Venezuela
Réforme constitutionnelle et critique nécessaire
par Sébastien Brulez
Article publié le 2 octobre 2007

Il y a une quinzaine de jours, les dirigeants du parti Podemos (Pour une Démocratie sociale) ont fait un pas de plus vers l’opposition. Ou du moins le président Chávez leur a donné le petit coup d’épaule qui les a fait dépasser la ligne et sortir du terrain chaviste.

L’Assemblée nationale a approuvé, ce mardi 11 septembre, le projet de réforme constitutionnelle en seconde lecture [1]. Mais une fois n’est pas coutume, le projet n’a obtenu « que » la majorité qualifiée [2].

Lors du débat en plénière, les députés sociaux-démocrates - Podemos a adhéré il y a quelques mois à l’Internationale socialiste, comme membre observateur - se sont opposés à la réforme sur plusieurs points.

On ne s’étonnera pas de leur position qui était prévisible et qui reflète la ligne qu’a maintenu ce parti depuis de nombreux mois. Ce qui interpelle, c’est la manière dont le M. Chávez a réagi à cette position « dissidente ».

Dés le lendemain, il ratifiait la « désertion d’un nouveau groupe de députés ». Le président de la République a applaudi « la manière claire des députés authentiquement révolutionnaires à défendre la proposition » de réforme constitutionnelle. Et a critiqué, d’autre part, la façon « ambiguë » des autres, en affirmant qu’un « autre groupe de députés, comme cela était arrivé il y a quelques années avec un autre bloc, est passé dans l’opposition ».

Je dis que cela interpelle car le président a déposé une « proposition » et non pas un projet fini. Il a d’ailleurs lui-même appelé à la critique. Le premier septembre, lors de la nomination des « comités de défense de la réforme constitutionnelle », Chávez affirmait que le débat sur la réforme devait être une « bataille d’idées ».

« Je n’ai jamais demandé ni ne demanderai à personne un appui acritique, à aucune de mes propositions, à aucune proposition de notre gouvernement », déclarait-il alors.

Et invitait à la « pensée critique, réflexive, illuminée par la théorie, par le débat, car cela [le projet de réforme] n’est ni ne prétend être parfait ».

De quelle manière mène-t-on cette bataille d’idée aujourd’hui au sein du proceso si le seul parti qui proposait des modifications significatives est directement éjecté dans le camp de l’opposition ?

Tout en étant conscient de la ligne idéologique clairement réformiste et sociale-démocrate de Podemos, on peut cependant souligner que ce groupe de parlementaires a touché lors du débat des aspects qui méritaient d’être discutés.

Par exemple, à la désignation par l’Exécutif des autorités qui seront nommées à la tête des Territoires fédéraux, le député et secrétaire général de Podemos, Ismael García, proposait que ces nouvelles autorités soient élues par le vote populaire.

Pas de quoi aller à l’encontre du « pouvoir populaire » que cette réforme prétend approfondir !

Pour une critique de gauche

Dans l’hebdomadaire d’analyse et d’opinion TEMAS Venezuela publié le vendredi 14 septembre, le journaliste José Roberto Duque mettait le doigt là où le proceso bolivarien se le fout dans l’œil. Le paragraphe vaut la peine d’être traduit tel quel :
« Il se révèle inconfortable et laborieux de critiquer le projet de réforme constitutionnelle. Non pas qu’on défende des postes ou privilèges que l’on n’a pas, ni qu’il existe une persécution formelle contre ceux qui ne suivent pas la ligne au pied de la lettre. Mais plutôt à cause d’une tendance naturelle au sein de la bureaucratie de l’Etat et également de certains secteurs du peuple chaviste, à considérer comme ennemi, antichaviste, ‘escuálido [3], tous ceux qui s’opposent à ce que dit le président de la République.  »

« Il devient compliqué (et cela nous stimule à continuer d’essayer) de faire comprendre au peuple chaviste que l’on continue à être peuple, que l’on continue à être chaviste et que remettre en question Chávez à partir de notre position de gauche libertaire est une méthode qui vise à améliorer son projet et non pas à lui porter préjudice », soulignait l’auteur.

En effet, un des points sur lesquels, selon moi, le proceso fait fausse route, c’est de se nier à une véritable autocritique publique et ouverte ; non seulement du projet de réforme constitutionnelle mais également, d’une façon plus large, de sa gestion quotidienne.

Comme me le confiait en coulisses un des députés de l’Assemblée nationale (pourtant membre d’un des trois autres partis qui ont voté en faveur de la réforme) : « J’ai l’impression que les rencontres avec la population organisées par l’Assemblée nationale sur la réforme constitutionnelle sont plus des rencontres d’information que de débat. Informer sur un projet est une chose mais débattre et prendre en compte les propositions en est une autre ».

Pour sa part, le représentant indigène et député du groupe Podemos, Arcadio Montiel, défendait la position de son parti en avertissant : « Prenons garde à ne pas croire que nous aidons le président, quand ce que nous sommes en train de faire est d’adopter une attitude servile face au pays ».

Les funambules

Ismael García jouait au funambule depuis longtemps, oscillant entre l’appui au proceso et la main tendue à l’opposition. Il savait que d’un moment à l’autre il basculerait dans le camp adverse, duquel il espère probablement prendre la tête.

Aujourd’hui le funambule est tombé et pourra désormais s’attacher à se construire une place au sein d’une opposition en mal d’idées, de leader et surtout en mal de représentation au parlement (la question pour lui sera de savoir si cette opposition l’accepte en son sein).

Cependant, au delà du fait de partager ses prises de position ou pas, il faut réaffirmer le besoin d’analyser, de critiquer la réforme et la nécessité d’écouter les propositions émanant des différents secteurs.

Mais il faut surtout réaffirmer et revendiquer le droit des révolutionnaires à critiquer de façon constructive ce projet de réforme au sein même du chavisme, sans pour autant être qualifié de contre-révolutionnaire ou de sympathisant de Podemos.

Notes :

[1La troisième et dernière lecture devrait avoir lieu fin octobre.

[2[NDLR] Rappelons qu’à cause du boycott de l’opposition des élections législatives, l’Assemblée nationale n’est composée que de partis membres de la coalition gouvernementale.

[3‘Escuálido’ est une expression que les chavistes utilisent pour se référer à l’opposition. Selon la Real Academia Española le mot signifie quelque chose de maigre, mince, pâle...mais aussi sale, dégoûtant.

Source : Le Voix du Sud (http://voixdusud.blogspot.com/), 15 septembre 2007.

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