Chili
La Victoria : un demi-si√®cle √ construire un autre monde
par Ra√ļl Zibechi
Article publiť le 9 janvier 2008

La localit√© de La Victoria, √ Santiago du Chili, a eu 50 ans au mois d’octobre. Elle fut l’une des premi√®res occupations organis√©es de terres urbaines sur le continent. En un demi-si√®cle, ses habitants ont construit une ville alternative, r√©sist√© √ Pinochet, et continuent de tracer des chemins pour sortir du mod√®le n√©o-lib√©ral.

L’avenue du 30 octobre arbore fi√®rement des dizaines de fresques peintes par les brigades de muralistes de la poblaci√≥n, du quartier. Elles semblent indiquer au visiteur qu’il est arriv√© ailleurs, dans une zone o√Ļ les habitants ont fait et continuent √ faire l’histoire. ¬« Tu vois cette fen√™tre o√Ļ il y a la bougie ? ¬ ». Macarena d√©signe une minuscule ouverture en haut d’une modeste habitation, similaire √ tous les logements auto-construits de cette localit√©. ¬« C’est l√ qu’est mort le p√®re Andr√© Jarl√°n. Une balle l’a tu√© alors qu’il lisait la Bible, justement le passage qui dit ‘pardonnez-leur, Seigneur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ¬ » [1].

D’autres t√©moignages disent que le pr√™tre √©tait en train de lire le psaume De Profundis, et affirment aussi savoir quelle phrase il lisait quand il fut tu√© par une balle tir√©e par les carabiniers, les ¬« pacos ¬ » comme on les appelle au Chili. Quoi qu’il en soit, le p√®re Andr√© Jarl√°n fait partie de l’abondante mythologie qui entoure La Victoria. Sa mort eut lieu le 4 septembre 1984 dans le cadre d’une action de protestation nationale contre le r√©gime d’Augusto Pinochet. Ce jour-l√ , les carabiniers entr√®rent dans la localit√© en tirant en l’air, comme ils avaient l’habitude de le faire chaque fois qu’ils entraient dans le quartier depuis le coup d’Etat du 11 septembre 1973. A la nouvelle de sa mort, des milliers de personnes allum√®rent des bougies et march√®rent jusqu’√ sa maison.

Trente-trois ans apr√®s, le 10 d√©cembre 2006, √ la nouvelle de la mort de Pinochet, La Victoria √©tait en f√™te. ¬« Les habitants sortaient de leurs maisons, s’embrassaient, pleuraient. Ils avaient ouvert les vannes et s’arrosaient comme pendant le Carnaval ; ils partageaient du vin et dansaient ¬ », se souvient Macarena. Dans ce quartier aguerri, il y a peu de familles qui n’ont pas eu un fils tu√©, prisonnier ou disparu √ cause de la dictature militaire.

Un tournant de l’histoire

La nuit du 29 octobre 1957, un groupe d’habitants du Zanj√≥n de la Aguada, un quartier pauvre de 35 000 personnes, de 5 kilom√®tres de long et de 100 m√®tres de large dans le centre de Santiago, d√©cida de r√©aliser la premi√®re occupation massive et organis√©e de terres urbaines. A huit heures du soir, ils commenc√®rent √ d√©monter leurs cahutes, rassembl√®rent des morceaux de tissu pour couvrir les sabots des chevaux pour √©viter le bruit, et r√©unirent ¬« les trois b√Ętons et le drapeau ¬ » avec lesquels ils allaient cr√©er le nouveau quartier. Vers deux heures et demie du matin, ils arriv√®rent √ l’endroit choisi, un terrain appartenant √ l’Etat dans le Sud de la ville [2]. ¬« L’obscurit√© nous faisait avancer pas √ pas. Avec les premi√®res lumi√®res de l’aube, chacun commen√ßa √ nettoyer son bout de mauvaises herbes, √ construire sa baraque et √ hisser le drapeau ¬ », raconte l’un des t√©moignages [3].

Le ¬« campement ¬ » a r√©sist√© aux actions polici√®res entreprises pour les d√©loger et les familles ont commenc√© √ construire le quartier. D√®s le d√©but, ils ont d√©fini par eux-m√™mes les crit√®res qu’ils suivraient. La construction de la localit√© qu’ils ont appel√©e La Victoria, fut ¬« un √©norme exercice d’auto organisation des habitants ¬ », qui ont d√ » ¬« joindre leurs efforts et inventer les ressources, en mettant en jeu tous les savoirs et toutes les capacit√©s ¬ » puisque le gouvernement, s’il ne les a pas expuls√©s, n’a pas non plus collabor√© √ la construction du nouveau quartier [4].

Le premier aspect qui diff√©rencie cette exp√©rience des luttes ant√©rieures est l’auto organisation. Une grande assembl√©e se tint la premi√®re nuit pendant laquelle on d√©cida de cr√©er des commissions de surveillance, de subsistance, d’hygi√®ne, etc. Dor√©navant toutes les d√©cisions importantes devaient passer par l’√©tape du d√©bat collectif. Le second aspect est l’auto construction. Les premiers b√Ętiments publics, √©galement construits par les habitants, ont √©t√© l’√©cole et la polyclinique, ce qui refl√®te leurs priorit√©s.

Pour l’√©cole, chaque habitant devait apporter quinze briques d’adobe [5] : les femmes se procuraient la paille, les jeunes fabriquaient les briques et les enseignants les collaient. Elle commen√ßa √ fonctionner quelques mois apr√®s l’installation du campement et les professeurs travaillaient b√©n√©volement. La polyclinique re√ßut d’abord les habitants dans une tente jusqu’√ ce que l’on puisse construire le b√Ętiment, de la m√™me mani√®re que l’√©cole. Deux ans apr√®s le d√©but de l’occupation, La Victoria comptait 18 mille habitants et un peu plus de trois mille logements. Une ville construite et gouvern√©e par les plus pauvres sur la base d’un r√©seau communautaire riche et √©tendu, comme le rappelle Mario Garc√©s.

L’¬« occupation ¬ » de La Victoria devint un mod√®le d’action sociale qui a √©t√© reproduit pendant les d√©cennies suivantes et jusqu’√ aujourd’hui, non seulement au Chili mais aussi dans le reste de l’Am√©rique latine, avec des petites variantes. Il consiste en l’organisation collective pr√©liminaire √ l’occupation, le choix soigneux d’un espace appropri√©, l’action surprise de pr√©f√©rence pendant la nuit, la recherche d’une protection l√©gale en entretenant des relations avec les √©glises ou les partis politiques, et l’√©laboration d’un discours qui l√©gitime l’action ill√©gale. Si l’occupation r√©ussit √ r√©sister aux premiers moments durant lesquels les forces publiques tentent l’expulsion, il est tr√®s probable que les occupants vont r√©ussir √ s’installer.

Ce mod√®le d’action sociale, assez diff√©rent des installations individuelles par familles qui pr√©dominent dans les favelas, les callampas et les villas miseria [6], a d’abord √©t√© mis en pratique dans les ann√©es 1950 √ Santiago et √ Lima et est ensuite apparu dans les ann√©es 1980 √ Buenos Aires et √ Montevideo, des villes plus ¬« europ√©ennes ¬ » parce que plus homog√®nes [7].

Une ville nouvelle

L’occupation ¬« suppose une rupture radicale avec les logiques institutionnelles et avec le principe fondamental des d√©mocraties lib√©rales : la propri√©t√© ¬ » [8]. La l√©gitimit√© tient lieu de l√©galit√© et la valeur d’usage de la terre pr√©vaut par rapport √ sa valeur commerciale. A travers cette action, un groupe de personnes qui n’√©tait pas pris en compte se convertit en un sujet politique et social. A La Victoria, il y a quelque chose en plus : l’auto construction des logements et du quartier signifie l’appropriation par les habitants d’un espace dans lequel habite d√©sormais un ¬« nous ¬ » qui s’√©rige en auto gouvernement du lieu.

Cette caract√©ristique englobe tous les aspects de la vie quotidienne. Les habitants de La Victoria n’ont pas seulement construit leurs logements, leurs rues, leurs canalisations d’eau et install√© l’√©lectricit√©, ils ont aussi construit l’√©cole et la polyclinique. Ils ont gouvern√© leurs vies, gouvern√© tout une localit√©, et cr√©√© des formes de pouvoir populaire ou contre-pouvoirs.

Les femmes ont jou√© un r√īle remarquable, au point que beaucoup d’entre elles pr√©tendent avoir laiss√© leurs maris pour participer √ l’occupation, ou ne pas les avoir inform√©s du tournant crucial qu’elles allaient prendre dans leur vie. ¬« J’y suis all√©e seule avec ma fille de sept mois, puisque mon mari ne m’a pas accompagn√©e ¬ », raconte Luisa, qui avait 18 ans au moment de l’occupation [9]. Zulema, 42 ans, se souvient que ¬« plusieurs familles sont venues en cachette de leurs maris, comme moi ¬ » [10]. Les femmes des couches populaires avaient, m√™me au milieu des ann√©es 50, un niveau d’autonomie surprenant. Pour parler pr√©cis√©ment, il faudrait dire les femmes et leurs enfants, les m√®res. Elles ont pris les devants non seulement lors de l’occupation, mais aussi √ l’heure de r√©sister √ l’expulsion et de se mettre face aux carabiniers avec leurs enfants.

L’historien chilien Gabriel Salazar affirme que les femmes des couches populaires ont appris d√®s avant 1950 √ organiser des assembl√©es de conventillo (maison d’habitation collective), des gr√®ves de locataires, des occupations de terrains, des groupes de sant√©, des r√©sistances aux expulsions polici√®res et d’autres formes de luttes. Pour devenir ¬« ma√ģtresses de maison ¬ », elles ont d√ » devenir activistes et promouvoir les occupations ; ainsi, les pobladoras ont d√©velopp√© ¬« un certain type de pouvoir populaire et local ¬ », qui se r√©sume en la capacit√© de cr√©er des territoires libres dans lesquels se pratiquait un ¬« exercice direct de souverainet√© ¬ », dans le sens o√Ļ ils constituaient de v√©ritables communes autonomes [11].

La Victoria s’est construite comme une communaut√© de sentiments et de sens. L√ -bas, l’identit√© n’est pas ancr√©e dans le lieu physique, mais dans les affects, dans ce qui a √©t√© v√©cu en commun. Les t√©moignages racontent que, dans les premiers temps, tous s’appelaient compa√Īeros. En partie parce qu’ils tout se faisait tous ensemble. Mais il ne s’agit pas d’un compa√Īerismo id√©ologique, mais de quelque chose de plus s√©rieux : les pluies de novembre ont provoqu√© la mort de 21 nourrissons.

La mort des enfants est quelque chose de sp√©cial. Quand les travailleurs ruraux sans terre du Br√©sil occupent un terrain, ils dressent une immense croix en bois. A chaque fois qu’un enfant meurt dans le campement, ils y pendent un morceau de tissu blanc. C’est quelque chose de sacr√©. A La Victoria, quand un enfant mourrait, et parfois aussi quand un adulte d√©c√©dait, une longue caravane se formait et marchait jusqu’au cimeti√®re apr√®s avoir parcouru les rues de la localit√©.

Jusqu’au coup d’Etat de 1973, les secteurs populaires ont √©t√© les principaux cr√©ateurs d’espace urbain. En septembre 1970, la ville √©tait en compl√®te transformation, de par l’influence des campements qui √©taient ¬« la force sociale la plus influente dans la communaut√© urbaine du grand Santiago ¬ » [12]. Le coup d’Etat d’Augusto Pinochet cherchait √ renverser cette position quasi h√©g√©monique acquise par les couches populaires. Ce tiers de la population de la capitale qui avait construit ses quartiers, ses logements, ses √©coles, ses dispensaires et faisait pression pour obtenir les services de base, √©tait une menace pour la domination des √©lites. Le r√©gime militaire s’est employ√© √ mettre fin √ cette situation, en d√©pla√ßant toute cette population vers des lieux construits par l’Etat ou le march√©.

Entre 1980 et 2000, on a construit √ Santiago 202 000 ¬« logements sociaux ¬ » pour transf√©rer un million de personnes - un cinqui√®me de la population de la capitale - qui vivaient dans des poblaciones auto construites, c’est-√ -dire, dans des complexes d’habitations s√©par√©s, √©loign√©s du centre. On a construit pour les pauvres une √©norme quantit√© de logements de mauvaise qualit√© dans tout le pays. On a commenc√© par ¬« nettoyer ¬ » les quartiers riches. Il y avait deux objectifs √ cela : supprimer les distorsions de la valeur du sol dans les secteurs centraux provoqu√©es par l’installation de ces populations, et consolider la s√©gr√©gation spatiale des classes sociales comme mesure de s√©curit√©.

Des urbanistes chiliens consid√®rent que l’√©radication des pauvres de la ville par la dictature a √©t√© une mesure radicale et unique sur le continent. Apparemment, la vague de mobilisations de 1983 dans ces quartiers – apr√®s dix ann√©es de f√©roce r√©pression et de restructuration de la soci√©t√© – a convaincu les √©lites qu’elles devaient agir d’urgence, puisque les pobladores avaient √©t√© les grands protagonistes des massives actions de protestation nationale qui avaient mis la dictature sur la d√©fensive. En 1980, il y eut de nouvelles occupations, qui mena√ßaient de se g√©n√©raliser.

Les femmes contre Pinochet

A partir 1983, les quartiers cr√©√©s par les secteurs populaires apr√®s l’occupation de La Victoria jou√®rent un r√īle d√©cisif dans la r√©sistance √ la dictature. Les quartiers auto construits et auto gouvern√©s remplac√®rent les usines comme √©picentre de l’action populaire. En 1983, apr√®s dix ans de dictature, les secteurs populaires d√©fi√®rent le r√©gime dans la rue √ travers onze ¬« actions de protestation nationale ¬ » entre le 11 mars de cette ann√©e-l√ et le 30 octobre 1984. Ce sont des jeunes qui y jou√®rent le r√īle principal, en dressant des barricades et en allumant des feux pour d√©marquer leurs territoires.

A partir du d√©but des ann√©es 1980, les femmes et les jeunes, √ travers leurs organisations de subsistance et socio-culturelles, commencent √ jouer un r√īle de plus en plus important et √ r√©pondre √ la tentative de la dictature de d√©sarticuler le monde populaire. L’appropriation du territoire que l’on observe dans les actions de protestation, o√Ļ les barricades imposent des limites √ la pr√©sence √©tatique, a √©t√© la mani√®re de refuser l’autorit√© dans les espaces auto contr√īl√©s (¬«  ici ils n’entrent pas ¬ », entendait-on sur les barricades √ propos des carabiniers), en organisant de fait un ¬« verrouillage de la poblaci√≥n ¬ » qui repr√©sentait ¬« l’affirmation de la communaut√© populaire comme alternative √ l’autorit√© de l’Etat et le refus de la dictature comme projet de totalit√© ¬ » [13].

La r√©ponse de l’Etat fut brutale. En un peu plus d’un an, il y eut au moins 75 morts, plus de 1 000 bless√©s et 6 000 arrestations. En une seule journ√©e de contestation, les 11 et 12 ao√ »t 1983, 1 000 personnes furent arr√™t√©es et 29 tu√©es ; 18 000 militaires particip√®rent √ la r√©pression, ainsi que des civils et des carabiniers. Cela donne une id√©e de l’intensit√© des mouvements de contestation, qui ont pu exister uniquement gr√Ęce √ une forte d√©termination communautaire. Malgr√© la r√©pression, on ne peut pas parler de d√©faite. L’identit√© a √©t√© r√©cup√©r√©e et le succ√®s a consist√© dans l’existence m√™me des mouvements de contestation, dans la capacit√© de lancer √ nouveau un d√©fi de taille au syst√®me pendant un an et demi, apr√®s une d√©cennie de r√©pression, de tortures et de disparitions.

Parmi les nouveaux acteurs, qui sont surtout des femmes et des jeunes, il y a quelques diff√©rences sur lesquelles il est n√©cessaire de s’arr√™ter. Les secteurs populaires, et tout particuli√®rement les femmes des couches les plus basses, d√©veloppent de nouvelles capacit√©s, dont la principale est celle de produire et de reproduire leurs vies sans passer par le march√©, c’est-√ -dire sans patrons. Gabriel Salazar affirme que ¬« si l’exp√©rience des femmes dans les ann√©es 60 a √©t√© profonde, celle des pobladoras des ann√©es 80 et 90 a √©t√© encore plus profonde et a produit une r√©ponse sociale encore plus int√©grale et puissante ¬ ».

Les pobladoras des ann√©es 80 ne se sont pas organis√©es seulement pour occuper un endroit et y installer un campement dans l’attente du d√©cret de l’Etat. ¬« Elles se sont organis√©es entre elles (et avec d’autres pobladores) pour produire (en cr√©ant des boulangeries, des laveries, des ateliers de tissage, etc.), subsister (‘soupes populaires’, potagers familiaux, achats collectifs), s’auto-√©duquer (collectifs de femmes, groupes culturels) et, en plus, r√©sister (militance, groupes de sant√©). Tout cela non seulement en marge de l’Etat, mais aussi contre l’Etat ¬ » [14].

La force des femmes, et ceci est une caract√©ristique des mouvements actuels sur tout le continent, consiste tout simplement √ s’unir, s’appuyer les unes les autres, r√©soudre les probl√®mes √ ¬« leur ¬ » fa√ßon, avec comme implacable logique de faire comme elles font √ la maison, de transposer dans l’espace collectif le style de vie de l’espace priv√©. Cette attitude communautaire spontan√©e de la femme-m√®re, nous l’avons vue dans des mouvements comme les M√®res de la Place de Mai en Argentine et dans bien d’autres.

Ces femmes ont modifi√© ce que nous entendions par mouvement social. Elles n’ont pas cr√©√© d’appareils ni de structures bureaucratiques avec les postes et les liturgies qui caract√©risent ces organismes, qui sont n√©cessairement s√©par√©s de leurs bases. Mais elles se sont boug√©es, et pas qu’un peu. Sous la dictature, les pobladoras chiliennes se sont transform√©es en petites fourmis parcourant les maisons de leurs quartiers, connaissant et parlant avec tous les habitants. Leur mobilit√© leur a permis de tisser des ¬« r√©seaux de voisinage ¬ » et m√™me communaux, qui ont rendu inutiles les r√©unions formelles des assembl√©es de quartier [15] (Salazar y Pinto, 2002a : 267).

L’image des femmes pauvres qui se bougent dans leurs quartiers, et qui en se bougeant tissent des r√©seaux territoriaux qui sont, comme le note Salazar, des ¬« cellules de communaut√© ¬ », est la meilleur image d’un mouvement non institutionnalis√© et de la cr√©ation de pouvoirs non √©tatiques : c’est-√ -dire, ni hi√©rarchis√©s ni s√©par√©s de l’ensemble. C’est ainsi que na√ģt aussi une nouvelle mani√®re de faire de la politique de la main de nouveaux sujets, qui ne sont ni fix√©s ni r√©pertori√©s dans les institutions √©tatiques, politiques ou sociales.

Pour ces femmes la transition fut un d√©sastre. A partir de 1990, avec le retour du r√©gime √©lectoral, elles subirent une d√©faite qu’elles n’avaient jamais imagin√©e. En d’autres termes : ¬« Le mouvement des pobladores n’a pas √©t√© vaincu par la dictature sur le terrain de lutte qu’ils avaient choisi, mais sur le terrain de la transaction choisi par ceux qui, a priori, √©taient leurs alli√©s : les dipl√īm√©s de la classe moyenne et les politiciens de centre-gauche ¬ » [16].

La Victoria aujourd’hui

A La Victoria, dans le centre culturel Pedro Mariqueo, dans lequel on se pr√©parait √ c√©l√©brer le 12e anniversaire de la fondation de la Radio Primero de Mayo, j’ai pu v√©rifier personnellement le degr√© d’autonomie des nouvelles organisations de pobladores. Une phrase m’a impressionn√© plus que toutes les autres : ¬« Notre probl√®me a commenc√© avec la d√©mocratie ¬ » [17]. Cela ne semblait pas √™tre une affirmation de type id√©ologique mais de bon sens, que le reste des personnes pr√©sentes, une trentaine, partageaient sans lui donner une transcendance particuli√®re.

Le panorama qu’offrait la r√©union √©tait digne d’√™tre analys√©. La majorit√© √©tait des jeunes, bien qu’il y avait quelques personnes plus √Ęg√©es, et les femmes pr√©dominaient. Chaque assistant √©tait responsable d’un programme de la radio : cela allait du style hip-hop et des travestis aux ouvriers ; il y avait des chr√©tiens, des socialistes, des punks et des personnes qui ne se d√©finissaient pas. La diversit√© √©tait √©norme, presque aussi grande que celle qui existe dans la poblaci√≥n. En quelque sorte, on peut dire que toutes ces personnes exp√©rimentent, en petit, la coexistence dans la diversit√©, l’action sociale dans la diversit√©, la r√©sistance dans la diversit√©.

En sortant du centre Pedro Mariqueo, o√Ļ se trouvent la radio et la biblioth√®que, j’ai senti que ceux d’en bas sont en train de pr√©parer quelque chose de grand : ils testent comment sera le monde nouveau. Non loin de l√ , se trouve la cha√ģne de t√©l√©vision communautaire Se√Īal 3. Elle est dirig√©e part Cristian Valdivia, qui est peintre, charpentier, r√©parateur d’ordinateur, et tout qui lui permet de survivre et de consacrer du temps √ sa passion, la t√©l√© communautaire. Se√Īal 3 a un rayon d’√©mission de 9 kilom√®tres et transmet de jeudi √ dimanche de 18h √ minuit. Vingt-quatre personnes s’occupent de cette t√©l√© ¬« √©ducative, informative et r√©cr√©ative ¬ » dans laquelle les centres culturels et sociaux du quartier ont leur propre programmation.

La cha√ģne ne re√ßoit pas de financement ext√©rieur, elle n’est soutenue que par ses membres, les groupes qui r√©alisent les programmes et quelques commer√ßants du quartier. ¬« On ne demande rien √ la municipalit√© ¬ », dit Cristian. ¬« Ce que nous pouvons faire nous le faisons avec les ressources des gens, c’est-√ -dire que plus que des ressources √©conomiques, ce qu’on utilise ce sont des ressources humaines ¬ » [18]. Ils veulent contribuer √ la cr√©ation d’un r√©seau de cha√ģnes de t√©l√©vision communautaire dans tout le Chili et pr√™tent d√©j√ leur mat√©riel √ d’autres quartiers.

Il semble √©vident qu’apr√®s 50 ans, √ La Victoria comme dans tant de lieux en Am√©rique latine, le changement social est avant tout un changement culturel. Pour les gouvernements n√©o-lib√©raux, et m√™me pour ceux qui sont dirig√©s par des forces progressistes, l’autonomie et la diff√©rence culturelle sont dangereuses. De fait, La Victoria est un quartier o√Ļ l’√‰tat intervient, il envoie les carabiniers surveiller les poblaciones. Derri√®re l’excuse de la drogue et de la d√©linquance, le minist√®re de l’Int√©rieur a lanc√© en 2001 le ¬« Programme Quartier S√ »r ¬ » (¬« Programa Barrio Seguro ¬ »). Avec des fonds de la Banque Interam√©ricaine de D√©veloppement (BID), le programme implique l’intervention polici√®re et sociale dans les quartiers ¬« marginaux ¬ » ou ¬« conflictuels ¬ ». La premi√®re poblaci√≥n touch√©e a √©t√© La Legua, la seconde La Victoria, et ainsi de suite, jusqu’√ neuf poblaciones.

Les objectifs du plan apparaissent au grand jour lorsque les autorit√©s elles-m√™mes admettent qu’il consiste √ ¬« combattre le commerce ambulant et la d√©linquance dans le centre de Santiago ¬ » [19]. Dans chaque poblaci√≥n, on cherche √ impliquer les organisations sociales, en particulier les assembl√©es de riverains, ce qui aboutit √ la division du quartier et de ses noyaux organis√©s. ¬« Nous sommes surveill√©s par les carabiniers 24 heures sur 24. Il faut les pr√©venir d√®s qu’une activit√© est mise en place ¬ », dit Cristian.

En marchant √ travers La Victoria vers la maison des Petites Soeurs de J√©sus, qui ont travaill√© aux c√īt√©s du p√®re Andr√© Jarl√°n, on peut voir des camions de carabiniers arm√©s de fusils aux coins des rues. Mar√≠a In√©s nous fait passer dans une petite maison dans laquelle cohabitent les quatre religieuses, modeste mais digne, tr√®s ressemblante aux autres maisons du quartier. Elle nous sert du caf√© et nous raconte longuement son exp√©rience dans le Sud, aupr√®s des communaut√©s mapuches. Elle parle d’une mani√®re douce et pos√©e, peut-√™tre parce qu’elle d√©passe largement les 70 ans. Quand on l’interroge sur La Victoria aujourd’hui, elle baisse le regard et fait un geste entre la fatigue et l’ennui : ¬« Les flics doivent s’en aller d’ici ¬ ». Et elle reste √ regarder dans le vide. Ou, peut-√™tre, l’image de J√©sus accroch√©e √ c√īt√© de celle du p√®re Andr√©.

Bibliographie

Fiamma, Paula "Haciendo televisión participativa", interview de Cristian Valdivia, novembre 2006, sur www.nuestro.cl.

Garcés, Mario, Tomando su sitio, El movimiento de pobladores de Santiago, 1957-1970, LOM, Santiago, 2002.

Garcés, Mario et al, El mundo de las poblaciones, LOM, Santiago, 2002.

Grupo Identidad de Memoria Popular, Memorias de la Victoria, Quimant√ļ, Santiago, 2007.

Revilla, Marisa, "Chile : actores populares en a protesta nacional 1983-1984", in Am√©rica Latina hoy, Salamanca, vol. 1, 1991.

Salazar, Gabriel y Julio Pinto, Historia contemporánea de Chile IV, Hombría y feminidad, LOM, Santiago, 2002.

Notes :

[1Entretien personnel, avril 2007.

[2On peut trouver plus d’information sur la premi√®re occupation de terres r√©alis√©e au Chili dans les livres de Mario Garc√©s et dans le travail du Grupo Identidad de Memoria Popular (Groupe Identit√© de M√©moire Populaire) cit√©s √ la fin.

[3Mario Garcés et al, op. cit. p. 130.

[4Mario Garcés, op. cit. p. 138.

[5[NDLR] L’adobe est une mixture de paille et de terre.

[6[NDLR] Ces différents noms désignent des quartiers pauvres et des bidonvilles.

[7Les callampas sont des agglom√©rations pr√©caires qui re√ßoivent leur nom d’un champignon, car elles poussent en une seule nuit.

[8Groupe Identité de Mémoire Populaire, op. cit. p. 14.

[9Idem, p. 58.

[10Idem, p. 25.

[11Salazar et Pinto, op. cit. p. 251.

[12Mario Garcés, op. cit, p. 416.

[13Marisa Revilla, op. cit, p. 63.

[14Salazar et Pinto, op. cit. p. 261. Les caractères en gras proviennent du texte original.

[15Idem, p. 267.

[16Idem, p. 263. Les caractères en gras proviennent du texte original.

[17Entretien personnel, avril 2007.

[18Paula Fiamma, op. cit.

Source : IRC Programa de las Am√©ricas (http://www.ircamericas.org/), 18 octobre 2007.

Traduction : Anne Habozit, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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