Bolivie
¬« Ballotage catastrophique ¬ » √ l’Assembl√©e constituante
par Pablo Stefanoni
Article publiť le 14 décembre 2007

Ca y est, l’Assembl√©e constituante bolivienne a conclu ses travaux, en ce dimanche 9 d√©cembre, au terme d’un long processus marqu√© par de nombreux conflits. A cette occasion, nous mettons en ligne la traduction d’un article publi√© dans l’√©dition argentine du mois d’octobre du Monde diplomatique. Certes, ce texte devrait √™tre actualis√© au vu des nombreux √©v√©nements des derni√®res semaines, mais il donne toutefois des cl√©s de lecture de l’actuelle conjoncture bolivienne.

Au bouclage de l’√©dition argentine du mois d’octobre du Monde diplomatique, le Mouvement vers le Socialisme (MAS) – le parti du pr√©sident Evo Morales – annon√ßait le risque de dissolution de l’Assembl√©e constituante en raison du d√©saccord sur les pr√©tentions de la ville de Sucre √ r√©cup√©rer son statut de ¬« capitale exclusive ¬ ». La possibilit√© d’un √©chec de la ¬« refondation de la Bolivie ¬ » donne la mesure des difficult√©s pos√©es par la mise en place de nouvelles institutions, un processus contrecarr√© par la r√©sistance des conservateurs retranch√©s derri√®re des revendications r√©gionales.

Trois mois avant de franchir le cap des deux ans pass√©s [d√©cembre 2007] au Palacio Quemado, le palais pr√©sidentiel, Evo Morales conserve un capital politique important : selon les sondages, environ 60% des Boliviens approuvent sa gestion. Le soutien apport√© au pr√©sident est ind√©pendant des difficult√©s quotidiennes que rencontre le gouvernement – et elles sont nombreuses. Le peuple met davantage en cause les ¬« mauvais ¬ » ministres qui l’entourent. Personne n’ignore les raisons de la popularit√© du leader cocalero, et de son projet de nationalisme populaire aux touches d√©veloppementalistes et redistributionnistes, une id√©ologie que partage la majorit√© du gouvernement. D’une part, il y a la nationalisation du gaz, qui, une ann√©e apr√®s sa mise en œuvre, continue √ nourrir le r√™ve populaire d’en finir avec le retard √©conomique et d’ ¬« √™tre comme la Suisse ¬ » [1]. D’autre part, la majeure partie des Boliviens pauvres (principalement des paysans) s’identifient fortement au ¬« premier pr√©sident indig√®ne de l’histoire ¬ » nationale. Ces deux √©l√©ments s’inscrivent en outre dans un contexte macro√©conomique favorable : le prix des mati√®res premi√®res a explos√©, les exportations ayant atteint la somme record de plus de 4 milliards de dollars, soit deux fois plus qu’en 2004, dont 75% proviennent des hydrocarbures et des minerais [2]. S’y ajoutent les investissements dans l’infrastructure issus des royalties sur le gaz per√ßues par l’√‰tat suite aux nationalisations, ainsi que la coop√©ration v√©n√©zu√©lienne, qui se traduit notamment par le financement de projets de d√©veloppement consacr√©s aux municipalit√©s [3].

Des limites de plus en plus visibles

Pourtant, si 2006 a √©t√© l’ann√©e des grandes d√©clarations et des grandes utopies, 2007 [a montr√©] clairement les limites qui se posent √ l’heure d’avancer sur la voie d’un ¬« r√©formisme de r√©formes ¬ », de poser les premi√®res pierres de nouvelles institutions et de tenter de sauver l’Assembl√©e constituante du naufrage. Si celle-ci se trouv[ait] s√©rieusement menac√©e, c’est parce que l’aile dure de la droite, qui n’en a jamais voulu, n’a cess√© de lui mettre des b√Ętons dans les roues. Toutefois, l’institution [a p√Ęti] √©galement de la difficult√© qu’a [eu] le MAS √ pr√©ciser sa proposition de changement. La gestion gouvernementale a jusqu’ici repos√© sur des mesures √ fort impact m√©diatique, mais qui ne s’inscrivent pas dans une continuit√© ni ne r√©pondent √ des crit√®res strat√©giques d’articulation permettant d’√©tablir un programme de gestion solide et durable.

Aussi, le ¬« ballottage catastrophique ¬ » [4] que vit le pays depuis 2003 persiste en grande partie. Aucun secteur politique [n’est parvenu] √ imposer sa vision du pays qu’il entend construire ni √ obtenir un consensus suffisant pour rechercher une solution n√©goci√©e. M√™me s’ils n’ont plus le prestige d’autrefois, en Bolivie, les secteurs conservateurs conservent une influence bien plus forte qu’au Venezuela, en Argentine ou en Equateur, car ils ont un ancrage solide au niveau r√©gional.

L’initiative d’une assembl√©e constituante a √©t√© propos√©e pour la premi√®re fois par les indig√®nes des terres basses (partie orientale du pays) en 1990, mais la revendication a pris une dimension nationale lors de la ¬« guerre de l’eau ¬ » [5], en avril 2000, et s’est renforc√©e lors de la ¬« guerre du gaz ¬ », en octobre 2003, √ l’instar de la demande de nationalisation des hydrocarbures. Le Congr√®s a formellement convoqu√© l’Assembl√©e constituante en mars 2006, mais, d√®s la premi√®re ann√©e, elle a r√©v√©l√© un probl√®me structurel de la Bolivie : la difficult√© chronique √ traduire les projets populaires (souvent exprim√©s en termes de ¬« refondation ¬ ») en propositions institutionnelles r√©alistes et effectives de changement politique, √©conomique et social. La faible capacit√© dont [a] fait preuve le MAS pour articuler les revendications des organisations sectorielles qui le composent, la conception de la nouvelle Constitution comme une liste de revendications syndicales, l’influence ambivalente des ONG face √ l’absence de cadres au sein de la gauche indig√®ne, ainsi que les profondes diff√©rences entre les constituants paysans et ceux issus des classes moyennes urbaines sont autant d’√©l√©ments qui ont jou√© contre le ¬« pouvoir constituant ¬ », que certains pensent √™tre un moyen de rel√©guer au pass√© la Bolivie n√©ocoloniale et n√©olib√©rale.

Une revendication √©manant d’un mouvement conduit par la maire de la ville de Sucre, Ayd√©e Nava, a port√© le coup de gr√Ęce √ la convention. Ce mouvement souhaite que la ville redevienne le si√®ge des pouvoirs ex√©cutif et l√©gislatif, qui ont √©t√© transf√©r√©s √ La Paz apr√®s la Guerre f√©d√©rale de 1899, lorsque l’√©lite montante de l’√©tain a √©cart√© l’oligarchie d√©cadente de l’argent. Oblig√©e de se r√©unir dans la ¬« culta Chacras ¬ » [Sucre], l’Assembl√©e constituante a √©t√© en quelque sorte prise en otage par des groupes violents - emmen√©s par les √©tudiants universitaires - qui, sous le slogan ¬« Sucre, capital plena ¬ » (Sucre capitale exclusive) et des insultes racistes plein la bouche (comme la formule ¬« Celui qui ne saute pas est un lama ¬ » scand√©e pendant les manifestations), ont fait pression pour que ce th√®me soit inscrit √ l’agenda.

En raison de la mont√©e de la violence, les sessions de l’Assembl√©e ont √©t√© suspendues pour un mois [6]. Seule cette mesure a permis le retour au calme et l’instauration d’un fragile dialogue en vue de trouver un accord politique susceptible d’aboutir √ une nouvelle Constitution dans les d√©lais impartis, soit le 14 d√©cembre prochain. ¬« Cette assembl√©e doit servir √ unir les Boliviens. Si ce but n’est pas atteint, Jorge ‘Tuto’ Quiroga s’envolera pour les Etats-Unis, Evo Morales partira en Libye, et le sang du peuple bolivien se remettra √ couler ¬ », a pr√©venu le constituant David Vargas, un policier qui sait de quoi il parle. En f√©vrier 2003, sa troupe et lui se sont mutin√©s, une r√©volte qui a donn√© lieu √ des affrontements avec les militaires. Bilan : plusieurs morts et de nombreux bless√©s.

Pour √©viter le retour de la violence, les partisans du gouvernement ont sensiblement revu √ la baisse les attentes qu’il place dans le processus constitutionnel. D√©sormais, il ne s’agit plus de ¬« tout changer ¬ », mais de ¬«  constitutionnaliser ce qui a d√©j√ √©t√© fait par Evo Morales ¬ », y compris reprendre la proposition d’introduire des ¬« cadenas ¬ » pour emp√™cher la privatisation des ressources naturelles [7]. En outre, certaines propositions conflictuelles ont √©t√© √©dulcor√©es, par exemple celles d’instaurer un ¬« quatri√®me pouvoir social ¬ » – r√©duit √ une sorte de forum social en marge de la structure √©tatique – ou un ¬« √‰tat plurinational ¬ », lequel consisterait en pratique √ un approfondissement des autonomies municipales instaur√©es dans les ann√©es 90 [8]. Le MAS a rejet√© les propositions de repr√©sentation ethnique √ la future chambre l√©gislative, et pr√©voit d’√©liminer le S√©nat de cette instance, ce qui a provoqu√© une prise de distance de la part d’organisations ethnicistes comme le Conseil national des’ Ayllus et Markas del du Qullasuyo (Conamaq, Consejo Nacional de Ayllus y Markas del Qullasuyo) ou la Conf√©d√©ration des indig√®nes de l’Est bolivien (Cidob, Confederaci√≥n de Ind√≠genas del Oriente Boliviano). En revanche, la restitution √ l’√‰tat, sans indemnisation, des latifundios improductifs et la reconnaissance des d√©partements autonomes r√©clam√©s par la ¬« media luna¬ », la ¬« demi-lune ¬ » [9], dirig√©e par Santa Cruz [10] ont √©t√© maintenues. Par ailleurs, malgr√© la pression de la droite, le MAS ne peut renoncer √ introduire la r√©√©lection pr√©sidentielle ind√©finie [sans limitation du nombre de mandats, ndlr] [11] – accompagn√©e d’une possibilit√© de r√©f√©rendum r√©vocatoire –, seule mani√®re d’envisager la continuit√© de l’actuel gouvernement. Il n’y a pas aucune personne de rechange En effet, selon la constitution actuelle, ni le pr√©sident ni le vice-pr√©sident ne peuvent r√©aliser un second mandat.

¬« L’objectif est de former des alliances avec le centre-droit - l’Unit√© Nationale (UN) de Samuel Doria Medina et le Mouvement Nationaliste R√©volutionnaire (MNR), qui se lib√®re peu √ peu de la tutelle de l’ex-pr√©sident Gonzalo S√°nchez de Lozada, en fuite aux Etats-Unis -, et d’isoler la droite r√©calcitrante ¬ », a r√©sum√© au Monde diplomatique un conseiller du groupe parlementaire du MAS [12]. Avec le soutien de ces partis, les partisans du gouvernement pourrait obtenir les deux tiers des votes n√©cessaires [requis √ l’Assembl√©e constituante, ndlr] pour emp√™cher que les th√®mes controvers√©s soient soumis au r√©f√©rendum populaire avant que le texte final de la nouvelle constitution ne soit approuv√© par le peuple. Mais les Boliviens qui [croyaient] en cette possibilit√© se [faisaient] de plus en plus rares.

On pourrait toutefois interpr√©ter cette √©volution comme le progr√®s de la voie ¬« pactiste ¬ », n√©goci√©e, pr√©conis√©e par le vice-pr√©sident √ lvaro Garc√≠a Linera, mais d√©cri√©e pendant des mois par les secteurs paysans repr√©sent√©s √ l’Assembl√©e. Reste √ d√©finir s’il s’agirait d’une approche gradualiste – et impliquant une plus forte densit√© institutionnelle – en vue de consolider le processus de changement, ou d’un ralentissement des r√©formes et d’un pari, √ court terme, sur la gouvernabilit√© (et la r√©√©lection) dans le cadre des √©lections anticip√©es avec la nouvelle Constitution, qui devraient se tenir en 2008, selon ce qu’a annonc√© Morales il y quelques mois.

Violence et accusations de complot

Les gr√®ves civiques organis√©es dans les r√©gions de l’Est le 28 ao√ »t dernier [13] en ¬« d√©fense de la d√©mocratie ¬ » et l’affaiblissement du mouvement √ Sucre [14] ont mis au jour la fragilit√© de l’opposition. La violence exerc√©e par des groupes de choc comme l’Uni√≥n Juvenil Cruce√Īista (UJC, Union juv√©nile de Santa Cruz) pour imposer les actions par la force a suscit√© de vives critiques, y compris dans des journaux comme La Raz√≥n, qui a qualifi√© les activistes de ¬« fascistes ¬ ». Aux images de jeunes autonomistes pi√©tinant un commer√ßant dans leur fuite apr√®s le saccage d’un march√© s’ajoute la carte postale diffus√©e par Internet, qui montre deux membres de l’UJC patrouillant dans Santa Cruz sur le toit d’une camionnette rouge dont les porti√®res sont bard√©es de croix gamm√©es. De son c√īt√©, Radio Erbol, qui est li√©e √ l’√‰glise catholique, a r√©v√©l√© que les employ√©s de l’entreprise ol√©icole Rico - propri√©t√© de Branko Marinkovic, le pr√©sident du comit√© civique de Santa Cruz et instigateur de la gr√®ve - ont √©t√© enferm√©s dans l’entreprise et contraints de travailler, alors qu’ils √©taient officiellement en gr√®ve ! Le taux de participation √ la gr√®ve dans les quartiers urbains populaires et dans les zones rurales s’est av√©r√© extr√™mement faible. Les zones rurales de Santa Cruz, Tarija ou Chuquisaca reste un bastion pro-Morales et, sur l’√©chiquier politique, elle contrebalance les √©lites locales, li√©es √ la structure latifundiste qui a surv√©cu √ la r√©forme agraire de 1953, et s’est m√™me renforc√©e depuis. Dans ce contexte bipolaire, des personnalit√©s de Santa Cruz ont publi√© un manifeste intitul√© ¬« Santa Cruz somos todos ¬ » (¬« Nous sommes tous Santa Cruz ¬ »), dans lequel elles d√©noncent le fait que ¬« quiconque ne r√©p√®te pas √ la lettre le seul discours officiel pr√©tendument cruce√Īista, n’applaudit pas sa violence et n’accepte pas ses dogmes se voit condamn√© √ la mort civile ¬ ». Elles ont ainsi pris leurs distances vis-√ -vis de la Junta Nacional Democr√°tica, une organisation soutenue par les comit√©s civico-entrepreneuriaux de Santa Cruz, Beni, Pando, Tarija, Chuquisaca et Cochabamba. Ceux-ci s’articulent autour du parti de droite Pouvoir d√©mocratique et social (Podemos, Poder Democr√°tico y Social), dirig√© par l’ex-pr√©sident de la Bolivie, Jorge Quiroga, qui accuse le gouvernement d’avoir ¬« troqu√© l’ing√©rence √©tats-unienne contre la soumission au Venezuela de Chavez ¬ ».

Cette cripation semble corroborer les affirmations du gouvernement selon lesquelles des manœuvres pour renverser Evo Morales sont en pr√©paration. L’une d’elle ferait l’objet d’un document intitul√© ¬« Plan pour d√©boulonner l’Indien de merde ¬ » (¬« Plan para tumbar al indio de mierda ¬ »), que des services secrets de renseignements ont remis au pr√©sident bolivien et qu’Hugo Ch√°vez a pr√©sent√© dans son programme t√©l√© et radio ¬« Al√≥ presidente ¬ ». D’apr√®s le gouvernement, le plan, attribu√© au groupe s√©paratiste Naci√≥n Camba, pr√©voirait quatre √©tapes. Premi√®rement : soutenir l’UJC pour faire √©chouer la Constituante en r√©clamant le transfert de la capitale. Deuxi√®mement : provoquer un nouveau conflit en exigeant le transfert de l’entreprise publique mini√®re Comibol de Oruro √ Potosi. Troisi√®mement : radicaliser la lutte pour les autonomies jusqu’√ ce qu’il y ait des morts. Quatri√®mement : forcer la convocation d’√©lections g√©n√©rales et utiliser Ren√© Joaquino, le maire de Potosi d’origine indig√®ne, en le pr√©sentant comme candidat √ la pr√©sidence.

Selon le ministre de la Pr√©sidence Juan Ram√≥n Quintana, d’autres plans recevraient le soutien de l’USAID (United States Agency for International Development), l’agence de coop√©ration √©tats-unienne, que le gouvernement a instamment invit√©e √ ¬« se conformer aux politiques de l’√‰tat bolivien, faute de quoi elle devra quitter le pays ¬ ». Toutefois, l’absence de preuves tangibles a r√©duit la cr√©dibilit√© de ce type de d√©nonciations – qualifi√©e de rideau de fum√©e par l’opposition –, qui semblent n’avoir qu’une dur√©e de vie limit√©e et qui, sur le terrain, ne se traduisent pas par des r√©sultats obtenus par les services secrets nationaux qui les ont foment√©es.

Quoi qu’il en soit, il est certain que les conservateurs consid√®rent Joaquino comme un indig√®ne mod√©r√©, qui pourrait rivaliser avec l’¬« indig√®ne violent ¬ » (Morales). Filem√≥n Escobar, un ancien s√©nateur du MAS (expuls√© en 2004), a employ√© la formule ¬« un indien pour battre l’indien ¬ ». M√™me l’ancien caudillo aymara Felipe Quispe a fait, en mai dernier, son mea culpa pour s’√™tre √©loign√© des classes moyennes et a reconnu la possibilit√© de joindre ses forces √ celles du maire de Potosi.

Changement d’√©lites

Malgr√© les obstacles, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’un changement d’√©lites est en train de se produire en Bolivie, un ph√©nom√®ne que certains secteurs ais√©s associent √ une recherche de ¬« revanche ethnique ¬ » de la part des indig√®nes. Si ces groupes ¬« blancoides ¬ » se souviennent soudain de leur origine et clament maintenant qu’ ¬« en Bolivie nous sommes tous m√©tis ¬ », certains de leurs membres ne parviennent pas √ contenir leurs pulsions racistes. Se r√©f√©rant √ la composition de l’Assembl√©e constituante, Manfredo Kempff, ex vice-ministre des Affaires √©trang√®res et porte-parole d’Hugo Banzer, s’√©tait demand√© : ¬« Qu’est-ce qu’un ramassis de bergers, de producteurs de coca et de gr√©vistes suspendus aux mamelles des ONG pouvaient offrir au pays ?… L’Assembl√©e constituante a √©t√© tr√®s d√©mocratique, il faut en convenir. Tellement d√©mocratique qu’elle est tomb√©e dans l’irresponsabilit√© en confiant le soin de l√©gif√©rer √ des analphab√®tes ¬ » [15]. Pourtant, il suffit de jeter un coup d’œil sociologique au cabinet d’Evo Morales pour se rendre compte qu’il est loin de l’ethnofondamentalisme indien. En effet, seul le ministre des Affaires √‰trang√®res, David Choquehuanca, s’identifie comme un indianiste, √ qui l’on pourrait ajouter la ministre de la Justice, Celima Torrico, qui provient du monde paysan des cultivateurs de coca. Cette faible proportion d’indiens fait d’ailleurs dire √ certains intellectuels indianistes radicaux qu’un entourage ¬« blancoide ¬ » serait en train d’√©loigner Evo Morales de sa base sociale ¬« sous le couvert d’un masque indig√®ne ¬ ».

¬« Deux √©lites politiques agissent en arri√®re-plan de ces frictions. L’une avance sous la banni√®re de l’√©galit√© et souhaite distribuer la richesse et le pouvoir, ce qui requiert des moyens institutionnels importants. L’autre r√©siste en brandissant l’√©tendard de la libert√© et de la d√©fense de des institutions. La Bolivie conna√ģt la √©ni√®me version du conflit qui la paralyse depuis toujours : la lutte pour une quantit√© insuffisante de ressources ¬ » explique le politologue Fernando Molina. Garc√≠a Linera a lui-m√™me affirm√© que tout processus de transformation s’accompagne de tensions. Il esp√®re que ¬« la droite contre-r√©volutionnaire n’accaparera pas l’espace conservateur o√Ļ existe une droite d√©mocratique ¬ ». Le d√©fi consiste √ trouver comment mener de mani√®re pacifique le processus visant √ construire une R√©publique plus √©galitaire que celle qui pr√©domine depuis la fondation du pays en 1825, mais sans freiner les √©lans populaires favorables au changement.

Au 19e si√®cle, le pr√©sident Manuel Isidoro Belzu donnait cet avertissement proph√©tique aux √©lites de l’√©poque : ¬« Entreprenez vous-m√™mes les r√©formes si vous ne voulez pas que le peuple fasse des r√©volutions √ sa mani√®re ¬ » [16]. Aujourd’hui, pour la gauche indig√®ne, la Bolivie vit une r√©volution ¬« d√©mocratique et culturelle ¬ » due √ l’absence de r√©formes ad√©quates. Pour la droite, le pays est engag√© sur une voie qui m√®ne tout droit √ une dictature inspir√©e du ¬« mod√®le autoritaire chaviste ¬ ».

Notes :

[1¬« Evo promete hacer de Bolivia una Suiza en 10 a√Īos ¬ », Los Tiempos, Cochabamba, 7 ao√ »t 2007.

[2Fernando Molina, ¬« Bolivia : ¬Ņredistribuci√≥n radical en democracia ? ¬ », Archipi√©lago, La Paz , octobre √ d√©cembre 2007.

[3Ces derniers mois, Morales a distribu√© aux maires des ch√®ques d’un montant total de plusieurs millions de dollars provenant de fonds v√©n√©zu√©liens. Voir ¬« Morales busca la reconciliaci√≥n con Santa Cruz ¬ », La Raz√≥n , La Paz , 19 septembre 2007.

[4[NDLR] ¬« Tant que l’antagonisme entre les deux blocs en lutte pour le pouvoir ne se r√©sout pas, on est dans une √©tape de ‘ballottage catastrophique’ entre les deux forces en conflit qui, dans le fond, sont deux proto-h√©g√©monies qui ne r√©ussissent pas encore √ an√©antir ni √ construire une h√©g√©monie, un leadership politique et intellectuel de caract√®re national. C’est pourquoi, par moment, on assiste √ des √©preuves de force qui cherchent √ briser cet √©quilibre instable. ¬ »
Extrait de Alvaro Garcia Linera, Bolivie : la seconde bataille pour la nationalisation du gaz, RISAL, 23 septembre 2005.

[5[NDLR] En 2000, le probl√®me de la privatisation de l’eau a explos√© √ Cochabamba lorsque des protestations de masse ont oblig√© le g√©ant californien Bechtel √ se retirer. Quelques semaines apr√®s avoir pris la direction de la soci√©t√© des eaux de la ville, Bechtel avait augment√© les tarifs, allant jusqu’√ les doubler, ce qui d√©passait de beaucoup les moyens des habitants les plus d√©munis.

[6La crise s’est d√©clench√©e le 15 ao√ »t, lorsque le MAS et ses alli√©s ont d√©cid√© de ne pas traiter la revendication de Sucre, laquelle b√©n√©ficiait de l’appui enthousiaste des secteurs autonomistes de Santa Cruz.

[7Dans un moment d’emportement, le chef de l’√‰tat bolivien a demand√© d’introduire ¬« la peine de mort √ l’encontre des privatiseurs ¬ », une proposition retir√©e presque aussit√īt en raison de sa candidature au prix Nobel de la paix.

[8Dans les municipalit√©s √ majorit√© indig√®ne, certains us et coutumes seront respect√©s, comme la justice communautaire. De plus, si des municipalit√©s se joignent √ d’autres communaut√©s pour constituer des ¬« mancomunidades ¬ », elles peuvent donner lieu √ des ¬« r√©gions indig√®nes ¬ ».

[9[NDLR] Nom donn√© √ la coalition d’opposition form√©e par quatre des neuf r√©gions boliviennes : Santa Cruz, Beni, Tarija et Pando.

[10La Razón, La Paz, 19 septembre 2007.

[11[NDLR] La r√©√©lection ind√©finie, d√©fendue jusqu’alors par le MAS, sera d√©sormais r√©duite √ une simple r√©√©lection – ce qui permettrait √©ventuellement √ Morales de rester au pouvoir encore 10 ans.

[12[NDLR] L’Unit√© Nationale (UN) a effectivement d√©cid√© d’approuver le texte constitutionnel.

[13[NDLR] Il y a eu d’autres gr√®ves civiques depuis la r√©daction de cet article.

[14Radio Erbol a d√©montr√© que le nombre de gr√©vistes de la faim √©tait trois fois inf√©rieur √ celui avanc√© par le comit√© pour le transfert complet de la capitale √ Sucre.

[15La Razón , La Paz , 23 juin 2007.

[16Andrey Schelchkov, La utop√≠a social conservadora en Bolivia : Manuel Isidoro Belzu 1848-1855, Acad√©mie des sciences de Russie, Moscou, 2007.

Source : El Dipl√≥/ √©dition sud-am√©ricaine du Monde Diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr), octobre 2007.

Traduction : Chlo√© Meier Woungly-Massaga, pourle RISAL (http://risal.collectifs.net).

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