Colombie
Le boom de la culture de palme et les droits des paysans
par Annalise Romoser
Article publié le 2 novembre 2007

Il y a 50 ans, Enrique Petro quittait son humble demeure pour chercher une nouvelle vie de paysan dans la région d’Urabá dans le nord-ouest de la Colombie. Paysan pauvre, Petro parvint à arracher de quoi survivre à l’épaisse jungle inhospitalière. Il réussit à produire de quoi nourrir sa grande famille et à vivre dans une paix relative alors que le reste du pays était pris dans l’étau de la guerre. « C’était une période positive et paisible pour nous, et on prenait bien soin de nos enfants  », se souvient-il. Mais en février 1997, sa vie a radicalement changé.

Il fut expulsé de la maison qui fut la sienne pendant 50 ans par une incursion des militaires et des paramilitaires colombiens dans le cadre de l’Opération Genesis [1]. Le gouvernement justifia cette incursion comme une action devant repousser la guérilla hors de la région. Pourtant, les vraies victimes étaient des petits paysans et des communautés afro-colombiennes. Les militaires brûlèrent leurs maisons et bombardèrent leurs champs pendant que les paramilitaires massacraient brutalement des civils innocents.

Après avoir vécu cette horreur, les familles furent obligées d’abandonner leurs terres et de rejoindre les rangs massifs des déplacés internes, estimés aujourd’hui à près de 4 millions de personnes. Petro et des milliers d’autres de la région se retrouvèrent dans la périphérie de la ville portuaire de Turbo. Le gouvernement les installa dans le stade de la ville où il vécurent pendant des années dans des conditions inhumaines.

Pendant que Petro et d’autres membres de sa communauté cherchaient refuge à Turbo, des entreprises productrices d’huile de palme s’installèrent illégalement sur leurs terres. Leurs champs furent labourés, de vastes canaux creusés et la jungle proche fut détruite. Des rangées de palmiers géants se déployent maintenant à l’infini sur des terres qui nourrissaient jadis des milliers de personnes, dans un délicat écosystème de forêts tropicales. Les fruits de ce palmier sont cueillis pour produire de l’huile de palme qui est, ensuite, notamment raffinée comme biocarburant pour les marchés nationaux et internationaux.

L’histoire de Petro n’est qu’une parmi des milliers d’autres, semblables, survenues dans six zones différentes de culture de la palme dans le pays. Rien que dans les bassins des fleuves Curvaradó et Jiguamiandó dans la région d’Urabá, 64 communautés ont été les victimes de 100 crimes violents et de 15 déplacements forcés depuis l’arrivée des compagnies productrices d’huile. Un rapport récent de l’association Human Rights Everywhere indique que les disparitions forcées, les assassinats, les massacres, l’extorsion et les violations du droit international humanitaire ne sont que quelques-uns des nombreux abus commis en lien avec la florissante industrie de l’huile de palme en Colombie. [2]

Les plantations de palmiers sont sous la protection permanente des 15e et 17e brigades de l’armée colombienne. Questionné sur l’inquiétude des communautés par rapport la présence militaire, un colonel de la 17e brigade m’a confié : « Oui, nous avons des troupes dans tout le secteur. C’est une importante ressource économique pour la région et elle va créer de l’emploi. Nous sommes en communication permanente avec l’industrie de l’huile de palme, nous lui offrons protection et sécurité. On se rencontre de temps en temps et nous parlons régulièrement avec eux.  »

Malgré des rapports accablants sur les connections entre militaires, paramilitaires et plantations illégales, le gouvernement colombien, soutenu par Washington, continue de promouvoir l’expansion des plantations de palmiers à huile. La Colombie est actuellement le cinquième producteur mondial d’huile de palme. Une étude sur cette industrie indique qu’en plus des 275 000 hectares cultivés en 2005, 3,5 millions d’hectares de terres seraient aptes à la plantation de palmiers et 2,5 millions autres pourraient l’être après aménagement. Cela signifie que moins de 5% des terres adéquates pour la plantation de palmiers à huile sont actuellement cultivées en Colombie. [3]

Le gouvernement colombien et la principale fédération des cultivateurs de palmes à huile ont annoncé qu’ils augmenteront bientôt la production d’un million d’hectares et, plus tard, jusqu’à six millions. Pour expliquer la décision gouvernementale de pousser la production, un fonctionnaire du ministère de l’Agriculture colombien a déclaré : « La Colombie ne peut pas concurencer les récoltes états-uniennes et, face à la possible signature de plusieurs traités de libre-échange, nous avons décidé de chercher un autre produit d’exportation. La palme a été la réponse. C’est le futur. On s’attend à ce que la demande devienne très importante. »

L’expansion de cette culture reçoit le soutien de la Banque mondiale, de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et, plus récemment, de l’Agence états-unienne pour le développement international (USAID, United States Agency for International Development). La Loi 2008 de finances sur les dotations à. l’étranger (US Foreign Appropriations Bill) élaborée par le Congrès états-unien incluera probablement entre 201 et 240 millions de dollars pour les programmes de développement alternatif de l’USAID en Colombie. La palmer africain est l’une des cinq cultures principales que l’agence promeut dans le pays. Elle a promis son soutien pour une expansion immédiate de 66 000 hectares et ce chiffre explosera sans doute lorsqu’elle recevra les fonds en vertu de la loi de finances sur les dotations à l’étranger.

Les communautés paysannes et afro-colombiennes dans tout le pays ont pris position publiquement contre la production d’huile de palme. Fondamentalement, elles sont opposées à toutes les violations en cours des droits humains et territoriaux à tous les niveaux de la chaîne de production de l’huile. Mais elles se disent aussi inquiètes par rapport aux risques pour la sécurité alimentaire, aux dégâts causés à l’environnement et par leur incapacité, en tant que petits paysans, à pouvoir participer à cette production sur un pied d’égalité avec les grandes entreprises du secteur. [4]

De nombreuses communautés déplacées ont commencé à rentrer, à réclamer les terres volées, et à bloquer l’expansion de la production. Malgré de possibles représailles des militaires et des paramilitaires, Petro est retourné chez lui en 2000. Il a coupé les palmiers qui avaient été illégalement plantés sur une partie de ses terres et a rétabli la communauté en invitant des anciens voisins à le rejoindre et à vivre à proximité. La communauté est maintenant connue comme la « zone humanitaire de Caño Claro », c’est-à-dire composée d’une population civile opposée à l’usage de la violence, à l’exploitation des ressources naturelles et au modèle actuel d’expansion de la culture de palme africain.

Après une bataille légale ardue et avec le soutien d’organisations nationales et internationales, Petro est sur le point de voir ses terres lui être légalement rendues par le gouvernement colombien. Face aux milliers de personnes qui ont vu leurs droits humains et territoriaux violés par l’expansion de l’industrie de la palme en Colombie, le cas de Petro n’est qu’un exemple de relatif succès. Des ressources nationales et internationales sont déjà disponibles pour pousser la production de la palme à des niveaux encore jamais atteints, sans que les paysans aient reçu la garantie de récupérer leurs terres et de voir leurs droits humains et territoriaux respectés dans ce processus.

Notes :

[1[NDLR] A propos des atrocités commises lors de cette opération et de l’attitude de l’actuel président de la République Alvaro Uribe, alors gouverneur du département d’Antioquia (dont fait partie la région d’Uraba), lire José Steinsleger, Qui est Alvaro Uribe ?, RISAL, 13 septembre 2006.

[2« Le flux de l’huile de palme Colombie-Belgique/Europe. Approche sous l’angle des droits humains », Human Rights Everywhere, avril 2007.
Ce rapport a été publié sur le site du RISAL : http://risal.collectifs.net/spip.php?article2197.

[3Idem.

[4« Six Reasons Why Afro-Colombian Grassroots Leaders Oppose the Cultivation of African Palm », AFRODES, PCN, Washington Office on Latin America (WOLA), octobre 2006.

Source : NACLA News (http://news.nacla.org/), 18 octobre 2007.

Traduction : Jac Forton pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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