Entretien avec Monica Chuji
O√Ļ va l’√‰quateur ? Le mod√®le extractiviste en question
par Daniel Denvir
Article publiť le 16 janvier 2009

Monica Chuji est une militante indig√®ne quichua de l’Amazonie √©quatorienne. Pour Alianza Pa√≠s, le parti du pr√©sident Rafael Correa, elle a √©t√© membre de l’Assembl√©e nationale constituante qui a r√©dig√© le projet de nouvelle constitution de l’√‰quateur. Avant son √©lection √ l’Assembl√©e, Chuji √©tait secr√©taire de Communication et porte-parole de Correa. En septembre, elle a rompu avec lui et a quitt√© le parti apr√®s plusieurs mois de conflit croissant entre le pr√©sident et les mouvements sociaux et indig√®nes. Entretien.

Le bombardement par la Colombie d’un campement de la gu√©rilla des F.A.R.C. en territoire √©quatorien le 1er mars [2008] et les √©v√©nements entourant la confiscation des propri√©t√©s de banquiers responsables de la crise √©conomique de 1999-2000 ont renforc√© le soutien √ Correa. Mais les conflits entre le pr√©sident et la gauche sur des questions sociales, √©conomiques et environnementales n’ont fait que cro√ģtre. Les mouvements sociaux ont √©t√© choqu√©s par l’instauration de l’√©tat d’urgence par Correa en novembre 2007 et par la violente r√©pression des manifestations dans les installations p√©troli√®res de la ville amazonienne de Dayuma [1] . En juillet dernier, Alberto Acosta, un vieil alli√© des mouvements sociaux, a rompu avec Correa. Ancien ministre des Mines et du P√©trole, Acosta a d√©missionn√© de son poste de pr√©sident de l’Assembl√©e constituante en raison de d√©saccords de proc√©dure et politiques. Il y a eu cependant des signes de rapprochement entre les deux amis en conflit tout au long du mois de novembre.

La Conf√©d√©ration des nationalit√©s indig√®nes d’Equateur (C.O.N.A.I.E.) et d’autres groupes critiquent l’appui de Correa √ l’exploitation mini√®re √ grande √©chelle et aux m√©ga projets de d√©veloppement. Les mouvements sociaux n’ont pas r√©ussi √ faire inclure les garde-fous constitutionnels qui auraient reconnu aux communaut√©s un droit au ¬« consentement pr√©alable ¬ » avant l’ex√©cution de tout projet d’exploitation mini√®re ou p√©troli√®re sur leurs territoires. Le projet Manta-Manaus est un autre point de friction. Il consiste en la construction d’infrastructures multimodales de transport entre les c√ītes br√©siliennes et √©quatoriennes, causant une destruction massive de la for√™t amazonienne. Les membres indig√®nes de l’Assembl√©e se sont aussi heurt√©s aux alli√©s de Correa dans leur tentative de faire reconna√ģtre le quichua comme seconde langue officielle de l’√‰quateur. Le compromis faisant du quichua et du shuar ¬« une langue officielle des relations interculturelles ¬ » a permis de mettre fin √ la dispute mais les implications n’en sont pas claires.

La C.O.N.A.I.E. est le mouvement social le plus fort du pays. Il a jou√© un r√īle cl√© dans le renversement du pr√©sident Jamil Mahuad en janvier 2000 et a men√© des luttes nationales victorieuses contre le trait√© de libre-√©change avec les √‰tats-unis et contre la multinationale Occidental Oil. Mais l’organisation a √©t√© secou√©e par les divisions internes au cours du mandat de l’ex-pr√©sident Lucio Guti√©rrez qui coopta certains des plus anciens leaders de l’organisation. Aujourd’hui, la C.O.N.A.I.E. et d’autres mouvements sociaux luttent pour se remobiliser contre les politiques d’un pr√©sident qui b√©n√©ficie de hauts niveaux de popularit√© et qui tient un discours de gauche.

Entretien avec Monica Chuji

- Pourquoi avez-vous quitt√© Alianza Pa√≠s ?

Il est d’abord important d’expliquer le contexte dans lequel j’en suis venue √ faire partie d’Alianza Pa√≠s (AP). Cela a commenc√© quand j’√©tais secr√©taire de Communication et porte-parole de Rafael Correa. Je me sentais attir√©e par le projet d’AP parce que je voyais que le pr√©sident et son parti prenaient les revendications populaires en compte durant la campagne. Il s’agit de revendications historiques de changement qui ont d’abord √©t√© port√©es par des syndicats. Apr√®s 1990, √ß’a √©t√© le tour du mouvement indig√®ne qui fut l’un des premiers √ proposer une r√©forme structurelle de l’√‰tat √©quatorien. Il proposait une assembl√©e nationale constituante comme l’unique forme de r√©former l’√‰tat √©quatorien. Ensuite, d’autres forces se sont joints √ eux : les femmes, les paysans, les afro-√©quatoriens, la communaut√© LGBT et, c’est tr√®s important, les √©cologistes. Nombre des revendications du mouvement indig√®ne tournaient d√©j√ , bien entendu, autour de th√®mes territoriaux et environnementaux en rapport avec les ressources naturelles.

- Comment ces mouvements ont-ils interagi avec le pr√©sident Correa ?

Le r√©gime de Correa a b√©n√©fici√© de tout cela. Il a recueilli cet ensemble de revendications historiques, sociales et politiques. D’autres pr√©sidents en avaient fait de m√™me, comme Lucio Guti√©rrez qui a rapidement rompu cette alliance [entre le gouvernement et le mouvement social]. Rafael Correa usurpe aussi ce capital [politique], ses revendications et commence √ avancer. Parmi ces demandes, il y avait bien s√ »r l’Assembl√©e constituante pour transformer le pays et en finir avec le n√©olib√©ralisme. Les mouvements sociaux et le mouvement indig√®ne ont propos√© une assembl√©e et un √‰tat plurinational comme un mod√®le de rupture avec le n√©olib√©ralisme. Beaucoup d’entre nous avons commenc√© √ nous identifier avec ce projet. C’est alors que j’ai d√©cid√© de rejoindre le cabinet de Correa.

Quand j’ai d√©cid√© de le quitter et de me pr√©senter √ l’Assembl√©e constituante, j’ai clairement fait savoir que je me concentrerais sur la d√©fense de l’environnement, les ressources naturelles, les souverainet√©s, la communication, les droits collectifs, une r√©forme politique structurelle g√©n√©rale.

- Comment √©taient vos relations avec Correa √ ce moment-l√  ?

Assez bonnes. On a toujours √©t√© d’accord sur le fait que je ne m’occuperais jamais d’une chose sur le simple argument que je suis indig√®ne. Je ne me pr√™terais jamais √ un jeu qui permette au pr√©sident de dire que ¬« ce cabinet est diversifi√© parce que nous avons une femme indig√®ne ¬ ». J’√©tais enthousiasm√©e parce qu’il y avait une possibilit√© de construire et de contribuer √ un type diff√©rent de syst√®me de communications. De ne plus continuer avec la m√™me vieille image folklorique √ laquelle nous sommes habitu√©s. Mais nous nous sommes s√©par√©s en bons termes m√™me si le pr√©sident a toujours eu un certain ressentiment envers le mouvement indig√®ne parce qu’il n’a pas appuy√© sa campagne pr√©sidentielle.

Parfois il me disait : ¬« Vous, ceux de la C.O.N.A.I.E., vous repr√©sentez seulement 2% ¬ ». Je lui r√©pondais : ¬« Vous ne pouvez pas juger, disqualifier et sous-estimer un mouvement historique quand vous savez que le mouvement indig√®ne, dirig√© par la C.O.N.A.I.E. est une force politique tr√®s forte ¬ ».

- On ne peut juger la C.O.N.A.I.E. sur base des r√©sultats des √©lections d’une seule ann√©e ! [Le candidat pr√©sidentiel de l’organisation en 2006, Luis Macas, n’a r√©colt√© que 2,18% des votes].

Exactement et je le lui ai toujours dit, de mani√®re tr√®s respectueuse. Mais il a toujours eu des doutes. Idem avec les √©cologistes qu’il a qualifi√©s de ¬« groupe d’extr√©mistes ¬ ». Il a pourtant fait campagne avec un discours √©cologiste fort. Donc, si je suis partie en bons termes, j’ai tout de m√™me vu qu’il commen√ßait √ ouvrir son cabinet √ des opportunistes, des gens entrant par la porte de derri√®re. C’est devenu √©vident apr√®s son deuxi√®me mois √ la pr√©sidence. Je me suis rendu compte que je ne pouvais pas avoir d’influence au sein du cabinet et j’ai pens√© que je pouvais avoir plus de poids au sein de l’Assembl√©e.

- A ce moment-l√ , y avait-il un quelconque type de consensus g√©n√©ral au sein du cabinet ?

Il n’y avait pas une pluralit√© ou une id√©e claire de vers o√Ļ nous allions. Mais je pensais que c’√©tait le pr√©sident qui √©tait en charge de cela et qu’il √©tait peut-√™tre en train de changer de direction. J’ai commenc√© √ voir les effets de ce glissement quand je suis arriv√©e √ l’Assembl√©e. J’ai commenc√© √ constater la poursuite de la m√™me vieille ¬« ligne ¬ » et du mod√®le extractiviste. Il n’y avait pas de changement sur cette question. En r√©alit√©, il y avait une radicalisation plus profonde : ¬« On continuera √ extraire du p√©trole. Point final. ¬ » Il n’y avait pas de discussion autour d’une √©conomie post-p√©troli√®re.

- Y a-t-il eu un moment, auparavant, au cours de cette administration dans lequel ces th√®mes ont √©t√© davantage d√©battus ?

Oui, quand j’√©tais dans le cabinet, il y avait des discussions. A ce moment-l√ , il y avait beaucoup d’appui d’Alberto Acosta. Il y a eu par exemple une proposition du minist√®re de l’Agriculture de planter 20 000 hectares de palme africaine. J’ai r√©agi en disant que ¬« ce n’est pas une alternative pour ce pays. La palme africaine est une monoculture qui met en danger la diversit√© agricole et la souverainet√© alimentaire ¬ ». Alberto Acosta a soutenu la m√™me ligne. Nous avons commenc√© √ √™tre minoritaire au sein du gouvernement.

Un autre exemple parlant est celui d’I.T.T. Les peuples Taegheri et Taromenane [qui vivent volontairement en isolement] vivent dans la zone d’Ishpingo-Tambococha-Tiputini (I.T.T.). C’est le territoire du peuple Huaorani. Les peuples indig√®nes de l’√‰quateur, en accord avec les trait√©s internationaux et la constitution de 1998, ont demand√© que cette zone soit prot√©g√©e. Le pr√©sident, qui est tr√®s intelligent, a dit : ¬« G√©nial, on laisse le p√©trole sous terre et on voit combien de pays nous apporteront les 500 millions de dollars annuels que nous perdrons ¬ ». Il savait que ce serait tr√®s difficile √ obtenir.

- La nouvelle constitution aidera-t-elle √ prot√©ger ces zones ?

Le m√™me type de double discours a √©t√© tenu au sein de l’Assembl√©e. Il y a un article qui √©tablit que ¬« l’exploitation en zones prot√©g√©es est interdite. Mais dans des circonstances exceptionnelles, le pr√©sident de la R√©publique pourra les exploiter avec la permission du Congr√®s ¬ ». Il sait qu’il aura la majorit√© politique et qu’on lui permettra d’exploiter la zone d’I.T.T. ou toute autre zone prot√©g√©e. Nous nous y opposons mais nous n’avons pas pu r√©unir les votes n√©cessaires. La majorit√© des gens dans Alianza Pa√≠s sont des gens qui ob√©issent, qui ont des ambitions √©lectorales. Ils font ce que le pr√©sident et le comit√© ex√©cutif [du parti] leur disent.

- Selon vous, quels sont les aspects les plus pr√©occupants de Correa ?

Les gens se sont mobilis√©s √ Dayuma et ont √©t√© r√©prim√©s. Il y a eu une mobilisation √ Cuenca contre les projets d’exploitation mini√®re et le pr√©sident est venu dire √ la radio que ¬« si vingt de ces √©cologistes fous protestent, j’appellerai 20 000 ou 200 000 habitants pour les affronter ¬ ». Qu’est-ce que c’est que cela ? Quel type de r√©gime est-ce ? C’est cela le socialisme du XXIe si√®cle ?

- Quel type de parti est Alianza Pa√≠s ?

Depuis le d√©part, il est clair qu’il y a deux tendances au sein d’Alianza Pa√≠s. Une gauche et une droite. Quant aux membres indig√®nes, ils ont toujours eu leur propre identit√© distincte, m√™me quand nous nous alignons avec la gauche. Nous √©tions beaucoup plus au d√©but, mais beaucoup de gens ont pris peur. Nous pensions que nos plus grands opposants proviendraient de la droite mais il s’est av√©r√© que c’est de l’int√©rieur de notre parti qu’ils ont √©merg√©.

- Les gens du pr√©sident qualifient d’ ¬«  infiltr√©s ¬ » √ beaucoup d’entre vous !

Ce que j’ai dit c’est que c’est lui le v√©ritable infiltr√©. Je ne suis pas entr√© par la porte de derri√®re. Je n’ai pas infiltr√© ce processus.

- Pourquoi avez-vous d√©cid√© maintenant de quitter le parti ?

Il y a eu trois moments au cours desquels j’ai failli d√©missionner. Le premier, c’√©tait durant la r√©pression √ Dayuma. J’ai d√©cid√© de ne pas le faire parce que je pensais que je n’aurais pas d’influence en √©tant hors du parti. La seconde fois, c’√©tait le jour du vote de la constitution de l’Assembl√©e, mais je ne l’ai pas fait parce que beaucoup de mes compa√Īeros m’ont convaincue que la droite en profiterait. Par contre, la troisi√®me fois, je n’ai pas pu faire autrement avec la radicalisation du discours du pr√©sident contre les mouvements sociaux et les militants des droits de l’homme. Il est maintenant devenu √©vident qu’il y a deux projets : celui d’Alianza Pa√≠s et le projet d’origine.

- Pourquoi avez-vous appuy√© la nouvelle constitution ?

M√™me si c’est de mani√®re limit√©e, la nouvelle constitution refl√®te de nombreuses aspirations populaires. C’est le produit d’une force collective. C’est un pas en avant dans ce processus. Peut-√™tre que c’est le point d’arriv√©e pour Alianza Pa√≠s mais pour moi et pour le peuple √©quatorien, c’est seulement un pas en avant.

- Quels sont les progr√®s les plus importants pour les peuples indig√®nes ?

Un point important est la reconnaissance des droits collectifs. L’article 57 √©tablit que le gouvernement ¬« reconna√ģt et garantit les territoires communaux indig√®nes, leurs communaut√©s, peuples et nationalit√©s en conformit√© avec la constitution et les accords, conventions et d√©clarations et autres instruments internationaux de droits de l’homme pour la protection des droits collectifs ¬ » [Traduction non officielle].

- Vous poursuivrez la lutte pour le ¬« consentement pr√©alable ¬ » √ la r√©alisation de tout projet concernant les ressources naturelles ?

Cette question sera tranch√©e en grande partie par des lois secondaires et au travers de r√©sistances et de soul√®vements pacifiques. Nous devons jouer un r√īle. Le pr√©sident √©tait r√©cemment au Br√©sil pour n√©gocier le projet Manta-Manaus. Est-ce que nous avons √©t√© consult√©s, nous, les peuples du bassin amazonien ? Non. Avons-nous le droit √ √™tre consult√©s ? Oui. C’est un autre exemple du tournant √ droite de cette administration. Tout changer pour que rien ne change. Nous devons exiger de l’honn√™tet√©, de la transparence et du pluralisme. Je crois que l’on doit √™tre coh√©rent dans la vie, mourir avec la conscience propre.

Notes :

[1[RISAL] En novembre 2007, le pr√©sident Correa a d√©clar√© l’√©tat d’urgence dans la ville amazonienne de Dayuma √ la suite des blocages par des manifestants de plusieurs champs p√©troliers. La r√©pression des manifestants fut violente et plusieurs personnes furent arr√™t√©es. Au final, une amnistie fut d√©clar√©e pour les personnes emprisonn√©es et l’Assembl√©e nationale reconnut que la police avait fait un usage excessif de la force contre les habitants de Dayuma.

Source : Up Side Downworld.org, novembre 2008.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que (RISAL.info).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info