Venezuela : politiques publiques et organisation sociale face Ă la dĂ©pendance alimentaire
par HĂ©ctor Lucena , Letitia Montilla
Article publié le 11 mars 2009

Au moment oĂą le gouvernement vĂ©nĂ©zuĂ©lien prend le contrĂ´le d’entreprises privĂ©es de production et distribution de riz (Cargill) Ă cause, entre autres, de leurs manœuvres pour contourner le contrĂ´le des prix, RISAL.info met en ligne un intĂ©ressant article sur la politique publique vĂ©nĂ©zuĂ©lienne en matière alimentaire, un document publiĂ© dans le dernier numĂ©ro de la revue du CETRI « Etat des rĂ©sistances dans le Sud  » consacrĂ© Ă la crise alimentaire internationale.

Très dĂ©pendante des importations d’aliments, l’Ă©conomie vĂ©nĂ©zuĂ©lienne n’amortit socialement l’enchĂ©rissement des produits agricoles sur le marchĂ© mondial que grâce Ă l’exportation de son pĂ©trole. La souverainetĂ© et la distribution alimentaires sont devenues des prioritĂ©s qui s’inscrivent dans l’organisation sociale du pays. Mais, en dĂ©pit des tensions avec l’Etat, la position dominante des grands groupes privĂ©s alimentaires se maintient.

Dans un pays comme le Venezuela, la crise alimentaire a une rĂ©sonance particulière. En effet, comme cela sera prĂ©cisĂ© plus loin, il s’agit d’un pays dont l’Ă©conomie dĂ©pend traditionnellement des importations pour une part importante de son alimentation. On parle gĂ©nĂ©ralement d’une « agriculture portuaire  » pour indiquer que c’est par ses ports que sont dĂ©barquĂ©s des volumes importants d’aliments. A l’Ă©vidence, l’Ă©tude du cas vĂ©nĂ©zuĂ©lien demande de considĂ©rer et de souligner le rĂ´le jouĂ© par l’exportation de pĂ©trole, en tant que principale source de revenus de son Ă©conomie.

Longtemps, le cours du bolivar par rapport au dollar a rendu peu stimulante l’exportation alors qu’il encourageait au contraire l’importation de produits variĂ©s, dont Ă©videmment l’alimentaire. Le pays est ainsi passĂ© d’une situation d’exportateur modeste de produits agricoles Ă celle d’un exportateur quasi exclusif de pĂ©trole. Tout au long du 20e siècle, le cours du bolivar par rapport au dollar s’est maintenu au taux de 3,35 Ă 4,30, un avantage certain pour l’Ă©conomie vĂ©nĂ©zuĂ©lienne du point de vue de sa capacitĂ© importatrice. En outre, cet avantage d’un taux de change favorable a contribuĂ© Ă ce que le pays accueille un nombre important d’immigrants europĂ©ens.
Cette fermetĂ© prolongĂ©e du taux de change du bolivar a pris fin en 1983 et Ă partir de cette date le pays a connu un processus de dĂ©valuation dont l’effet a Ă©tĂ© l’enchĂ©rissement des importations.

Politiques publiques

Depuis le dĂ©but du 21e siècle, la politique adoptĂ©e par le gouvernement, jointe aux efforts du monde agricole, a cherchĂ© Ă ce que la crise alimentaire n’affecte pas gravement le pays. La FAO considère d’ailleurs que le Venezuela bĂ©nĂ©ficie d’une position avantageuse face Ă cette crise mondiale : la production nationale d’intrants dĂ©rivĂ©s du phosphate et le bas prix du combustible ont de fait une incidence directe sur cette situation privilĂ©giĂ©e. A cela, s’ajoutent donc les plans gouvernementaux visant la souverainetĂ© alimentaire grâce Ă une augmentation de la productivitĂ© qui conduise Ă une stabilisation de l’offre dans le pays et Ă un impact attĂ©nuĂ© de la hausse des prix. Le gouvernement du Venezuela s’est fixĂ© comme objectif d’atteindre la souverainetĂ© en matière alimentaire et d’Ă©viter que la crise mondiale ne frappe le peuple vĂ©nĂ©zuĂ©lien, notamment grâce aux stratĂ©gies suivantes

« En accroissant la disponibilitĂ© et l’accès Ă la population des produits alimentaires sur le marchĂ© (Red Mercal) grâce Ă l’acquisition et la distribution d’aliments d’origine nationale, locale ou rĂ©gionale, et internationale Ă des prix accessibles ; en accroissant la capacitĂ© d’entreposage dans les installations frigorifiques, les silos et les centres d’approvisionnement ; en renforçant de manière intĂ©grĂ©e la capacitĂ© logistique dans le domaine des opĂ©rations portuaires, d’entreposage, de distribution et de transport multimodal ; en gĂ©rant et contrĂ´lant les silos, magasins et dĂ©pĂ´t agricoles par des mesures d’inspection, de supervision, de fiscalisation et de rĂ©gulation, ainsi que par la conception, la formalisation et l’application de normes ; en crĂ©ant les mĂ©canismes susceptibles d’assurer la viabilitĂ© Ă©conomique des entreprises de commercialisation des produits non alimentaires de la « Mission Alimentation  » Ă travers l’injection de ressources gĂ©nĂ©rĂ©es par des activitĂ©s connexes ; en fournissant sous forme gratuite des aliments Ă la population souffrant d’exclusion et d’injustice sociale du fait d’habiter dans des zones d’accès difficile  » (Rapport et comptes 2007 du Ministère du pouvoir populaire pour l’alimentation).

Dans sa lutte contre la crise alimentaire, le gouvernement vĂ©nĂ©zuĂ©lien agit Ă©galement au niveau international ; Ă travers notamment le TraitĂ© de sĂ©curitĂ© alimentaire souscrit avec les pays partenaires de l’ALBA (Alternative bolivarienne pour les AmĂ©riques) en avril 2008, Ă savoir la Bolivie, Cuba, la RĂ©publique dominicaine et le Nicaragua. Par ailleurs, le Venezuela est aussi Ă l’initiative d’un apport initial de 100 millions de dollars aux fins de les convertir en une source de financement direct et d’assurance au service des plans dĂ©ployĂ©s en matière de sĂ©curitĂ© alimentaire dans les pays latino-amĂ©ricains et des CaraĂŻbes (Agencia bolivariana de noticias, 15/07/2008).

En outre, des accords internationaux, dont des articles touchent au problème alimentaire, ont Ă©tĂ© signĂ©s avec le Nicaragua, la BiĂ©lorussie, la Bolivie, Cuba, l’Uruguay, l’Iran, l’Argentine et la RĂ©publique populaire de Chine (Agencia bolivariana de noticias, 11/12/2007). La politique gouvernementale cherche Ă se dĂ©gager de certains pays traditionnellement fournisseurs de denrĂ©es alimentaires, telles que la Colombie et les Etats-Unis ; mais dans le premier cas, il s’agit d’une entreprise difficile compte tenu du fait que ce pays partage avec le Venezuela une frontière Ă©tendue, cette situation offrant des avantages comparatifs significatifs.

Les Ministères du pouvoir populaire pour l’alimentation (MPPA) et du pouvoir populaire pour l’agriculture et la terre (MPPAT) oeuvrent de concert pour tenter d’approvisionner toute la population en produits alimentaires. Elles promeuvent une politique de distribution Ă travers de grands rĂ©seaux dĂ©nommĂ©s « MarchĂ©s de denrĂ©es alimentaires  » (Mercal), avec l’objectif de pourvoir quotidiennement 13 millions d’habitants, selon les chiffres transmis par le MPPA.

ConformĂ©ment Ă cet objectif, en 2007, « une amĂ©lioration significative du niveau d’approvisionnement des 14 principaux produits alimentaires distribuĂ©s Ă travers le rĂ©seau Mercal a pu ĂŞtre atteinte et, Ă la clĂ´ture de cet exercice fiscal, une moyenne de 9 642 170 VĂ©nĂ©zuĂ©liens ont pu en bĂ©nĂ©ficier  » (Rapport et comptes 2007 du MPPA). Pour se faire une idĂ©e de l’importance de ce rĂ©sultat, il faut avoir Ă l’esprit que la population vĂ©nĂ©zuĂ©lienne atteint les 26 millions d’habitants ; le taux de couverture de la distribution de denrĂ©es alimentaires reprĂ©sente donc près de 40% de cette population ; la valeur des denrĂ©es distribuĂ©es se chiffre Ă 16% de leur total, et, mesurĂ©e en nombre de tonnes, la commercialisation assurĂ©e par la voie de Mercal et de Pdval se monte Ă 148 000 tonnes d’aliments de base.

L’exĂ©cutif national a investi dans la commercialisation de denrĂ©es alimentaires de l’ordre de 1,5 billion de dollars, dont 27,5% ont fait l’objet d’achats sur le territoire national et 72,5% sur le marchĂ© international. Afin d’amĂ©liorer le niveau de ravitaillement, d’Ă©viter la pĂ©nurie et la privation ainsi que la hausse des prix, et de stimuler la production nationale, les importations de produits alimentaires n’ont Ă©tĂ© effectuĂ©es que dans les cas oĂą le manque et la raretĂ© de ceux-ci sur le marchĂ© national ont pu ĂŞtre dĂ©montrĂ©es (MĂ©moire et comptes 2007 du MPPA). Parmi les articles les plus demandĂ©s, on citera : le sucre, la viande, le lait en poudre, la margarine, la mortadelle et le poulet entier ; c’est aussi ceux qui enregistrent la plus forte croissance en termes d’achats sur les marchĂ©s nationaux et internationaux.

Reste que les faibles niveaux de la production agricole nationale rendent difficile l’offre permanente de produits alimentaires, surtout en ce qui concerne les aliments clĂ©s pour garantir la sĂ©curitĂ© alimentaire, tels que : les graisses, les protĂ©ines animales (viande et lait), les cĂ©rĂ©ales, les lĂ©gumineuses. Il en rĂ©sulte que la majeure partie des denrĂ©es alimentaires consommĂ©es au Venezuela est importĂ©e : particulièrement le blĂ©, le sucre, le lait en poudre, le maĂŻs pour la consommation animale, les olĂ©agineux et les lĂ©gumineuses, les graisses vĂ©gĂ©tales et animales, les cĂ©rĂ©ales. De mĂŞme, la hausse des prix sur le marchĂ© international rend difficile l’acquisition de certains produits, tels que le lait en poudre, provoquant ainsi sa pĂ©nurie dans le pays (MĂ©moire et comptes 2007 du MPPA).

Conflit entre le gouvernement et les grands groupes privés

Les grandes entreprises privĂ©es en gĂ©nĂ©ral regrettent le climat d’insĂ©curitĂ© juridique qui prĂ©vaut dans le pays depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000. Elles considèrent Ă©galement que la nouvelle constitution qui fait du Venezuela une « RĂ©publique bolivarienne  » ainsi que le nouveau cadre institutionnel n’ont pas fait l’objet de consultation avec les organisations traditionnelles du secteur privĂ©, tels que Fedecamaras qui chapeaute les entreprises du pays, Fedeagro qui reprĂ©sente les agriculteurs, ou Fedenaga qui rassemble les Ă©leveurs. Et s’il y a eu consultation, le secteur privĂ© estime que ses propositions ne sont pas prises en compte.

La relation difficile entre le gouvernement et les entreprises ne date pas d’hier. La première confrontation ouverte a Ă©clatĂ© lorsque l’exĂ©cutif, s’appuyant sur la compĂ©tence octroyĂ©e en la matière par le pouvoir lĂ©gislatif, dĂ©crĂ©ta un ensemble de 49 lois, sans tenir compte des arguments du secteur privĂ© organisĂ©. Ce dĂ©saccord se traduisit dans le chef de Fedecamaras par un appel Ă la grève gĂ©nĂ©rale le 6 dĂ©cembre 2002. Ce fut le point de dĂ©part d’une annĂ©e durant laquelle quatre grèves nationales furent lancĂ©es.

Un autre facteur qui perturbe l’activitĂ© de production alimentaire menĂ©e par le secteur entrepreneurial rĂ©side dans l’insĂ©curitĂ© rĂ©gnant dans les zones rurales. Une insĂ©curitĂ© qui rĂ©sulte des occupations et des enlèvements. La nouvelle loi agraire s’efforce de mettre fin au latifundium. Et les invasions de terres par des paysans sont frĂ©quentes. Ce qui oblige les propriĂ©taires Ă nĂ©gocier avec le gouvernement leur cession, soit parce que les documents de propriĂ©tĂ© apparaissaient contestables, soit parce que la dimension de leurs terres entre en contradiction avec les nouvelles limites imposĂ©es par la loi. Parallèlement, Provea, une organisation non gouvernementale de dĂ©fense des droits humains, dĂ©nonce des tentatives d’Ă©limination de leaders paysans…

En dĂ©pit de ces diffĂ©rents problèmes, la position dominante de certains groupes d’entreprises se maintient. Le pĂ´le le plus important de production alimentaire est le Groupe Polar : il produit 80% de la farine de maĂŻs prĂ©cuite, utilisĂ©e pour l’Ă©laboration des aliments de consommation quotidienne de la population vĂ©nĂ©zuĂ©lienne, 70% de l’huile comestible et 76% du riz. La production avicole repose aussi sur l’entreprise privĂ©e, dominĂ©e par les firmes Protinal, Proagro et Souto.
Quant Ă la consommation de cĂ©rĂ©ales, et bien que les politiques gouvernementales s’emploient Ă accroĂ®tre leur ensemencement, elle nĂ©cessite frĂ©quemment l’importation d’importants tonnages. La culture des lĂ©gumineuses les plus consommĂ©es dans le pays – carottes, haricots, quinchonchos, pois – n’a pas Ă©voluĂ© de manière favorable : la rĂ©duction de la surface cultivĂ©e a Ă©tĂ© dramatique dans le cas de la carotte (- 83%), du haricot (- 43%) et du quinchoncho (- 88%). Dans le cas des fruits et des lĂ©gumes verts, la rĂ©gion andine du pays joue un rĂ´le essentiel dans l’approvisionnement. Le dynamisme du secteur maraĂ®cher laisse Ă penser que la gestion de cette culture est satisfaisante, le seul facteur limitatif de la production Ă©tant la surface ensemencĂ©e.

PrĂ©occupation alimentaire inscrite dans l’organisation sociale

En 1989, le Venezuela a connu un soulèvement populaire – appelĂ© « caracazo  » ou « sacudon  » – qui a marquĂ© son histoire contemporaine : les couches sociales dĂ©favorisĂ©es occupèrent spontanĂ©ment les rues et s’emparèrent d’un nombre important de commerces. La rarĂ©faction et l’enchĂ©rissement des produits alimentaires, couplĂ©s Ă une hausse des prix de l’essence, en ont constituĂ© la toile de fond. La cruelle rĂ©pression de ce soulèvement creusa dĂ©finitivement la distance entre les vastes secteurs populaires vĂ©nĂ©zuĂ©liens et les Ă©lites politiques Ă la tĂŞte du pays depuis plusieurs dĂ©cennies. Depuis lors, la question alimentaire occupe une place importante dans le cadre des politiques publiques et les organisations et mouvements sociaux sont restĂ©s extrĂŞmement vigilants sur cette problĂ©matique.

Ainsi, le gouvernement a crĂ©Ă© un organisme chargĂ© de la dĂ©fense du consommateur, rĂ©cemment rebaptisĂ© Institut national de protection et d’accès aux biens et services (Indepabis). Cet organisme entretient d’Ă©troites relations avec les « conseils communaux  », ces entitĂ©s constituĂ©es par des membres des communautĂ©s aux fins d’amĂ©liorer les conditions de vie sur leur territoire.

Par ailleurs, le gouvernement a suscitĂ© la crĂ©ation de la milice, une organisation dans laquelle les civils reçoivent un entraĂ®nement militaire, et dont une des fonctions est de veiller Ă l’approvisionnement et Ă la lutte contre l’accaparement et la spĂ©culation. La milice, cela va sans dire, fait l’objet de polĂ©miques dans la mesure oĂą il s’agit d’une nouveau corps armĂ© non prĂ©vu par la constitution en vigueur. Cela n’a pas empĂŞchĂ© le gouvernement d’utiliser la rĂ©serve – d’anciens soldats – pour la soutenir et essayer d’en lĂ©gitimer le rĂ´le et l’existence.
Du cĂ´tĂ© du mouvement syndical et des rapports de travail, une vieille institution datant des annĂ©es 1940 et 1950, dĂ©nommĂ©e « commissariat  » et chargĂ©e des conventions collectives dans le secteur pĂ©trolier, organise la fourniture de denrĂ©es alimentaires subventionnĂ©es aux travailleurs. Au cours des dernières annĂ©es cependant, le rĂ´le de cette institution s’est progressivement transformĂ© : des catĂ©gories de travailleurs ont Ă©tĂ© exclues de son bĂ©nĂ©fice, jusqu’Ă ce que on lui substitue un système de cartes d’une valeur dĂ©terminĂ©e permettant aux travailleurs d’acquĂ©rir des denrĂ©es alimentaires dans les rĂ©seaux commerciaux. De façon similaire, il est Ă©galement possible de bĂ©nĂ©ficier de « tickets  » ou de « bons  » alimentaires Ă Ă©changer contre des denrĂ©es alimentaires dans les marchĂ©s ou les restaurants.

Source : article publiĂ© dans ’Etat des rĂ©sistances dans le Sud - 2009. Face Ă la crise alimentaire’, Centre Tricontinental / Syllepse, 2008.

Traduction de l’espagnol : Ignace Hecquet.

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