus populaire d’Argentine soit admirée partout dans le monde, ça c’est Pro !  » Après cette déclaration grandiose, le reste de la pub semble être jetable : « Oh, et Pro c’est aussi des bons soins de santé et des écoles.  »

Durant la campagne électorale, ceux qui voulurent tirer la sonnette d’alarme sur le pseudo progressisme de Macri pointèrent du doigt son bilan au Congrès. Macri, qui avait gagné son siège après avoir été défait dans la course précédente à la mairie, s’était distingué par une assistance peu assidue et une attitude dédaigneuse envers le Congrès en tant qu’institution. Ses votes étaient solidement marqués à droite. Par exemple, il vota contre une loi de santé reproductive et contre le jugement de tortionnaires de l’époque de la guerre sale. Il concentra ses efforts à se présenter comme un pourfendeur du crime, un partisan du libre-marché et un défenseur des valeurs familiales catholiques. Il déclara publiquement que la prison pourrait être la meilleure solution pour les cartoneros, nom donné à la grande armée de pauvres qui recycle les détritus de la ville.

Pour ceux qui ont un peu de mémoire, la plate-forme de tolérance zéro de Macri a des relents de l’ambiance régnant dans de la seconde moitié des années 70 lorsqu’un moustachu en uniforme militaire, se disant défenseur de la loi et de l’ordre, Jorge Videla, dirigeait un Etat qui pratiquait l’enlèvement, la torture et la disparition, provoquant la mort ou la disparition de 30 000 Argentins. Concernant ces atrocités, Macri a seulement dit à ses partisans de « regarder en avant » et d’oublier « les fantômes du passé ».

C’est durant cette période que le père de Macri amassa la fortune familiale grâce à ses contacts privilégiés avec les milicos (les militaires). A cette époque, le catholicisme, la culture occidentale et le marché libre justifiaient l’éradication brutale des « gauchistes subversifs » qui menaçaient soi-disant de conduire le pays vers le chaos et l’obscurantisme athée soviétique. Aujourd’hui, les ennemis sont les sous-classes, les cartoneros, les chômeurs et les petits délinquants, des ombres qui rappellent aux secteurs aisés de la capitale que l’Argentine traîne toujours le fléau de la pauvreté malgré le redressement économique.

L’intelligentsia progressiste de Buenos Aires fut consternée par l’attitude de Macri envers ses opposants. Elle aime décrire Macri comme un néo-fasciste et le compare à Hitler et à Bush. Des groupes d’opposition ont suivi les blogs progressistes qui ont dessiné des moustaches sur des images de Monsieur Burns du dessin animé Les Simpsons, puis ont collé ces affiches dans toute la ville en demandant : « - Est-il bien que M. Burns soit maire ? N’oubliez qui est vraiment Macri ! ». Santiago Llach, un poète de Buenos Aires auteur d’un blog appelé Monolingua, a comparé une « Marche des chemises jaunes » des partisans de Macri aux Chemises brunes de Hitler. D’autres critiques se moquent de l’habitude de Macri de donner des interviews depuis les sables dorés des plages de Punta del Este, une plage chique de l’Uruguay voisin.

Ces critiques ne sont pas nécessairement enthousiastes envers le style populiste-péroniste du président Kirchner ou envers le candidat qu’il a choisi pour s’opposer à Macri (Filmus, le ministre de l’Education au long visage barbu). Mais ils ne peuvent expliquer la victoire écrasante de Macri même dans une Buenos Aires anti-péroniste. Depuis la célébration de la victoire de Macri par des tirs de feux d’artifice au-dessus du stade des Boca Juniors, la gauche intellectuelle débat sans fin, dans les colonnes politiques des journaux et dans des interviews, des raisons qui ont poussé les Porteños (habitants de Buenos Aires) à choisir M. Burns. A quoi pensent les gens ? Est-ce une ville d’amnésiques ? Tout le monde a-t-il oublié le cauchemar des années 70 et le désastre des années 90, des années liées au nom de Macri ? Que s’est-il passé ?

C’est le football qui a triomphé. A Buenos Aires comme partout, ce n’est pas l’âge de raison mais celui du spectacle. Macri a monté un show impressionnant dans lequel l’aura du football occupe le centre du ring. Peu importe que le football n’ait rien à voir avec la capacité de gouverner une ville chaotique et socialement hétérogène, avec trois millions d’habitants et d’autres millions de personnes qui se déversent quotidiennement dans son infrastructure à la limite de la rupture pour travailler et acheter. Le football a une signification viscérale. C’est le pan de la réalité qui apporte un peu de satisfaction à des millions d’Argentins, une satisfaction qu’ils peuvent partager dans la rue, au boulot, dans l’ascenseur. Semaine après semaine, le football sert d’échappatoire pour des décennies de frustrations individuelles et nationales causées par des désastres politiques et économiques. Le Boca Juniors, le club de foot, est fondamentalement le seul gagnant fidèle dans un pays aigri par une longue période d’échecs (même l’équipe nationale déçoit ces derniers temps). Macri a réussi à convaincre le public qu’il peut faire pour la ville de Buenos Aires ce qu’il a fait pour le Boca Juniors. L’Argentine veut gagner. Pour les votants, M. Burns et ses chemises jaunes semblent être la seule équipe en ville.

Notes :

[1[NDLR] L’auteur de cet article, Teo Ballvé, est états-unien, d’où la référence au club de baseball new-yorkais, les Yankees.

[2[NDLR] Notons que finalement Macri ne se présentera pas aux élections présidentielles.

Source : NACLA News (http://news.nacla.org/), juillet 2007.

Traduction : Jac Forton, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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