Décembre noir au Venezuela
Epreuve de force au Venezuela
par Luis Bilbao
Article publié le 16 décembre 2002

Depuis le 2 décembre dernier, l’avenir de la démocratie vénézuélienne se joue dans l’actuel affrontement entre le gouvernement et l’opposition. Face aux manipulations sans scrupules de la part des médias commerciaux, le président Hugo Chavez mobilise la citoyenneté et semble compter avec l’appui des forces armées. L’issue de cette lutte sera décisive pour toute l’Amérique latine.

L’acteur n’est pas nouveau, ce qui l’est c’est son protagonisme central, sa transformation de répétiteur en auteur, directeur et premier rôle de l’œuvre. Les médias commerciaux au Venezuela ne sont plus le reflet et l’interprète des événements, il les dessinent au contraire selon leur volonté pour les imposer comme réalité virtuelle et ensuite pour les diriger.

Cette opération audacieuse a échouée. Mais elle laisse de profondes et dangereuses blessures dans la société vénézuélienne et elle inaugure une phase singulière dans la lutte politique, bien au-delà du pays du président Hugo Chavez.

C’est là un fait inédit quant au rôle de la presse dans la politique contemporaine, y compris si on le compare avec la fonction jouée par ces même médias au moment du coup d’Etat du mois d’avril passé. A ce moment-là, une grève manquée avait servi de couverture pour un coup d’Etat victorieux (pendant à peine 36 heures il est vrai, mais victorieux tout de même) mené par le grand patronat, une partie du haut commandement militaire et les secteurs les plus corrompus de l’appareil d’Etat.

A cette occasion, l’impossibilité à paralyser le pays s’est conjuguée avec la ferme attitude de loyauté de la part de la majorité des forces armées envers le gouvernement du président Hugo Chavez. De plus, plusieurs secteurs patronaux qui s’étaient joints à la conspiration d’avril ont été depuis gagnés par les concessions offertes par Chavez. Des couches importantes des classes moyennes, qui avaient participé aux marches d’avril contre Chavez, ont reculé, effrayé par la nature ouvertement fasciste, ultra-répréssive et pro-étasunienne de l’éphémère président auto-proclamé Pedro Carmona. Et à la différence de l’attitude initialement passive des organisations syndicales (hors CTV, NDLT) au mois d’avril, aujourd’hui, de nouvelles équipes dirigeantes, appelées et impulsées par Chavez au cours des 9 derniers mois, ont pris l’initiative et ont rendu impossible toute apparence présentable à la "grève générale" appelée par l’opposition.

En avril, les médias avaient propagé l’appel à la grève en transformant les radios et les chaînes de télévision en autant d’instruments de propagande pour renverser Chavez. Ils ont ensuite mis en épingle certains événements, ils en ont occulté d’autres et ont manipulé le tout. Ces actes, mis au service d’un coup d’Etat fasciste, étaient déjà une énormité.

Mais aujourd’hui, il s’agit d’autre chose. Comme la réalité sociale s’est révélée totalement contraire aux intérêts et aux plans de ceux qui sont représentés par ces médias privés, ces derniers se sont mis à fabriquer une réalité à la mesure de leur intentions. Cette réalité virtuelle, ils l’assènent de manière permanente, à n’importe quelle occasion, 24 heures sur 24 et avec un mépris absolu pour les faits objectifs. Ils semblent convaincus qu’il est possible de persuader chaque individu que le monde qu’on lui impose à partir de l’écran de sa télévision est le sien et non celui qu’il vit et connaît dans son foyer, dans son travail, dans sa ville.

Il est difficile de ne pas être surpris - et alarmé - face à l’attitude d’autant de journalistes et de professionnels qui, semble-t-il aspiré dans un tourbillon aliénant, s’enferment dans une folie collective et mènent, non plus une opération massive de désinformation, mais bien une opération de remplacement du monde réel avec l’apparente certitude qu’ils atteindront leur objectif.

Accompagné, non sans frictions, par la quasi totalité des grands médias dans le monde - et plus particulièrement en Argentine, sans doute parce qu’un tourbillon similaire balaye ces latitudes - ce phénomène s’est transformé dans ces dernières semaines en une fuite en avant "informative" sans précédent. Ce phénomène est important car il dépasse le cas du Venezuela. Mais le plus important, sans doute, est l’anticorps à sa mesure qui s’est créé là-bas et dans le monde entier, lequel aura également lui aussi un impact politique certain.

Les faits

Pour la troisième fois en un an, Fedecameras, la CTV (la Centrale des travailleurs du Venezuela) et la Coordination démocratique ont appelé à une grève générale pour le 2 décembre. En avril, comme on le sait, la paralysie du pays fut un échec, mais elle avait tout de même servi de toile de fonds pour un coup d’Etat dont l’issue est connue de tous [1]. Au mois d’octobre, après une nouvelle hausse de la tension, une nouvelle tentative de grève avait échoué mais cette fois-là avec une participation notoirement moindre parmi le patronat et, comme on l’a dit, avec une attitude différente de la part de la classe ouvrière qui s’est distanciée de la bureaucratie de la CTV.

Il est nécessaire de faire ici une parenthèse pour souligner que la "grève générale" est un concept que ne peut être appliqué qu’aux seuls travailleurs. Lorsque ce sont les patrons qui appellent à arrêter l’activité productive et commerciale, le terme exact pour décrire cela est celui, anglais, de "lock-out". C’est pour cette première raison qu’au Venezuela, il n’y a pas eu de grève le lundi 2 décembre et encore moins les jours suivants. La seconde raison, c’est que les secteurs patronaux qui se sont lancés dans le rapport de forces a été minime et avant tout circonscrit au secteur commercial et au sein de celui-ci dans la zone aisée de Caracas, les quartiers est de la ville. La troisième raison est que, à cette occasion, un grand nombre d’établissements fermés par leurs patrons ont été réouverts par les travailleurs, ce qui, ajouté au fait que les transports ont fonctionné sans grosse perturbation, offre un panorama de quasi-normalité dans la capitale vénézuélienne et encore plus à l’intérieur du pays.

Au soir du lundi 2 décembre, la "grève" avait donc piteusement échouée mais malgré tout - et avec l’appui de l’insolite couverture médiatique, capable de montrer une rue déserte - les dirigeants de l’opposition ont appelé à la poursuivre le jour suivant. Et ainsi de suite, jour après jour pendant toute la semaine malgré le fait que les maigres rangs des adhérents à la "grève" s’éclaircissaient quotidiennement.

L’exception à la règle fut ce qui s’est passé dans la PDVSA, l’entreprise pétrolière nationale du Venezuela, où la dénommée direction centrale, c’est-à-dire le groupe de gérants de haut rang, parvenait à mettre en difficulté et à perturber de manière préoccupante la production, le raffinement et la distribution du pétrole.

A la fin de la semaine, le vendredi soir, un tireur isolé a fait feu et tué trois personnes sur la Plaza Francia, l’élégant bastion d’un minuscule groupe d’officiers putshistes installé là-bas depuis le 21 octobre. Ces chefs militaires, qui ne commandent comme seules troupes que les 200 personnes rassemblées sur cette Plaza Francia, ont immédiatement accusé Chavez d’assassin. Mais le véritable assassin a été arrêté et son identité (un Portugais qui était entré dans le pays 5 jours avant les faits) suggère au contraire une quantité de connexions qui vont toutes, bien que l’enquête suit toujours son cours, vers la direction idéologique et politique de l’opposition qui tente de renverser Chavez.

Avec perspicacité, les masses ont immédiatement fait le lien entre cet attentat terroriste avec la provocation montée en avril, quand des francs-tireurs par la suite identifiés comme des mercenaires payés par l’opposition, ont tiré contre les manifestants de l’opposition et les chavistes, provoquant plusieurs morts et déclenchant les événements postérieurs. Ce lien étant fait et devant la conviction qu’un nouveau coup d’Etat était en route, cette fois-ci, les masses n’ont pas attendu que Chavez soit chassé du Palais présidentiel de Miraflores ; ils sont descendus par millions dans les rues et dans le centre de Caracas. Le samedi 7 décembre, une multitude de gens couvraient quelques 20 km d’avenues centrales et mettaient ainsi en évidence la réalité du rapport de forces existant aujourd’hui au Venezuela.

Le haut commandement de l’armée s’est quant à lui dans sa totalité - tout comme lors des faits du 22 octobre où 14 officiers avaient appelé à la rébellion depuis la Plaza Francia - présenté à la télévision ensemble avec le Ministre de la Défense, pour garantir à la population son appui à l’ordre constitutionnel et au président Chavez.

Ce dernier s’est adressé aux manifestants le samedi en dénonçant l’escalade putschiste et en appelant le peuple à rester dans les rues et à empêcher toute provocation. Le jour suivant, dans son programme "Allo président ?", il a dressé un tableau de la situation en affirmant l’impossibilité d’un coup d’Etat victorieux et en ré-insistant sur la nécessité pour le peuple de se maintenir mobilisé et en alerte. Quelques heures plus tard, on apprenait qu’un projet d’attaque contre le Palais de Miraflores avait été déjoué. Ce projet visait à bombarder le palais et assassiner le président. La presse internationale a totalement occulté ces informations. Quant à la presse vénézuélienne, elle a été encore plus loin : elle a commencé à montrer la fiction selon laquelle Chavez s’affaiblissait, que la grève se renforçait et que le dénouement était imminent.

Le lundi 9 décembre allait effectivement être une journée décisive. Ella a également été occultée par la presse mais il est probable que cette date aura, à l’avenir, une importance encore plus grande que celle du 13 avril dernier quand les masses populaires se sont lancées dans les rues dans tout le pays pour sauver Chavez et le réinstaller à son poste présidentiel. Le 9 décembre, donc, d’une part, des centaines de milliers de personnes ont entouré de manière pacifique mais ferme les sièges des chaînes de TV commerciales afin d’exiger qu’elles cessent de mentir, de susciter la violence et d’appeler à un coup d’Etat. D’autre part, les ouvriers du pétrole ont commencé à agir pour neutraliser les agissements de la direction centrale de la PDVSA. Il s’est alors passé quelque chose d’important : au moment où cette direction corrompue a vu qu’elle commençait à perdre du terrain face à la détermination ouvrière, elle a lancé une vague sans précédent d’actions de sabotage : si je ne peux pas contrôler, alors je le paralyse ou le détruit, tel est l’adage qu’elle a commencé à appliquer.

Face à cela, Chavez a donné l’ordre à l’armée d’intervenir afin de garantir la sécurité de l’entreprise et la continuité de la production. Il s’est produit une alliance significative entre les cadres militaires et les ouvriers qui s’affrontaient physiquement aux sommets de la PDVSA, une alliance à laquelle s’est jointe rapidement la population des quartiers où se trouvent les installations de l’entreprise. Parmi les centaines d’anecdotes, il y en une particulièrement impressionnante. A Anaco, près de Puero La Cruz, les hauts dirigeants ont décidé de couper l’approvisionnement en gaz avec lequel fonctionnent les grandes entreprises d’aluminium de Puerto Ordaz. Informés, les ouvriers de cette ville ont réquisitionné plusieurs bus pour Anaco où ils ont affronté et neutralisé la police envoyé par le maire - notoirement en faveur de l’opposition putschiste - puis ont occupé les installations et rétabli l’approvisionnement en gaz, empêchant ainsi l’extinction des hauts fourneaux de leur entreprise.

Parallèlement, des mesures étaient prises contre certains capitaines de pétroliers qui prétendaient paralyser le transport et obstruer les voies fluviales. Ce même jour, dans un acte d’autorité inéquivoque et significatif, Hugo Chavez et le président de PDVSA, Ali Rodriguez - un militant social à la longue trajectoire et dont la loyauté envers la révolution bolivarienne est sans faille ont destitué tous les membres dirigeants de l’entreprise impliqués dans les actes de sabotage et ont annoncé une restructuration profonde de PDVSA, qui est la proie rêvée de requins nationaux et internationaux qui veulent la privatiser et qui se trouve au cœur des tentatives putschistes.

Des heures de risque extrême

A ce moment-là, les rumeurs et les craintes d’un soulèvement de secteurs de l’armée se sont accrues. De fait, toutes ses tentatives ayant échoué, l’opposition se retrouvait devant l’option de tenter le tout pour le tout ou de subir une déroute dont elle ne pourrait se relever. Mais, depuis que 400 officiers ont été mutés ou mis à la retraire anticipée depuis le coup d’Etat d’avril, il n’y a plus dans l’armée de remous oppositionnels ni de candidats disposés à se soulever contre la Constitution et contre Chavez en alliance avec le grand capital et l’ambassade des Etats-Unis.

Ainsi, depuis le mardi 10 décembre jusqu’à aujourd’hui où est rédigé ce texte (le lundi 16 décembre au matin), il n’y a eu aucun signe de malaise militaire. Officiellement, le haut commandement se maintient fidèle à Chavez et est disposé à défendre la vigueur de la Constitution. Des rapports confidentiels ne nient pas le fait que certains corps pourraient se soulever. Mais cela n’est pas considéré comme probable du fait de l’énorme inégalité des forces entre chavistes et anti-chavistes, entre légalistes et putschistes. De fait, l’armée est en train d’accomplir un rôle important dans la récupération de PDVSA et ce rôle s’étend également à une opération hautement politique, celle du "méga-marché" qu’elle a installé dans les rues de Caracas et d’autres capitales d’Etat du pays et qui est destiné non plus seulement à assurer le ravitaillement mais également des prix substantiellement plus bas pour la nourriture et d’autres produits nécessaires aux fêtes de fin d’année.

Depuis les rangs putschistes, la réplique est un appel lancé le samedi 14 décembre pour une manifestation appelée "Marche sur Caracas". Elle a eu un écho considérable, bien que les manifestants furent beaucoup moins nombreux que lors de la manifestation oppositionnelle du 9 octobre dernier avec 300.000 personnes. Mais au delà des chiffres, - qui indiquent tout de même une fracture et une polarisation sociale importante - le fait significatif est que contrairement à ce qui avait été annoncé par les organisateurs, la marche ne s’est pas dirigée et n’a même pas tenté de se rapprocher du Palais de Miraflores, protégé par des centaines de milliers de partisans de Chavez.

Le jour précédent la marche, un acteur majeur intervenait publiquement dans la crise : le gouvernement des Etats-Unis, qui s’était jusqu’à présent contenté de "souhaiter" une "issue démocratique", s’est vu forcé d’accourir à la rescousse de ceux qui exigent la chute de Chavez en annonçant officiellement que des élections anticipées devaient avoir lieu au Venezuela. Quelques heures plus tard, Chavez répondait qu’il ne pensait pas que les Etats-Unis étaient intéressés à ce que l’on viole la Constitution ; il a proposé d’envoyer à Washington un exemplaire de cette Constitution qu’il porte toujours sur lui en soulignant qu’il ne peut y avoir d’élections anticipées en marge des dispositions constitutionnelles.

Lors de son programme "Allo Président ?" du dimanche 15 décembre, Chavez a dénoncé la dernière tactique en date employé par l’opposition qui a maintenu son appel à poursuivre la "grève générale" pour le lendemain. Retransmis à partir de Miraflores, le président y a affirmé que "le gouvernement constitutionnel et défenseur des intérêts nationaux affronte aujourd’hui un auto-blocus tenté par des Vénézuéliens, mais que nous avons déjà commencé à le faire échouer". Chavez se référait évidemment aux actes de sabotage dans PDVSA en les comparant explicitement avec le blocus naval mené par la France et l’Allemagne contre le Venezuela à la fin du XIXe siècle après que le président Cirpiano Castro s’était refusé à payer la dette extérieure de son pays. (3) Chavez a également dénoncé le fait que ce blocus comptait avec l’appui des gouverneurs des Etats de Zulia, Manuel Rosales et de celui de l’Etat de Carabobo, Enrique Salas Feo, ce qui souligne la gravité du conflit politique.

Qu’elle que soit l’issue de la confrontation, il est semble évident qu’aucune des deux parties ne reviendra sur ses pas. Apparaît ainsi clairement en lumière toute nature et le caractère d’un conflit économique, social et politique qui, bien au-delà des frontières du Venezuela, démontre qu’en ce début de XXIe siècle, la moindre intention d’un gouvernement à défendre sa souveraineté et de favoriser un développement économique et une redistribution des richesses moins inégaux, déclenche de puissantes forces qui s’acharnent à l’en empêcher et ce par tous les moyens. Et comme toujours, les Etats-Unis sont prêts à intervenir dans la politique interne d’autres nations. Et comme toujours, mais encore plus dans ce cas-ci, les médias commerciaux s’éloignent encore plus de leur fonction initiale pour devenir des substituts aux partis politiques - affaibli ou disparus - syndicats et autres institutions qui œuvraient jusqu’à aujourd’hui comme autant d’instruments du pouvoir. Leur transformation en instruments du mensonge et de la manipulation créant involontairement une nécessité, un besoin dont la satisfaction joue et jouera un rôle décisif à travers la constitution d’un réseau de médias alternatifs de toute échelle et de toute condition et qui lentement mais sûrement occupe l’espace informatif abandonné par les médias privés.

Notes :

[1Voir le dossier "Leçons du Vénézuela", par Carlos Gabetta, Maurice Lemoine, Bernard Cassen, Alfredo Eric et Eric Calcagno dans "Le Monde Diplomatique", édition Cono Sur ; mai 2002.

Source : El diplo, édition argentine du Monde diplomatique (http://www.eldiplo.org), décembre 2002.

Traduction : Ataulfo Riera, pour le RISAL.

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