Entretien avec le vice-président L. Moreno
L’Equateur met la finance sur le banc des accusés et répudie sa « dette illégitime »
par Benito Pérez
Article publié le 6 décembre 2008

De passage à Genève, le vice-président Lenin Moreno confirme la volonté de Quito de ne pas rembourser un tiers de ses créances internationales.

L’Equateur pourrait répudier un tiers de sa dette extérieure. L’annonce faite en novembre par le président Rafael Correa n’a pas surpris. La nomination l’an dernier d’une Commission d’audit intégrale du crédit public (CAIC) avait sonné comme un avertissement : la société équatorienne n’a pas à rembourser les « dettes illégitimes » laissées par des gouvernements aux ordres d’organismes financiers internationaux, eux-mêmes au service des créanciers privés. Le gouvernement s’est laissé jusqu’à mi-décembre pour analyser le rapport de la CAIC et consulter ses partenaires internationaux. D’ici là, Quito a suspendu le paiement des intérêts. Prévisible, la décision n’en est pas moins d’importance : ces 3,8 milliards de dollars représentent 7% du produit intérieur brut de l’Equateur, un pays dont plus de la moitié des citoyens vit sous le seuil de pauvreté.

Parallèlement, la décision a provoqué une hausse immédiate du « risque-pays », le coefficient déterminant le coût des futurs crédits que solliciterait l’Etat équatorien. Ainsi qu’un conflit avec le Brésil, qui héberge l’un des créanciers mis en cause.

Ce n’est pas la première fois que Rafael Correa s’en prend directement ou indirectement au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale. Ministre de l’Economie en 2005, il n’avait pas hésité à démissionner de son poste pour protester contre un diktat du représentant local de la Banque mondiale, Eduardo Sommensatto. Un fonctionnaire qu’il s’empressera d’expulser dès son élection à la tête du pays en 2006...

Dans la même veine, le président équatorien est un des plus fervents promoteurs de la Banque du Sud, présentée comme une alternative aux institutions issues de Bretton Woods.

En pleine crise financière globalisée, la venue à Genève du vice-président Lenin Moreno offrait l’opportunité de faire le point sur l’expérience équatorienne, qui voit ce petit pays andino-amazonien chercher une voie de développement alternatif, entre dirigisme économique, politiques sociales et intégration latino-américaine.

Quelles sont les lignes de force qui guident le gouvernement de M. Correa ?

Lenin Moreno : Notre priorité est d’agir auprès des secteurs les plus marginalisés sous les gouvernements néolibéraux. Cela signifie que l’on doit reconstruire des services publics de santé et d’éducation (Université comprise) gratuits et d’excellente qualité pour tous les Equatoriens. Nous essayons d’aider les plus démunis à se loger dignement, l’Etat fournissant les fonds propres nécessaires à l’acquisition ou à la réparation d’une maison. Sur le plan économique, nous favorisons la production et la consommation locales afin de limiter le poids des importations. L’Etat a aussi une importante politique d’investissements, par exemple dans les infrastructures routières et aéroportuaires. Nous avons plusieurs programmes visant à favoriser l’emploi. Je citerais par exemple le « 5-5-5 », qui ouvre des microcrédits de 5000 dollars à 5% sur cinq ans pour lancer des projets productifs.

L’Equateur est très dépendant des envois d’argent des migrants et des exportations pétrolières. La crise mondiale met-elle en péril cette politique ?

Sans doute allons-nous connaître une diminution de ces revenus. Mais nous avons été prudents : notre budget qui court jusqu’au milieu de l’an prochain a été établi sur la base de prix du pétrole similaires à ceux que nous connaissons actuellement.

A terme, les programmes sociaux sont-ils menacés ?

Non. Le président de la République l’a clairement affirmé : les programmes sociaux seraient les derniers à être touchés. Il se peut qu’on réduise les investissements, mais pas le social.

Le président a affirmé récemment que l’Equateur pourrait refuser de rembourser une part de sa dette externe. Est-ce une réponse à la crise ?

Non. La commission d’audit de la dette avait été instituée bien avant. Son rapport qui vient d’être rendu recense nombre d’irrégularités qui vont de la captation d’intérêts démesurés à des contrats signés hors de toute procédure légale. On relève des choses curieuses, comme des dettes qui étaient sur le point d’être prescrites, soudainement renouvelées afin de favoriser les créanciers... On peut, pour le moins, parler de manque de patriotisme de la part des gouvernements signataires...

Qu’est-ce qu’une dette illégitime ?

Ce peut être une dette illégale, par exemple quand les procédures institutionnelles n’ont pas été respectées. Nous avons des cas où des documents ont été antidatés. Mais une dette est aussi illégitime, lorsqu’elle résulte d’un prêt qui n’a pas été investi dans le domaine qui était prévu, à cause de gouvernements malhonnêtes et avec la complicité des organisations financières internationales préteuses ou qui supervisaient ces prêts. Les cas repérés par la commission ont été transmis à la justice et seront soumis à des arbitrages internationaux qui en détermineront la nature légitime ou non.

En répudiant sa dette, l’Equateur ne court-elle pas le risque, en cette période de rareté du crédit, d’être exclue de futurs prêts bancaires ?

Non, car la dette juste, continuera d’être remboursée avec ponctualité.

L’existence de la Banque du Sud change-t-elle la donne ?

C’est à quoi nous aspirons... Les économies latino-américaines possèdent entre 400 et 500 milliards de dollars entreposés dans des banques principalement nord-américaines... Pourquoi devrions-nous demander des crédits à l’étranger, si nous pouvons avoir notre propre banque de développement ?

Le « côté factice » du capitalisme

Que vous inspire le fait que les gouvernements du Nord dépensent des milliards pour sauver des banques privées ?

Et bien... chacun a sa façon de gouverner... En ce qui nous concerne, nous interviendrions d’abord auprès des secteurs sociaux les plus défavorisés. Ce sont eux qui souffrent le plus des crises.

Vit-on une récession passagère ou une crise du système capitaliste ?

Cette crise découle du côté factice de rapports économiques éloignés des réalités. On a livré l’économie à des jeux de marketing, multiplié des produits financiers destinés à tromper les gens. Les prix des matières premières ont été faussés par la spéculation, elle-même financée par l’endettement des ménages notamment nord-américains. Jusqu’au jour où cette pyramide de papier s’est écroulée.

Malgré la crise du capitalisme, on parle peu d’alternatives... Comment réagissez-vous au Sommet du G20 ?

C’est le symptôme d’un système néolibéral qui a érigé le « sauve qui peut » en mode de fonctionnement. On se regroupe pour trouver des solutions de sauvetage pour soi. On montre sur un radeau et on coupe les mains de ceux qui essaient de s’y accrocher... L’Equateur n’a pas attendu cette crise pour chercher des alliances internationales, mais autour de propositions solidaires, inclusives.

Les entreprises obligées d’employer des personnes handicapées

Vous êtes à Genève pour la Conférence de l’UNESCO sur l’inclusion par l’éducation. La question du handicap, qui vous touche personnellement, est-elle devenue prioritaire en Equateur ?

L’Equateur vit des changements transcendantaux dans le domaine social, principalement dans l’attention que nous devons aux personnes les plus sensibles de la société. Et, parmi elles, bien sûr, aux personnes handicapées. L’Equateur a signé, puis ratifié en avril 2008 la Convention internationale sur les droits des personnes handicapées. Ce texte a force de loi : toute personne handicapée dans n’importe quel pays estimant ses droits violés peut porter plainte auprès des Nations Unies.

Que faites-vous concrètement ?

Nous avons lancé un programme qui s’appelle « Equateur sans barrière » qui conçoit l’inclusion dans sa globalité : cela va de la nomination d’un procureur des droits des personnes handicapées à des aides techniques personnalisées ou encore l’accessibilité des lieux publics, etc. Toutes les entreprises ont l’obligation d’employer au moins 3% de personnes handicapées, un taux que nous allons bientôt relever à 4%. Enfin et surtout, nous essayons de conscientiser la société pour qu’elle apprenne à reconnaître sa diversité et la nécessaire solidarité.

Votre élection à la vice-présidence est un signe que les choses bougent...

Le président m’a choisi comme un symbole. Il voulait signifier que sous son gouvernement les personnes issues des groupes sensibles allaient avoir une ascension prioritaire.

Propos recueillis par Benito Pérez

Source : Le Courrier (Genève), 6 décembre 2008.

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