Combat de titans pour l’Amérique centrale
par Thomas Chiasson-LeBel
Article publié le 29 novembre 2008

L’Union européenne négocie en ce moment un accord d’intégration économique avec l’Amérique centrale. Les liens commerciaux et politiques de l’Amérique centrale sont pourtant davantage tournés vers les États-Unis. Seulement 0,38 % du commerce extérieur de l’Union européenne se fait avec l’Amérique centrale. Pourquoi alors ces pourparlers ?

La 5e rencontre de négociations entre l’Union européenne et l’Amérique centrale pour la conclusion d’un Accord d’association (AdA) s’est tenue au Guatemala en octobre dernier. Bien que les textes en négociation ne soient pas rendus publics, on sait qu’ils abordent trois domaines : le commerce entre les régions, le dialogue politique et la coopération. Tom Kucharz, militant d’un réseau écologiste espagnol a participé au Forum social des Amériques pour renforcer les liens entre les organisations européennes et centraméricaines qui luttent contre l’AdA. Il est bien au fait de la position européenne : « La stratégie de l’Union européenne cherche à conjuguer une politique interne d’abandon des droits sociaux avec une politique agressive vers l’extérieur par la signature de traités commerciaux. Ce qu’ils veulent, c’est prendre une part de marché avec leurs produits qui ont une très grande valeur ajoutée et gagner un meilleur accès aux ressources naturelles dont ils dépendent. Quatre-vingts pour cent des matières premières utilisées en Europe proviennent de l’extérieur. »

Pour ce qui est du dialogue politique, «  il a pour objectif de pousser l’Amérique centrale à adopter les points de vue de l’Union européenne dans les organisations internationales, explique Jorge Coronado de l’Alliance sociale continentale, un réseau panaméricain qui milite contre l’intégration économique néolibérale. Ils veulent qu’à l’ONU ou à L’OMC, l’Amérique centrale soit liée aux positions de l’Europe ». La composante de coopération ne serait, selon lui, que le bonbon donné aux gouvernements centraméricains pour qu’ils se taisent et acceptent l’accord.

La situation actuelle : le DR-CAFTA

Par sa situation géopolitique, l’Amérique centrale est déjà intégrée économiquement aux États-Unis par un accord commercial qui a été ratifié pour l’essentiel en 2005, le DR-CAFTA (The Dominican Republic – Central America-United States Free Trade Agreement). Elle représente en Amérique latine le deuxième marché en importance pour les États-Unis après le Mexique. À la façon de l’accord de libre-échange nord-américain, le DR-CAFTA a eu pour effet de libéraliser le commerce international entre les pays signataires.

Sa ratification avait suscité de nombreuses manifestations d’opposition en Amérique centrale, et plusieurs mouvements sociaux en critiquent aujourd’hui les résultats. « Toutes les promesses qui avaient été faites n’ont pas été remplies. Ils ont dit qu’on allait vendre plus aux États-Unis, qu’on allait doubler les exportations. Au contraire, il y a une augmentation impressionnante des importations en provenance des États-Unis. Le déficit commercial s’est creusé de manière significative, affirme Jorge Coronado. L’investissement direct étranger, une autre des promesses, n’est pas venu. Celui qui est venu a été orienté vers l’achat d’entreprises qui existaient déjà. Il n’y a pas eu de création d’emplois », ajoute-t-il. En observant ces résultats, les organisations qui s’opposent à l’AdA craignent qu’une entente avec l’UE ne reproduise les mêmes effets.

Pendant ce temps, à gauche

Les gouvernements de gauche de l’Amérique cherchent aussi à approfondir l’intégration continentale. Depuis 2004, les gouvernements cubains et vénézuéliens s’efforcent de construire un modèle d’intégration alternatif : l’Alternative bolivarienne pour les peuples des Amériques (ALBA).

L’ALBA a été lancée comme contrepoids aux projets néolibéraux d’intégration tels que la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), qui était alors en négociation. Son objectif est de produire une intégration solidaire qui mettrait l’accent sur la lutte à la pauvreté et à l’exclusion sociale.

Plusieurs gouvernements s’y sont joints, dont ceux de la Bolivie et du Nicaragua depuis qu’ils sont dirigés par un gouvernement de gauche. Le gouvernement du Honduras, bien qu’il ne soit pas associé à la gauche, a lui aussi décidé d’entrer dans l’ALBA en août dernier.

L’ALBA est constituée d’une panoplie d’accords dans différents domaines, qui vont de programmes d’échanges étudiants à des traités régulant le commerce international de certaines denrées, notamment par des échanges préférentiels de pétrole vénézuélien contre des médecins cubains ou du soja bolivien.

Bien que l’ALBA soit généralement bien vue par les mouvements sociaux, Mora Millán, une autochtone mapuche de la Patagonie, demeure critique : «  Je crois que l’ALBA est un espace intéressant dans lequel nous devons participer pour l’améliorer. Il faut cependant questionner le modèle de développement qu’il prône. Va-t-on continuer à contaminer la terre en extrayant le pétrole et en se promenant en 4 x 4, en augmentant la consommation ? Cela ne veut pas dire qu’on est meilleur ! » Mora Millán faisait ici allusion à l’importance du pétrole pour l’économie vénézuélienne, qui demeure le point central de l’ALBA.

La Chine négocie avec le Costa Rica

Pendant ce temps, la Chine entame la négociation d’un accord de libre-échange avec le Costa Rica. Un traité de libre-échange entre Taiwan, le Honduras et le Salvador est déjà en vigueur depuis janvier.

Si l’Amérique centrale ne représente ni une grosse économie (moins de 1 % du PIB mondial) ni un gros marché (un peu plus de 1 % de la population mondiale), elle est toutefois située dans le giron des États-Unis. Selon Jorge Coronado, «  la multiplication des négociations avec d’autres parties du monde n’est pas un pari commercial. Il est question de la lutte géopolitique entre les États-Unis, l’Europe, la Chine, la Russie et l’Inde qui se battent pour des territoires afin d’agrandir leur marché. On se bat en ce moment pour dominer la cour arrière des États-Unis. »

Sources : Alternatives, Québec, novembre 2008.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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