√‰quateur
De la ¬« r√©volution citoyenne ¬ » √ la transformation sociale radicale ?
par Franck Gaudichaud
Article publiť le 31 décembre 2008

¬« ¬ Aujourd’hui l’√‰quateur s’est prononc√© pour une nouvelle nation. Les vieilles structures ont √©t√© d√©truites par cette r√©volution citoyenne¬ ¬ » : c’est de cette mani√®re que le pr√©sident Rafael Correa a analys√© la victoire du ¬« ¬ Oui¬ ¬ » au r√©f√©rendum constitutionnel, le 28 septembre dernier. Un r√©f√©rendum qui ent√©rine la mise en place d’une nouvelle architecture institutionnelle pour ce petit pays de 14 millions d’habitants, situ√© √ l’ouest de l’Am√©rique du sud, o√Ļ plus de 50% de la population vit en dessous du seuil de pauvret√©. Sans aucun doute, cette quatri√®me victoire √©lectorale de la coalition progressiste gouvernementale, Alianza Pa√≠s¬  [1], confirme l’√©nergie anti-lib√©rale qui agite le pays depuis maintenant plusieurs ann√©es et conforte le projet de r√©formes sociales impuls√© par l’actuel gouvernement. Derri√®re cette lutte dans les urnes se cache plus fondamentalement un combat social et politique anti-oligarchique et la remise en cause de l’influence imp√©rialiste dans la r√©gion. De ce point de vue, le dernier r√©f√©rendum ne saurait faire oublier que si tout reste ouvert en √‰quateur, rien n’est encore vraiment gagn√© en ce qui concerne un questionnement radical des structures du capitalisme n√©olib√©ral d√©pendant.

Résultats du référendum

Rafael Correa avait gagn√© la pr√©sidence de la R√©publique en novembre 2006 avec 56% des votes exprim√©s et cette √©lection signifiait d√©j√ une d√©faite √©vidente pour la droite conservatrice, les partis traditionnels, tout comme d’importants secteurs de l’oligarchie locale appuy√©e par l’imp√©rialisme √©tats-unien. Le seul fait que son adversaire, le multimilliardaire et magnat des plantations de bananes, √ lvaro Noboa, ait pu √™tre d√©fait, sur le terrain √©lectoral, gr√Ęce √ une campagne militante √©tait tout un symbole dans un pays dont la soumission aux capitaux √©trangers a √©t√© grav√©e dans le marbre par la dollarisation de l’√©conomie (en vigueur depuis l’ann√©e 2000). L’√©lection pr√©sidentielle avait ainsi repr√©sent√© aux yeux de millions d’Equatoriens, une lueur d’espoir¬ : ¬« ¬ une victoire de ceux et de celles d’en bas, [o√Ļ] on a assist√© √ une fusion entre la conscience sociale et la conscience politique de gauche, √ une identification de la lutte contre l’oligarchie et de celle contre le n√©olib√©ralisme¬ ¬ »¬  [2].

Le r√©f√©rendum organis√© fin septembre 2008 afin de mettre en place une nouvelle ¬« ¬ Carta magna¬ ¬ » non seulement confirme l’essai, mais cette victoire approfondit aussi la perspective du changement social en √‰quateur. Ce ne sont pas moins de 64% de presque 10 millions d’√©lecteurs¬  [3] qui se sont prononc√©s positivement, malgr√© l’intense campagne de l’opposition, de la hi√©rarchie de l’√‰glise catholique et la partialit√© √©hont√©e de la grande majorit√© des m√©dias priv√©s, tous au garde-√ -vous pour diaboliser les mouvements populaires ou les d√©put√©s de gauche de l’Assembl√©e constituante. Le ¬« ¬ oui¬ ¬ » s’est impos√©, contre vents et mar√©es, dans 23 des 24 provinces du pays (ne perdant que dans la petite province amazonienne de Napo) et s’√©tend m√™me √ la province de Guayas, la plus peupl√©e du pays, mais sans y atteindre toutefois le seuil n√©cessaire de la majorit√© absolue. Le ¬« ¬ non¬ ¬ » (cumul√© √ plus de 9% de votes nuls) est sorti gagnant — √ une tr√®s courte majorit√© — √ Guayaquil, m√©tropole √©conomique situ√©e sur la c√īte Pacifique¬ : Jaime Nebot, le maire social-chr√©tien de la ville, appara√ģt ainsi comme le leader de la droite du pays. Digne repr√©sentant des classes dominantes, il a imm√©diatement cherch√© √ montrer qu’il √©tait pr√™t √ en d√©coudre, affirmant son droit √ la ¬« ¬ r√©sistance¬ ¬ » et √ ¬« ¬ l’autonomie¬ ¬ » face au gouvernement de Quito. Anticipant clairement la strat√©gie de confrontation des √©lites de Guayaquil, Nebot a appel√© ses partisans (notamment le mouvement √©tudiant de cette ville) √ se pr√©parer aux affrontements √ venir avec le mouvement populaire indig√®ne et la gauche √©quatorienne. Comme en Bolivie, les secteurs dominants, incapables de revenir au centre de l’√©chiquier politique par les urnes, parient d√©sormais sur le th√®me du droit √ ¬« ¬ l’autonomie¬ ¬ » et du s√©paratisme — y compris par la violence — des r√©gions les plus riches. Cette tactique cherche √ reproduire la division s√©culaire du pays entre la c√īte (la Costa o√Ļ vit une grande partie des √©lites blanches et o√Ļ se concentrent les activit√©s industrielles, p√©trolif√®res ainsi que les grandes plantations) et la partie andine du pays (la Sierra), o√Ļ se trouvent Quito, la capitale, le si√®ge du gouvernement (le Palais Carondelet) et une forte concentration de populations indig√®nes.

La ¬« ¬ r√©volution citoyenne¬ ¬ » de Rafael Correa

Les derni√®res √©lections ont laiss√© derri√®re elles la Constitution de 1998, r√©dig√©e √ huis clos dans une caserne militaire et qui avait pour objectif de tenter de mettre fin aux luttes intestines permanentes qui traversent les classes dominantes √©quatoriennes. Celles-ci sont l’une des ¬« ¬ marques de fabrique¬ ¬ » du syst√®me politique du pays lib√©r√©, en 1822, par l’arm√©e ind√©pendantiste d’Antonio Jos√© de Sucre. Tout au long du si√®cle pass√©, la R√©publique a √©t√© prisonni√®re des conflits qui assaillent le bloc social dominant, prenant diverses formes, et dans lesquels on retrouve les divergences d’int√©r√™ts entre plusieurs fractions de classes¬ : la bourgeoisie commerciale agroexportatrice (li√©e au Parti lib√©ral), l’oligarchie terrienne et l’√‰glise catholique (Parti conservateur), certains secteurs du capital financier plut√īt proches du Parti social-chr√©tien ou encore une nouvelle bourgeoisie nationale √©mergente, repr√©sent√©e par diff√©rents courants sociaux-d√©mocrates. Dans ces conditions, le processus de domination politique a √©t√© rythm√© par une respiration instable, ponctu√©e de plusieurs dictatures militaires (la derni√®re a pris fin en 1978), mais aussi d’insurrections populaires (¬« ¬ r√©volution Juliana¬ ¬ » en 1925, ¬« ¬ glorieuse insurrection¬ ¬ » de 1944 ou, plus r√©cemment, les r√©bellions de janvier 2000 et d’avril 2005). Pas moins de cinquante-cinq dirigeants se sont succ√©d√© au gouvernement depuis 1900 et trois pr√©sidents ont √©t√© destitu√©s au cours de la derni√®re d√©cennie¬ : 1997, 2000, puis 2005 avec la chute de Lucio Guti√©rrez, d√©mission qui a ouvert un nouvel espace dans lequel va s’engouffrer le jeune √©conomiste, et ex-ministre, Rafael Correa.

La r√©cente Constitution symbolise la nouvelle √©tape que vit l’√‰quateur depuis plus de deux ans. Elle a √©t√© pr√©sent√©e par Correa comme un outil destin√© √ mettre fin ¬« ¬ √ la longue nuit n√©olib√©rale¬ ¬ » afin de construire ¬« ¬ une patrie souveraine, digne, juste, sans mis√®re, sans ch√īmage, sans discrimination¬ ¬ ». C’est au terme de huit mois particuli√®rement agit√©s que ce projet a √©t√© approuv√©. L’Assembl√©e constituante, qui a r√©dig√©e ce texte entre novembre 2007 et juillet 2008, √©tait largement domin√©e par Alianza Pais (AP), qui comptait 80 l√©gislateurs contre seulement 40 pour l’opposition et 10 li√©s √ de petites formations de gauche proches de Correa (Mouvement populaire d√©mocratique, Gauche d√©mocratique) ou de la Conf√©d√©ration des nationalit√©s indig√®nes de l’√‰quateur (C.O.N.A.I.E.)¬  [4], repr√©sent√©e par son bras politique, Pachakutik. Comme au Venezuela (1999) et en Bolivie (2007), ce processus constituant s’est √©labor√© sur la base d’un dialogue r√©el avec les citoyens (qui ont √©lu les d√©put√©s constituants) et d’une prise en compte partielle des revendications des mouvements sociaux (qui ont √©t√© invit√©s √ discuter les textes au fur et √ mesure de leur √©laboration), m√™me si in fine c’est effectivement le bureau politique d’AP qui a gard√© la main sur la plupart des orientations fondamentales de la Constitution. Cependant, si l’on compare cette exp√©rience avec la majorit√© des constituantes pass√©es en Am√©rique latine, bas√©es sur des pactes entre partis, il s’agit assur√©ment d’une importante avanc√©e d√©mocratique, qui a permis la politisation de centaines de milliers de citoyens dans le pays.

De nombreuses contradictions limitent pourtant cette d√©mocratisation et les tensions n’ont pas manqu√© entre Correa et les mouvements populaires, tout comme au sein de la coalition gouvernementale¬  [5]. Les principaux points de crispation ont port√© sur le mod√®le √©conomique et la question √©cologique, les droits des populations indig√®nes et les droits reproductifs. Ainsi, le conflit entre les deux leaders, Rafael Correa et Alberto Acosta (pr√©sident de l’Assembl√©e constituante), est aussi le reflet de la contradiction entre les vis√©es ¬« ¬ extractivistes¬ ¬ » d’une majorit√© du gouvernement (dont Correa), qui pense qu’il est indispensable de poursuivre une politique bas√©e sur le d√©veloppement de l’extraction p√©troli√®re et mini√®re en alliance avec certaines multinationales et celles, plus ¬« ¬ √©cologiques¬ ¬ » et proches de la C.O.N.A.I.E., qui insistent sur la n√©cessaire mise en place d’un mode de d√©veloppement alternatif. En √©cho aux demandes de plusieurs organisations sociales et de la gauche radicale, Acosta s’est oppos√© √ l’id√©e d’une exploitation du champ p√©trolif√®re I.T.T. (Ishpingo-Tambococha-Tiputini), situ√© dans le parc national Yasuni, une des plus importantes r√©serves de biosph√®re de la plan√®te¬  [6]. Ce type de discussion s’est reproduit autour de la notion de l’acc√®s √ l’eau comme droit fondamental inali√©nable, sur la question de l’exploitation des ressources situ√©es en territoires indig√®nes ou encore autour de la question du mariage homosexuel et du droit √ l’avortement.

Les limites du nationalisme radical équatorien

Au travers de ces avanc√©es — et contradictions — on aper√ßoit en filigrane les limites du programme de la ¬« ¬ r√©volution citoyenne¬ ¬ » d’AP. Les 444 articles font de la Constitution √©quatorienne l’une des plus d√©mocratiques d’Am√©rique latine. Elle d√©finit et reconna√ģt les comp√©tences de la justice communautaire indig√®ne avec l’ordinaire, √©tablit l’union civile entre deux personnes quel que soit leur sexe, d√©clare l’imprescriptibilit√© des crimes contre l’humanit√©, garantit pour la premi√®re fois la gratuit√© de la sant√© et de l’√©ducation. Le r√īle central de l’√‰tat dans la planification √©conomique est consacr√© puisqu’il ¬« ¬ se r√©serve le droit d’administrer, de r√©guler, de contr√īler¬ ¬ » les secteurs strat√©giques¬ : banque centrale, √©nergie, t√©l√©communications, ressources naturelles non renouvelables, transport, raffinage d’hydrocarbures, biodiversit√©, patrimoine g√©n√©tique, spectre radio√©lectrique, eau... Le texte ent√©rine la fin de la pr√©sence militaire des √‰tats-Unis (base de Manta) et cr√©e la figure d’un √‰tat plurinational d√©mocratique. La ¬« ¬ Carta magna¬ ¬ » remplace aussi la notion ¬« ¬ d’√©conomie sociale de march√©¬ ¬ » par celle d’un syst√®me ¬« ¬ juste, d√©mocratique, productif, solidaire et soutenable bas√© sur une r√©partition √©galitaire des b√©n√©fices du d√©veloppement¬ ¬ », et introduit la notion d’ ¬« ¬ ill√©gitimit√©¬ ¬ » de la dette externe. La notion de d√©mocratie participative est pr√©sente dans tout le texte, particuli√®rement au travers de la figure d’un ¬« ¬ Conseil de participation citoyenne¬ ¬ ». Toutefois, pour plusieurs organisations militantes, le r√©sultat final reste ¬« ¬ schizophr√®ne¬ ¬ » par certains aspects¬ : ¬« ¬ Par exemple, la reconnaissance des droits de la nature et de l’eau comme droit humain, l’introduction du concept indig√®ne du “Vivre bien” comme une nouvelle forme de d√©veloppement, qui rechercherait le d√©passement du mod√®le extractiviste, ainsi qu’une relation harmonieuse avec la Nature, perdent leur effectivit√© en laissant ouverte la possibilit√© d’exploiter les zones naturelles prot√©g√©es au profit de l’√‰tat. Ainsi, la d√©claration du caract√®re plurinational de l’√‰tat n’a aucun effet sur les structures politiques du pays, en marginalisant les principales demandes des peuples et nationalit√©s indig√®nes, telles que la possibilit√© de l’autogouvernement dans leurs territoires ancestraux¬ ¬ »¬  [7].

Les tendances verticalistes ou ¬« ¬ caudillistes¬ ¬ » ont aussi √©t√© montr√©es du doigt par certains militants de gauche, tel l’ex-d√©put√© de Pachakutik, Napole√≥n Saltos, allant jusqu’√ appeler √ un ¬« ¬ vote nul rebelle¬ ¬ » √ la Constitution, dans un √©lan sectaire peu relay√© par les classes populaires. La figure tut√©laire de Correa sera d’autant plus pr√©gnante que la nouvelle loi renforce les pouvoirs du pr√©sident et qu’il a la possibilit√© de se repr√©senter pour quatre ans en 2009 et d’√™tre r√©√©lu une fois (soit jusqu’√ 2017...)¬  [8]. Correa, catholique convaincu, s’est par ailleurs positionn√© souvent en retrait par rapport √ sa base sur des th√®mes tels que la la√Įcit√©, la gratuit√© des universit√©s, l’environnement, l’autonomie indig√®ne, l’avortement¬ : plusieurs avanc√©es constitutionnelles ont √©t√© acquises malgr√© lui et gr√Ęce √ la pression d√©cid√©e du mouvement social, alors que l’√‰glise a su mener une campagne extr√™mement active et r√©actionnaire. Le pr√©sident lui-m√™me s’est, √ plusieurs reprises, montr√© insultant envers les populations indig√®nes, affichant un m√©pris non dissimul√© pour plusieurs de leurs revendications. Certains membres de l’assembl√©e ont m√™me d√©nonc√© la ¬« ¬ droitisation du gouvernement¬ ¬ », telle Monica Chuji qui a quitt√© AP. Au sein de la gauche radicale, la plupart des militants ont n√©anmoins d√©cid√© — avec raison nous semble-t-il — de donner leur soutien critique au r√©f√©rendum, afin d’animer une campagne populaire et surtout ind√©pendante du gouvernement¬  [9]. C’est le cas du front ¬« ¬ Uni(e)s pour le Oui et le changement¬ ¬ » qui regroupait plusieurs associations, des mouvements sociaux et des m√©dias communautaires. Ce type d’actions a permis de discuter largement la politique de Correa et est entr√© en r√©sonance avec les positions de la principale organisation indig√®ne du pays. Son dirigeant, Humberto Cholango, d√©clarait ainsi le jour du r√©f√©rendum¬ : ¬« ¬ Depuis le premier soul√®vement indien, il y a dix-huit ans, les peuples indig√®nes ont r√©clam√© que l’√‰quateur soit d√©clar√© √‰tat plurinational. M√™me si elle n’est pas compl√®te, nous d√©dions cette victoire aux camarades qui ont vers√© leur sang pour cela¬ ¬ »¬  [10].

Prochaines luttes sociales décisives

Ce renouvellement institutionnel d√©mocratique est donc un pas en avant tout √ fait significatif et un espace de plus ouvert pour les luttes de classes √ venir. Cette derni√®re bataille √©lectorale refl√®te √©galement un combat pour l’h√©g√©monie inachev√©, o√Ļ la droite la plus conservatrice √ subi une nouvelle d√©faite mais o√Ļ ni la gauche r√©volutionnaire, ni les mouvements sociaux n’ont r√©ussi √ consolider un projet anticapitaliste alternatif consistant. Ces derniers mois, tout en maintenant une politique d’assistance aux populations les plus pauvres, le gouvernement a r√©alis√© certains gestes forts tels la saisie, pour malversation av√©r√©e, des biens du clan Isaias (repr√©sentant pas moins de 165 entreprises et deux canaux de t√©l√©vision) et l’expulsion d’√‰quateur de la compagnie de construction br√©silienne Odebrecht pour rupture de contrat. Ceci tout en r√©it√©rant la d√©nonciation du n√©olib√©ralisme, de la dette ext√©rieure et de l’imp√©rialisme.

Cependant, cette ¬« ¬ r√©volution citoyenne¬ ¬ » reste aux prises avec les limites du nationalisme radical latino-am√©ricain. La r√©cente rencontre de Correa, en septembre 2008 √ Manaus (Br√©sil), avec Lula, Chavez et Morales parait confirmer davantage le cours d√©veloppementiste et n√©okeyn√©sien de l’ex√©cutif √©quatorien, en alliance avec les secteurs les plus modernes de la bourgeoisie locale et certaines entreprises transnationales sud-am√©ricaines. Dans le sillage social-lib√©ral br√©silien, le projet d’int√©gration de l’IIRSA (Initiative d’int√©gration de l’infrastructure r√©gionale d’Am√©rique du sud), d√©fendu √ Manaus, affirme la n√©cessit√© d’un immense axe routier et fluvial traversant l’Amazonie afin de connecter Atlantique et Pacifique pour favoriser les √©changes commerciaux et la circulation des biens¬  [11]. Sur le plan interne, Correa n’a pas op√©r√© de v√©ritable incursion dans le r√©gime de la propri√©t√© priv√©e de ceux qui restent encore les v√©ritables ma√ģtres du pays, ni m√™me propos√© de r√©forme agraire audacieuse destin√©e √ balayer le pouvoir d’une vieille oligarchie fonci√®re, les ¬« ¬ pelucones¬ ¬ »¬  [12]], qui lui est profond√©ment hostile.

Les prochains mois seront d√©cisifs pour les luttes sociales dans toute la r√©gion. En √‰quateur, les appels √ ¬« ¬ l’unit√©¬ ¬ » et √ un ¬« ¬ grand accord national¬ ¬ » du pr√©sident Correa, repris en cœur par Alberto Acosta, paraissent indiquer une volont√© de continuer √ jouer la carte des alliances de classes (ceci alors que les √©lections l√©gislatives approchent). Mais rien ne dit que cette tactique pourra se stabiliser alors que le gouvernement se trouve coinc√© entre la majorit√© de la population qui attend une acc√©l√©ration des r√©formes sociales et une opposition revancharde.

Cet √©quilibre pr√©caire risque d’ailleurs d’appara√ģtre au grand jour tr√®s rapidement alors que se profilent les cons√©quences d√©sastreuses pour les pays d√©pendants de la crise du capitalisme mondial. Les derni√®res d√©clarations de Correa d√©non√ßant une partie importante de la dette ext√©rieure du pays comme ¬« ill√©gitime, corrompue, ill√©gale ¬ » suite √ la pr√©sentation des r√©sultats de la commission internationale d’audit sur la dette √©quatorienne (command√©e en 2007) constituent effectivement des signes forts et encourageants. Une telle prise de position pourrait inspirer d’autres pays pauvres dans un grand mouvement d’ensemble de d√©nonciation et non paiement unilat√©ral et souverain de leurs ¬« dettes ¬ » (plusieurs fois rembours√©es) aupr√®s d’organismes financiers internationaux, tels que la Banque mondiale ou de grandes banques priv√©es. Dans cette n√©cessaire r√©ponse des pays du sud √ la crise [13], ce sont effectivement des options radicales qui devront √™tre prises allant dans le sens d’une planification √©conomique d√©mocratique et d’une redistribution des richesses, sous contr√īle de la population et des mouvements sociaux.¬ 

En ce qui concerne la gauche anticapitaliste, l’enjeu fondamental est de s’appuyer sur la conscience anti-imp√©rialiste et les avanc√©es d√©mocratiques d√©j√ obtenues afin d’accompagner la radicalisation des classes populaires et l’unit√© du mouvement social et indig√®ne. Il s’agit de r√©cup√©rer l’√©nergie propulsive des grandes mobilisations qui ont marqu√© la d√©cennie des ann√©es 1990, mais cette fois-ci en √©vitant l’√©cueil d’une institutionnalisation/cooptation des mouvements. L’objectif est la construction d’un projet de rupture qui passe par la participation massive et l’auto-organisation dans les quartiers pauvres, les communaut√©s indig√®nes, les grandes plantations ou les entreprises. Dans les d√©bats √ venir la question de l’utilisation des ressources naturelles et du mod√®le de d√©veloppement aura une place centrale. L’annonce de la privatisation partielle du fleuve Napo dans le cadre du couloir amazonien Manta-Manaus-B√©lem (sous h√©g√©monie br√©silienne) et le projet gouvernemental d’extraction mini√®re au sein du parc Yasuni feront partie des enjeux de lutte √ court terme. Tous deux sont en contradiction frontale avec la d√©claration des ¬« ¬ droits de la nature¬ ¬ » de la nouvelle Constitution.

Face √ un tel grand √©cart entre discours et pratiques, la gauche anticapitaliste devra avancer, en toute ind√©pendance mais sans dogmatisme, une perspective √©cosocialiste fraternelle qui puisse faire converger celles et ceux qui pensent que le ¬« ¬ socialisme du XXIe si√®cle¬ ¬ » a aujourd’hui en Am√©rique latine une chance historique de devenir r√©alit√©.

Notes :

[1Alianza Pa√≠s est un mouvement politique h√©t√©rog√®ne essentiellement compos√© de personnes issues des couches moyennes et urbaines. Une partie d’entre elles sont li√©es aux milieux de la coop√©ration internationale, des ONG et du monde universitaire. On y trouve aussi des membres du cercle priv√© de Correa, des personnalit√©s m√©diatiques, plusieurs entrepreneurs et certains hommes politiques li√©s aux gouvernements ant√©rieurs ou provenant des partis traditionnels et sociaux-d√©mocrates.

[2Margarita Aguinaga, ¬« √‰quateur : Victoire populaire historique ¬ », Inprecor, n¬° 523/524, de d√©cembre 2006-janvier 2007.

[3En √‰quateur, le vote est obligatoire et les r√©sidents √©trangers (une majorit√© vit en Espagne) conservent leur droit de vote.

[4La C.O.N.A.I.E. a √©t√© cr√©√©e en 1986, dans le but de regrouper un nombre important de communaut√©s indig√®nes et pour agir sur la sc√®ne politique nationale √©quatorienne. Elle constitue un acteur essentiel du renouveau politique anti-lib√©ral √©quatorien des derni√®res ann√©es et l’une des composantes majeures de son mouvement social.

[5F. Ram√≠rez Gallegos, ¬« Ecuador : En lo que se rompa ¬ », Rebelion.org, 30 septembre 2008.

[6Acosta a fini par d√©missionner de l’Assembl√©e en juin 2008.

[7D. Celleri, H. Chavez, ¬« Assembl√©e constituante en √‰quateur : un processus contradictoire ¬ », France Am√©rique Latine magazine, n¬° 94, ao√ »t 2008.

[8Cependant plusieurs nouveaux m√©canismes institutionnels limitent pr√©cis√©ment le danger d’une hyper-pr√©sidentialisation, telle la possibilit√© de r√©vocation du Pr√©sident par les deux-tiers de l’assembl√©e nationale ou suite √ un r√©f√©rendum d’initiative citoyenne.

[9Telle a été la position de Refondation socialiste (Section équatorienne de la Quatrième internationale).

[10E. Tamayo G., ¬« Categ√≥rico triunfo de la aspiraci√≥n de cambio ¬ », Alainet.org, du 29 septembre 2008 (traduit en fran√ßais dans Rouge, n¬° 2269).

[11Ce projet (www.iirsa.org) fait l’objet de la critique de nombreuses organisations √©cologistes et de mouvements sociaux sud-am√©ricains.

[12Pelucones est aujourd’hui un terme satirique d√©signant l’oligarchie et faisant r√©f√©rence aux pelucas, perruques, port√©es par l’aristocratie cr√©ole au XIXe si√®cle.

[13Declaraci√≥n final de la Conferencia internacional de econom√≠a pol√≠tica, ¬« Respuestas del sur a la crisis econ√≥mica mundial ¬ », Caracas, octubre 2008 (Rebelion.org, 12 octobre 2008).

Source : cet article a √©t√© publi√© en version papier dans la revue Inprecor, n¬°541, octobre 2008. Il a aussi √©t√© publi√© en ligne sur le site Web de la revue critique Contretemps.

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