Commentaires sur un rapport de l’OEA
Colombie : les paramilitaires, démobilisés ?
par Santiago O’Donnell
Article publié le 8 novembre 2007

Le rapport de la Commission des droits de l’homme - la CIDH - de l’Organisation des Etats Américains (OEA) le dit dans le langage diplomatique de rigueur, mais ne laisse planer aucun doute : le processus de démobilisation [1] des groupes paramilitaires en Colombie rencontre de sérieux problèmes.

Présenté à la mi-octobre, le rapport traite de ladite première étape de la démobilisation, qui s’est achevée au milieu de l’année dernière (avril 2006). Plus de 31 000 personnes se sont présentées, ont remis leurs armes et ont reconnu être membres de l’un ou l’autre des 38 groupes paramilitaires qui se sont formés en Colombie.

Les « paras » furent créés dans les années 80, pour, en principe, combattre la guérilla, mais ils ont rapidement diversifié leurs affaires pour y inclure le narcotrafic, les enlèvements contre rançon et le contrôle territorial par le moyen de disparitions et d’assassinats massifs. En 2003, ils signèrent les accords de Santa Fe de Ralito pour déposer les armes et se réinsérer dans la vie civile en échange d’une forte réduction de peine et de garanties en ce qui concerne leur principale crainte, celle d’être extradés vers des pays dans lesquels ils n’ont aucun pouvoir sur le système judiciaire.
Dans des conditions idéales, la réinsertion est déjà un processus compliqué mais elle l’est encore plus en Colombie parce que le pays vit depuis des décennies une interminable guerre entre l’Etat, les trafiquants de drogue, la guérilla et les paramilitaires. Les « paras » se sont soi-disant rendus mais ont gardé des moyens d’action et de pression dans les couloirs du pouvoir et dans les petites communautés dont ils su prendre le contrôle. Leur arme principale est ce qu’ils disent ou ne disent pas, parce qu’ils savent que l’Etat qui prétend les juger fut, à différents niveaux, complice et partie nécessaire à leurs agissements. (…)

En Colombie, les « paras » se sont, en quelques années, convertis en seigneurs féodaux. Ils géraient des radios et des hôpitaux sur de vastes territoires et négociaient avec des politiciens la disparition d’opposants, et avec des entreprises, celle de syndicalistes.

Le document, disponible sur la page Web de l’organisation [2], est divisé en deux parties. La première couvre la visite en 2006 des membres de la commission de deux « circuits » de démobilisation. Les « circuits » sont les localités choisies pour que les paramilitaires puissent s’y rassembler, s’identifier, remettre leurs armes et, en cas d’accusation de crime contre l’humanité par les cours colombiennes, manifester leur désir de se conformer à la Loi de Justice et paix qui prévoit des peines réduites pour ceux qui collaborent avec le processus de démobilisation.

« Parmi les choses que nous avons observées, on note qu’il n’y a pas eu de contrôle effectif vérifiant que les démobilisés étaient des combattants. Les listes étaient fournies par les paramilitaires eux-mêmes et c’était sur base de ces mêmes listes que le reste de la procédure suivait son cours. Il fallait croire en la bonne foi des types qui remettaient les listes. Il faut attirer l’attention sur le fait que le ministère de la Justice avait estimé à environ 15 000 le nombre de paramilitaires mais plus de 30 000 personnes se sont rendues », dit l’Argentin Víctor Abramovich, un des membres de la commission.

Selon le rapport, dans le « circuit » du département de César, « de nombreuses personnes qui cherchaient à se démobiliser ne présentaient pas les caractéristiques de combattants. Tant à Chimila qu’à La Mesa, il était préoccupant de constater le petit nombre de combattants (« patrulleros ») par rapport à celui des gens affirmant être opérateurs radio, chargés de la distribution de la nourriture ou de femmes chargées des tâches domestiques… On nous a indiqué que ces démobilisés, même s’ils n’étaient pas des combattants, formaient les ‘fronts d‘appui social’ du bloc [3] en question… »

Il faut savoir qu’en échange de leur démobilisation, les gens reçoivent un subside de l’Etat pour se réinsérer. Ainsi, les paras se cachent et envoient la population des communautés qu’ils dominent, où ils poursuivent leur politique clientéliste, sauf qu’elle est maintenant financée par l’Etat. « L’attrait, c’était les bénéfices sociaux et économiques offerts dans le cadre du processus. Chaque démobilisé a reçu un subside de 358 000 pesos colombiens [4] », dit le rapport.

Par contre, dans un autre « circuit » visité par la commission, dans le département d’Antioquia, de nombreux combattants se sont rendus. Mais ils ont gardé leurs meilleures armes. La commission a observé qu’alors que les combattants qui se rendaient remettaient des armes vétustes provenant d’Europe de l’Est, de véritables reliques de la Guerre froide, leurs compagnons qui montaient la garde, soi-disant en attente de la prochaine ronde de démobilisation, portaient, eux, des armes de dernière génération semblables à celles de l’armée colombienne. « La CIDH a constaté que les armes remises n’étaient pas modernes et, dans certains cas, ne semblaient même pas en bon état. Elle a également observé que des combattants non démobilisés qui montaient la garde, portaient bien, quant à eux, des armes modernes et en bon état  », signale le rapport.

Une autre question que se pose la commission concerne la forme utilisée pour recueillir la déclaration des « paras » et l’exclusion des victimes de cette étape du processus, antérieure à l’étape judiciaire. Les magistrats ont utilisé un questionnaire standard que les « paras » connaissaient à l’avance, sans recouper les informations ou reposer des questions. Il s’agit d’audiences que la loi colombienne a appelé « versions libres ». L’Etat semble intéressé à ce que les « paras » se réinsèrent dans la société en faisant le moins de bruit possible et sans être inquiétés. Mais le coût est trop élevé. Pour la commission, « la méthode des ‘versions libres’… est une occasion manquée de rassembler des informations sur les blocs [paramilitaires] et leurs membres, ainsi que sur la dynamique socio-économique qui permettait l’existence et le fonctionnement de ces groupes  ».

La deuxième partie du rapport se penche sur la façon dont la Loi Justice et paix est appliquée aux paramilitaires accusés de crimes contre l’humanité, environ 2 000 personnes jusqu’à présent.

Le premier problème détecté par la commission est que beaucoup de ces criminels présumés ne peuvent pas être identifiés à cause d’erreurs, volontaires ou non, dans les noms, adresses ou numéros de téléphones, déclarés lors des « versions libres ». C’est une autre conséquence du fait ne pas avoir recoupé les informations, consulté les victimes ou vérifié la véracité des confessions.

Autre problème légal : le manque de participation adéquate des victimes dans le processus. La Cour suprême colombienne les a exclues de l’étape des ‘versions libres’. « Si, dans l’étape antérieure, le ‘para’ avoue, le procès devient une simple formalité. L’important est que les victimes participent à cette étape pour vérifier l’information, pouvoir poser des questions plus claires, par exemple sur le lien entre le ‘para’ et l’Etat », dit Abramovich.

Il y a aussi la question de la protection des témoins. Cela ne concerne l’Etat, qu’à partir du moment où commencent les procès, ce qui n’est pas encore le cas. Mais deux responsables du groupe des mères de victimes disparues ont déjà été assassinés. Attentif à cette situation, le gouvernement serait sur le point de lancer un nouveau programme plus large de protection des témoins. « Si les victimes ne donnent pas d’informations, il sera très difficile de vérifier ce que disent les ‘paras’ », fait remarquer Abramovich.

Vient ensuite la question des réparations. Pour l’Etat colombien, ce sont les « paras » qui doivent payer de leur poche, mais seulement s’ils sont condamnés et après une « audience de conciliation » avec la victime. Ce n’est qu’après tout cela et que si le « para » est solvable que l’Etat intervient. « Imaginez un paysan en train de négocier un accord avec (le puissant leader paramilitaire) Salvatore Mancuso. C’est impossible », affirme un membre de la CIDH.

A la fin, le rapport de la CIDH montre que les victimes des « paras » finissent par devenir aussi victimes du processus. « Puisqu’elles se résignent déjà à accepter les peines réduites des ‘para’s, l’Etat devrait au moins équilibrer cela par la recherche de la vérité et les réparations. Mais il se fait que l’accès à la vérité est très limité à cause du système des ‘versions libres’ et, pour pouvoir accéder aux réparations, les plus pauvres, les déplacés et les personnes sans défense doivent affronter leurs tortionnaires, entrer dans un labyrinthe bureaucratique et attendre plusieurs années. L’Etat a une responsabilité fondamentale et doit se doter d’une politique de réparations active, et ne pas agir au détriment des victimes », déclare le juriste argentin.

Malgré toutes ces déficiences – certaines peuvent être résorbées, d’autres non -, le processus de démobilisation avance en Colombie. « Je suis inquiet », reconnaît Abramovich, avec diplomatie. Il n’a pas besoin d’en dire plus. Tant que les choses continueront ainsi, avec un Etat et des paramilitaires qui couvrent leurs arrières et des victimes qui en paient les conséquences, il est clair que les seuls démobilisés seront ceux qui imaginent que le processus fonctionne et que la crise colombienne est déjà terminée.

Notes :

[1[NDLR] En décembre 2002, un cessez-le-feu (non respecté) a été déclaré entre le gouvernement colombien et les paramilitaires (Autodéfenses unies de Colombie) afin de mener à bien un très contesté processus de « paix » et de « démobilisation » des forces d’extrême droite. La démobilisation a pris fin en avril 2006 selon le gouvernement. Plus de 30.000 combattants auraient rendu leurs armes.

[3[NDLR] Les paramilitaires étaient structurés en différents blocs, bloques.

[4[NDLR] Environ 123 euros ou 180 dollars US.

Source : Página/12 (http://www.pagina12.com.ar), 21 octobre 2007.

Traduction : Jac Forton pour RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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