Mexique
Paradoxes de la dévastation rurale
par Luis Hernández Navarro
Article publié le 8 novembre 2007

Curieuse ironie. La principale marchandise d’exportation rurale, la plus rentable, celle qui rapporte le plus de devises au pays, est la seule qui n’a pas été négociée dans l’Accord de Libre-Échange Nord-Américain (ALENA).

La force de travail que constituent les migrants est restée hors de l’accord commercial. Elle a énormément augmenté depuis sa signature. Elle ne bénéficie d’aucune protection. Elle travaille dans des conditions terriblement désavantageuses par rapport aux travailleurs formels. Malgré cela, l’année dernière, elle a, depuis les Etats-Unis, transféré au pays des fonds pour une valeur d’environ 21 milliards de dollars.

Les effets combinés de l’ouverture des frontières à l’importation d’aliments, de la privatisation et de la dérégulation ont vidé le monde paysan de sa population. Selon le dernier rapport de la Banque mondiale, depuis que le Mexique est entré dans l’ALENA, la campagne a perdu le quart de sa population (La Jornada 20 octobre 2007). Les jeunes paysans ont dû quitter leurs villages et leurs terres pour chercher du travail dans les centres urbains ou de l’autre côté de la frontière. Le pays est devenu le principal exportateur de main-d’œuvre du monde. La patrie de l’oncle Sam est leur destination principale.

Ceux qui ont négocié le traité pour le Mexique savaient que cela se passerait ainsi. Selon eux, c’était une étape nécessaire pour la « modernisation », car une nation comme la nôtre ne pouvait garder 30% de sa population en zone rurale. Il fallait l’envoyer vers les villes.

Les technobureaucrates affirmaient que l’accord commercial stimulerait la croissance de l’économie et créerait suffisament d’emplois pour les exilés. Ils déclaraient qu’il était plus efficace de porter assistance aux paysans devenus pauvres dans les grandes villes que dans les communautés rurales. Ils disaient qu’importer des céréales de base et oléagineuses des Etats-Unis était bon pour le Mexique et ses secteurs défavorisés parce que c’était moins cher de les produire aux Etats-Unis qu’au Mexique. Ils promettaient que notre avantage comparatif en agriculture semi-tropicale – le créneau de marché où nous sommes les plus rentables - créerait de la richesse dans les campagnes et compenserait les achats d’aliments à l’étranger.

Rien de tout cela ne s’est passé. L’ouverture commerciale a mis en compétition des acteurs inégaux en condition d’égalité et a dévasté l’agriculture nationale. La production rurale ne s’est que peu modernisée, l’économie n’a pas crû de manière significative et il n’y a pas eu assez de création d’emplois. Les programmes de lutte contre la pauvreté dans les villes et les services en faveur des quartiers pauvres des grandes agglomérations ont décliné. Le prix des céréales sur le marché mondial a augmenté et on a dû en importer à un prix élevé alors qu’on aurait pu en semer. La récolte de produits tropicaux tels que le café et le cacao a stagné. On se retrouve sans autosuffisance alimaentaire et sans avantages comparatifs.

La campagne est devenue une immense usine à pauvreté qui expulse sa population jeune, scolarisée et entreprenante. Les villages et hameaux sont devenus des aires de stationnement d’êtres humains où vivent des vieux, des femmes et des enfants, en partie grâce aux fonds que leurs familles leur envoient depuis les Etats-Unis.

Evidemment, ceux qui ont négocié ou inspiré cet accord commercial désastreux pour la campagne mexicaine sont loin d’avoir rendu des comptes pour leur sottise. Au contraire, ils ont été récompensés : Luis Tellado a été nommé secrétaire aux Communications et aux Transports dans le gouvernement actuel et Santiago Levy directeur de l’Institut mexicain de Sécurité sociale pendant la présidence de Vicente Fox (2000-2006).

Dans le même temps, la campagne est devenue un territoire fertile pour la culture des stupéfiants et pour le blanchiment de l’argent du trafic de drogue. Dans les zones d’irrigation où ni les banques commerciales ni celles de développement n’octroient de crédits suffisants, le financement des cultures et des récoltes de particuliers est devenu le moyen habituel de blanchir l’argent provenant d’activités illicites.

Dans plusieurs régions du territoire national, le paysage montre des incohérences en apparence inexplicables. De grandes et luxueuses propriétés terriennes entourées de parcelles misérables. Des communautés dotées de nombreuses antennes paraboliques et de camionettes dernier cri à côté de cabanons très pauvres. Des villages où de généreux bienfaiteurs, enrichis du jour au lendemain, construisent des églises et font des travaux publics.

De telles inégalités ne peuvent s’expliquer par la chance, un poste au gouvernement ou un retour de migration réussie. Encore moins par l’esprit d’entreprise des uns et le conformisme des autres. Les trafiquants de drogue qui se plaisent à se déguiser en agriculteurs ou éleveurs de bétail abondent. Ils ne sont pas rares les habitants de communautés enclavées dans des chaînes de montagnes abruptes qui ont décidé de passer de la culture des céréales de base à des cultures plus rentables, bien que moins sûres. Ils ne sont pas rares non plus les petits paysans du nord qui sont disposés à servir de « mules » pour le transport de petites quantités de drogue de l’autre côté du río Bravo.

Il est vrai que la culture du pavôt et de la marijuana a précédé et dépasse le traité du libre-échange mais celui-ci a ouvert des possibilités de croissance insoupçonnées pour ceux qui se dédient à la culture de stupéfiants. En une récolte de « produits non conventionnels », un paysan peut gagner l’équivalent de 10 ans de revenus « normaux ». D’autant plus s’il doit affronter la concurrence de produits fortement subventionnés en provenance de notre voisin. Il aura alors la possibilité de s’acheter une arme moderne et une camionette et de gagner des revenus suffisants pour boire.

Paradoxe de la nouvelle colonisation : la conquête des marchés agricoles mexicains par les grandes compagnies alimentaires états-uniennes a ricoché et a rendu encore plus redoutables sur leur pays deux de ses principaux cauchemars contemporains : l’essor de l’immigration illégale et l’augmentation du trafic de la drogue. La destruction de la base productive rurale mexicaine a provoqué un exode masstytif vers les Etats-Unis et la conversion de vastes régions du Mexique en zones de culture de drogue. Décidément, personne ne sait pour qui il travaille.

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx) 23 octobre 2007

Taduction : Jac Forton, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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