Environnement
Zones protégées et droits de ses habitants en Amérique latine
par Marcela Valente
Article publié le 6 novembre 2007

Loin d’être des lieux inhabités où seule la nature règne, l’immense majorité des zones protégées d’Amérique latine sont habitées, ce qui oblige à trouver un équilibre entre les objectifs de conservation et l’impératif de réduire la pauvreté.

«  Il y a 30 ans, on pensait que c’étaient des lieux inhabités, avec quelques communautés traditionnelles, mais aujourd’hui on sait qu’au moins 86 % de nos zones protégées sont habitées. Dans certaines régions, le pourcentage est encore plus élevé  », a déclaré à l’agence IPS l’Equatorien Gonzalo Oviedo, conseiller en politiques sociales de l’Union mondiale pour la nature.

Oviedo a participé au IIe Congrès latino-américain des Parcs nationaux et autres Zones protégées, qui s’est tenu du 30 septembre au 6 octobre à San Carlos de Bariloche, une ville de la province de Rio Negro située au coeur du Parc national Nahuel Huapi, à 1 600 kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires.

Pendant la rencontre, les participants ont souligné que, par rapport au premier congrès qui s’est tenu en Colombie il y a 10 ans, la participation des communautés dans la gestion des zones protégées a fortement augmenté. Mais cette implication, qui dans de nombreux cas a été utile à la préservation, n’est pas exempte de conflits.

Pendant de nombreuses années, les peuples indigènes et d’autres communautés d’Amérique Latine qui vivent dans des réserves n’ont pas été pris en compte par la législation adoptée dans les années 70 par des gouvernements dictatoriaux, a expliqué Oviedo. Les normes ont copié le modèle des parcs nationaux des Etats-Unis et « ont ignoré l’existence des gens », a-t-il précisé.

« Cette législation obsolète, qui est toujours en vigueur, décrète qu’il n’y a personne dans les parcs, que les terres appartiennent à l’Etat et que, s’il y a quelqu’un là-bas, il n’a aucun droit », a-t-il résumé. « Un indigène équatorien m’a confié : ‘Une nuit, je suis allé dormir, et le lendemain matin ils m’ont dit que j’étais dans un parc national et que j’étais un intrus’  », a-t-il raconté.

Le non prise en compte des populations «  a été une erreur qui a causé beaucoup de souffrance aux gens, et qu’ont également payée les zones protégées  ». Aujourd’hui, par contre, il y a selon Oviedo un « consensus » pour impliquer les communautés dans la gestion des ressources ; il a souligné qu’il existe en ce sens des « modèles qui ont réussi  ».

En Bolivie, où l’on trouve 66 des 112 écosystèmes qui existent dans le monde, trois peuples indigènes, avec l’appui technique de la Wildlife Society Conservation et le soutien politique du gouvernement, gèrent le parc national Kaa Iyá, le plus grand du pays, et qui contient la réserve de forêt tropicale sèche la plus étendue au monde.

« Kaa Iyá est un très bon exemple mais les expériences sont nombreuses en Colombie, en Equateur ou dans des pays d’Amérique centrale ; il y a des expériences de zones gérées non seulement par des indigènes, mais aussi par des communautés d’afro-descendants, des paysans et des pêcheurs », a-t-il souligné.

« Il est important de comprendre que c’est un processus au cours duquel les gens doivent acquérir la capacité de prendre des décisions et de trouver des modes de vie durables ».

En ce sens, la participation de peuples indigènes au congrès n’a pas été marginale. « Il y a eu une ouverture inédite à nos positions, et nous avons joué un rôle assez important dans cette réunion », a déclaré à IPS Verónica Huilipán, le werken (porte-parole) de la Confédération mapuche de Neuquen, d’Argentine.

Environ 70 représentants de peuples indigènes de la région ont réalisé leur propre forum avant la rencontre des universitaires, défenseurs de l’environnement et administrateurs de parcs nationaux ; lorsque le congrès a commencé le dimanche, ils se sont joints aux séminaires et aux ateliers, et ont fait des propositions qui ont été retenues pour la déclaration finale.

Dans la version préliminaire, le document reconnaît le droit des peuples indigènes « à leurs terres et ressources naturelles  » et affirme que « les territoires déclarés zones protégées sans le consentement des peuples indigènes doivent être restitués », et qu’il faut en plus leur accorder une « compensation rapide et juste ».

« Les zones protégées qui se superposent aux territoires indigènes doivent être gérées en respectant les droits de ces peuples, en assurant la participation pleine et effective de leurs organisations représentatives à la prise de décisions concernant la gestion et la protection de ces sites », dit-on également dans le brouillon.

Selon Huilipán, le coup de pouce politique qui a permis ce changement vient de la récente reconnaissance de leurs droits par l’Organisation des Nations Unies. « On nous voyait toujours comme les gens de la barricade, pamphlétaire, mais ici nous nous sommes assis pour contribuer à la conception des politiques sur les zones protégées », a fait remarquer Huilipán.

De fait, en Argentine, l’Administration des Parcs nationaux a annoncé la création d’un conseil sur la politique relative aux peuples indigènes au sein du directoire de l’organisme gouvernemental. « Ici, on voit comment la déclaration universelle peut constituer un instrument qui nous met en meilleure position pour nous exprimer », a assuré la porte-parole.

Mais les relations entre les gouvernements, les défenseurs de l’environnement et les peuples indigènes ne sont pas toujours harmonieuses. Au cours d’un dialogue avec IPS, la biologiste mexicaine Julia Carabias, ex-ministre de l’Environnement de son pays et actuelle présidente de l’organisation Natura Mexicana, a prévenu d’une nouvelle vague de conflits.

« Aujourd’hui, il y a un faux dilemme qui oppose les conservationnistes aux peuples indigènes », a-t-elle regretté. « Il y a des gens qui ont vécu historiquement dans des parcs nationaux, et la catégorie de protection est adaptée à eux, mais il y a des groupes de l’extérieur qui, au nom des communautés, envahissent les zones protégées pour exiger des terres », a-t-elle dénoncé.

« On voit cela dans beaucoup d’endroits d’Amérique latine. Au Mexique on est en train de le vivre par exemple dans la réserve de Montes Azules, dans le Chiapas (dans le Sud du pays), où des indigènes qui ont des terres ailleurs, ou des paysans sans terres, se mobilisent vers les zones protégées comme si c’étaient des espaces d’occupation », a-t-elle affirmé.

Arguant que ces communautés ont besoin de terres pour subsister, les leaders font pression pour coloniser des zones de préservation, ce qui génère des conflits avec ceux qui défendent l’utilisation soutenable des ressources dans les zones protégées pour les communautés qui s’y trouvent déjà.

« Les communautés des zones protégées ont de nombreuses options pour vivre bien dans ces zones, à travers des projets d’agriculture, de gestion du bois ou d’écotourisme », a affirmé l’ex-ministre, tout en avertissant que les parcs nationaux ne peuvent pas à eux seuls résoudre les énormes défis que pose la pauvreté à l’échelle d’un pays.

Source : IPS Noticias (http://www.ipsnoticias.net ), 4 octobre 2007.

Traduction : Anne Habozit, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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