Venezuela
Le co√ »t de l’essence la moins ch√®re du monde
par Humberto Marquez
Article publiť le 2 février 2009

L’essence la moins ch√®re du monde se vend au Venezuela, et ce gr√Ęce √ un syst√®me de subsides p√©rennis√© de longue date qui favorise les propri√©taires de voitures et prive de moyens la lutte contre la pauvret√© et l’assainissement de l’environnement, tout en d√©capitalisant l’industrie p√©troli√®re, moteur de l’√©conomie de ce pays.

¬« Quel est le probl√®me ? Je suppose que si on produisait du bl√© ou des tracteurs, ces produits seraient moins chers ici. Si on a du p√©trole, l’essence doit √™tre bon march√© ¬ ». C’est ainsi que r√©agit Alexis Santana, 38 ans, conducteur d’autobus depuis 22 ans. Cela para√ģt logique dans ce pays d’Am√©rique du Sud qui est un des principaux producteurs mondiaux de brut.

Au Venezuela, un litre d’essence co√ »te entre trois et quatre centimes de dollar depuis dix ans. Une boisson gazeuse vaut vingt fois plus, une bouteille d’eau 25 fois plus et une tasse de caf√© expresso dans une boulangerie co√ »te trente fois plus.

Dans une station-service, un automobiliste peut laisser plus d’argent comme pourboire √ la personne qui lave le pare-brise et jauge la pression des pneus que ce qu’il paye pour remplir le r√©servoir de sa voiture.

¬« L’essence est quasiment offerte dans le pays ¬ », a d√©clar√© le ministre des Finances, Ali Rodriguez, qui fut ministre de l’Energie, secr√©taire g√©n√©ral de l’OPEP et pr√©sident du g√©ant p√©trolier national Petroleos de Venezuela.

¬« C’en est grossier de vendre l’essence de cette mani√®re. Il vaudrait mieux en faire cadeau ! ¬ », a d√©clar√© le pr√©sident Chavez dans une allocution en janvier 2007, tout en commandant des √©tudes pour augmenter le prix du carburant, une volont√© rest√©e vaine jusqu’√ pr√©sent.

Pour en faire presque cadeau, l’√‰tat et PDVSA financent un subside, que les √©conomistes calculent de diff√©rentes mani√®res et avec des montants diff√©rents mais toujours faramineux et dont les principaux b√©n√©ficiaires sont les propri√©taires des quatre millions de v√©hicules particuliers qui encombrent les rues, routes et autoroutes du pays, pour ainsi dire les m√™mes que celles qui existaient il y a trente ans.

¬« D’apr√®s nos chiffres, le Venezuela consomme quotidiennement presque 750.000 barils (de 159 litres) de combustibles liquides, dont 70% d’essence. La diff√©rence entre le prix de vente local et celui des pays consommateurs nets [non producteurs de p√©trole] atteint 26 milliards de dollars cette ann√©e ¬ », a expliqu√© √ IPS l’√©conomiste Asdrubal Oliveros, de l’entreprise [de consultance en mati√®re √©conomique et financi√®re] Ecoanalitica.

Selon Oliveros, si le Venezuela vendait son combustible sans b√©n√©fices, mais en r√©percutant l’int√©gralit√© des co√ »ts sur le consommateur interne, les revenus atteindraient 17 milliards de dollars.

Quand le brut v√©n√©zu√©lien √©tait cot√© √ 116 dollars le baril en juillet dernier, un ancien √©conomiste en chef de la Banque centrale, Jos√© Guerra, estimait les revenus annuels √ environ 19 milliards de dollars. Mais √ la mi-d√©cembre, le prix du p√©trole est descendu √ 31 dollars l’unit√©.

PDVSA y perd

Selon les chiffres officiels, en 2007, les v√©hicules v√©n√©zu√©liens ont consomm√© 400.000 barils par jour en essence et en gasoil, ce qui repr√©sente un subside de 12,5 milliards de dollars, qui correspond √ la diff√©rence entre le prix sur le march√© national et celui √ l’exportation.

Les co√ »ts de production par litre d’essence sont, pour PDVSA, de deux centimes de dollar, et elle le vend √ moins de trois centimes de dollar.

Ram√≥n Espinasa, √©conomiste en chef de PDVSA entre 1992 et 1999, a expliqu√© √ IPS qu’ ¬« en offrant plus de 3.000 dollars par an √ chaque automobiliste, PDVSA perdait de l’argent qu’elle pourrait investir ailleurs, pour am√©liorer le syst√®me interne de distribution des combustibles, d√©velopper d’autres secteurs productifs et diminuer son endettement ¬ ».

Ce n’est pas tout, selon l’expert Jos√© Su√°rez-N√ļ√Īez, malgr√© le fait qu’il soit exportateur de brut, ce pays ach√®te toujours plus de produits d√©riv√©s, y compris 50.000 barils par jour d’adjuvants pour essence.

Les chiffres d’achat de produits p√©troliers de PDVSA, selon ses rapports, se sont √©lev√©s √ 2,593 milliards de dollars en 2006 et √ 4,03 milliards en 2007. De telles donn√©es font dire √ certaines critiques que la production du consortium d’√‰tat baisse au lieu d’augmenter.

Un coup de main aux riches

Espinasa fait remarquer que le prix peu √©lev√© de l’essence ¬« est essentiellement un subside d√©gressif ¬ », parce que la plus grande partie du combustible consomm√© est le fait des v√©hicules particuliers, des classes moyenne et haute, tandis que les plus pauvres utilisent des transports publics d√©ficients.

Jos√© Luis Cordeiro, √©conomiste lui aussi, signale, pour sa part, que ¬« 80% de l’essence est utilis√©e pour des v√©hicules priv√©s, qui transportent seulement 20% de la population, alors que 80% des citoyens d√©pendent des transports publics, qui consomment 20% de l’essence. C’est un ¬« ’Hood Robin’, une sorte de ’Robin Hood’ (Robin des Bois) √ l’envers ¬ ».

Selon Cavenez, la Chambre de commerce v√©n√©zu√©lienne du secteur automobile, les bas prix de l’essence ont suscit√© un vif engouement pour l’achat de voitures. Un nouveau record de ventes est battu chaque ann√©e depuis 2003, atteignant jusqu’√ 400.000 unit√©s en 2007, m√™me si des restrictions √ l’importation ont r√©duit les ventes √ 252.000 unit√©s pour la p√©riode allant de janvier √ novembre 2008.

Jos√© Costa, g√©rant d’une station-service √ Caracas, s’est confi√© √ IPS en ces termes : ¬« Par contre, nous, les petits g√©rants, on y perd. Avec ces prix, il y a peu d’argent qui rentre dans les caisses, cela ne vaut pas la peine d’investir dans les installations, nous ne pouvons pas solliciter de gros emprunts financiers et notre main d’œuvre est mal r√©mun√©r√©e ¬ ».

Moins pour les pauvres

Selon Oliveros, le gouvernement v√©n√©zu√©lien a fait des d√©penses publiques le moteur non seulement de l’√©conomie mais aussi de l’am√©lioration de la qualit√© de vie de la population, sur base des revenus p√©troliers. Il doit donc ressentir tout le poids de ces subsides.

Cordeiro, quant √ lui, fait remarquer que, lors de la d√©cennie pr√©c√©dente d√©j√ , une √©tude √©manant de la Banque mondiale √ propos des subsides en Am√©rique latine, a d√©montr√© qu’on pourrait construire 41.000 √©coles primaires ou 7.000 secondaires chaque ann√©e avec les 4 milliards de dollars que l’√‰tat octroyait aux consommateurs d’essence.

Selon l’organisation de d√©fense des droits humains Provea, avec moins de 7 millions de foyers, ce pays a un d√©ficit de deux millions de logements ; et on en construit √ peine quelques dizaines de milliers par an.

La contribution de PDVSA aux programmes sociaux de l’√‰tat, selon le rapport 2007 de l’entreprise, approche les 13,897 milliards de dollars, un montant inf√©rieur √ ce qui, selon les estimations, est transf√©r√© aux consommateurs de combustibles au moyen des subsides.

Le rapport de PDVSA souligne que, avec un tel apport financier, on pourrait financer les ¬« misiones ¬ » (programmes sociaux parall√®les √ la structure traditionnelle du gouvernement) en mati√®re de sant√©, d’√©ducation, d’alimentation, d’identit√© citoyenne et d’√©conomie d’√©nergie.

Les ¬« misiones ¬ » sont le pivot du gouvernement dans sa lutte contre la pauvret√©, qui touchait 40% de la population il y a une d√©cennie de cela, et afin d’atteindre les Objectifs du Mill√©naire pour le d√©veloppement, adopt√©s par l’Organisation des Nations unies.

Selon les statistiques du minist√®re de la Planification, les foyers les plus pauvres, ou aux besoins √©l√©mentaires non satisfaits, ont baiss√© de 28,9 √ 23,4%, et le nombre d’indigents est pass√© de 10,8 √ 9%.

Si ces programmes et les d√©penses g√©n√©rales de l’√‰tat ont augment√© lors de ces cinq derni√®res ann√©es – √ mesure qu’augmentaient les prix du p√©trole, jusqu’√ plus de 120 dollars pour le baril v√©n√©zu√©lien -, tout le monde, de Chavez jusqu’au plus opini√Ętre de ses opposants, s’accorde √ dire que le pays p√Ętira de la chute de plus de 75% du prix du brut.

L’√©conomiste Emeterio Gomez pense que ¬«  la situation fiscale peut devenir tellement critique que le gouvernement cherchera alors des mesures comme la d√©valuation, la lev√©e de nouveaux imp√īts ou l’augmentation du prix de l’essence. La seule chose qu’il ne fera certainement pas, c’est de diminuer les d√©penses ¬ ».

Exportation et contrebande

Les subsides, directs ou indirects, deviennent en g√©n√©ral un avantage comparatif pour que les entreprises d’un pays ou d’un secteur puissent am√©liorer leur comp√©titivit√©. ¬« Ce n’est pas le cas du Venezuela ¬ », affirme Oliveros, ¬« car l’avantage de l’essence bon march√© dispara√ģt avec les autres contr√īles de prix, avec le contr√īle des changes, l’engorgement du trafic qui affecte la distribution et le mauvais √©tat des infrastructures routi√®res ¬ ».

Du fait de l’absence de couloirs routiers, un camion de marchandises qui va de la fronti√®re colombienne, √ l’ouest, aux centres industriels ou de consommation √ l’extr√™me est du Venezuela, est oblig√© de traverser Caracas et d’autres villes importantes.

De plus, le subside octroy√© aux automobilistes alimente une contrebande avec les pays voisins : la Colombie, le Br√©sil et, en moindre importance, la Guyane ; contrebande que le minist√®re de l’Energie estime √ 25.000 barils par jour, ce qui, au prix moyen de 90 dollars le baril en 2008, repr√©sente quelques 800 millions de dollars annuellement.

D’apr√®s des enqu√™tes de la presse nationale, dans le nord-est colombien, frontalier du Venezuela, quelque 80.000 familles vivent ou compl√®tent leurs revenus gr√Ęce √ la contrebande frontali√®re. Ils passent le combustible dans des milliers de petits r√©cipients, transport√©s √ pied ou √ v√©lo, mais aussi dans de grands camions-citernes qui op√®rent sous la protection de r√©seaux de corruption ou de groupes arm√©s ill√©gaux.

Lino Iacampo, pr√©sident de l’Association des distributeurs d’essence dans le Tachira, √©tat frontalier avec la Colombie, estime que ¬« le probl√®me se trouve dans la diff√©rence de prix. Le combustible est jusqu’√ vingt fois moins cher au Venezuela (qu’en Colombie) et, tant qu’on ne r√©soud pas ce probl√®me, il est impossible de stopper la contrebande ¬ ».

¬« De plus ¬ », ajoute-t-il, ¬«  les habitants du Tachira sont en col√®re car ils se retrouvent r√©guli√®rement sans essence ou doivent l’acheter au compte-gouttes ¬ ».

Environnement, culture et politique

Oliveros raconte qu’aux Etats-Unis, un jeune de classe moyenne est ind√©pendant de ses parents √ partir du moment o√Ļ il d√©m√©nage. Au Venezuela, c’est √ partir du moment o√Ļ il a sa propre voiture.

Le culte pour l’automobile individuelle est devenu tellement important dans ce pays que les autorit√©s municipales de Caracas exigent, quand elles essaient de r√©duire le trafic sur certains axes aux heures de pointe, que chaque v√©hicule transporte au moins deux personnes.

Dans ces longues files de voitures qui roulent √ une vitesse moyenne de 5km/h, l’occupation moyenne d’un v√©hicule est de 1,2 individu.
Mais, selon des √©tudes comme celle d’Oliveros, l’ins√©curit√© dans les transports publics incite les gens √ acqu√©rir un v√©hicule √ tout prix. Les transports publics souffrent d’une recrudescence des attaques √ main arm√©e dans les autobus urbains et extra-urbains, et dans les taxis ind√©pendants.

Presque toutes les voies routi√®res d’une ville comme Caracas sont embouteill√©es du petit matin jusqu’√ tr√®s tard dans la soir√©e. Pour Aliana Gimenez, qui vit dans la cit√©-dortoir de Guatire, √ l’est de la ville, ¬« ma vie se r√©sume √ dormir dans l’autobus, travailler, rentrer √ la maison, me laver, me changer, faire une petite sieste pendant la nuit et repartir pour Caracas avant que le soleil ne se l√®ve ¬ ».

Les √©conomistes sont d’accord sur le fait qu’un ajustement graduel du prix de l’essence √ une valeur moyenne de la large marge entre le prix domestique et la valeur √ l’exportation pourrait √™tre un d√©but de solution.

¬« Mais ¬ », dit Oliveros, ¬« cette mesure n’aurait des effets que si elle √©tait accompagn√©e d’un changement de politiques √©conomiques qui permette d’arr√™ter l’inflation, sinon elle ne cr√©era que plus de probl√®mes ¬ ».

L’inflation v√©n√©zu√©lienne est la plus √©lev√©e de l’h√©misph√®re, le taux annuel d’inflation tourne autour de 35% et de plus de 50% pour les aliments. Dans ce pays, les aliments sont essentiellement transport√©s par route et c’est √ cette cat√©gorie de d√©penses que les plus pauvres consacrent les deux tiers de leurs revenus.

Par le pass√©, l’augmentation du prix de l’essence √©tait l’allumette qui mettait le feu aux protestations sociales. La plus notable fut le ¬« Caracazo ¬ » de 1989, qui fit des centaines de morts. Cette mesure fut toujours consid√©r√©e comme impopulaire et elle est de celles qui co√ »tent le plus de voix aux √©lections.

Durant la derni√®re d√©cennie, le pays a organis√© des consultations √©lectorales pratiquement chaque ann√©e. En mars 2009, il retournera certainement aux urnes pour d√©cider si le pr√©sident Chavez – qui n’a pas touch√© au prix de l’essence depuis qu’il a acc√©d√© au pouvoir en 1999 – peut se repr√©senter √ la pr√©sidence autant de fois qu’il le d√©sire. [1]

Notes :

[1[RISAL] Finalement, les V√©n√©zu√©liens devront se prononcer s’il accepte l’amendement constitutionnel sur le principe de r√©√©lection ¬« ind√©finie ¬ », sans limite de mandats, lors d’un r√©f√©rendum le 15 f√©vrier prochain.

Source : IPS Noticias, d√©cembre 2008.

Traduction : Nicolas Almau, pour RISAL.info.

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