Venezuela
Teodoro Petkoff, une gauche comme il faut
par Luis Hernández Navarro
Article publié le 20 janvier 2009

La presse internationale a un faible tout particulier pour Teodoro Petkoff. Chaque fois qu’un média hors du Venezuela veut publier une déclaration contre Hugo Chavez, il interviewe l’ex-guérillero et ex-communiste. Ça ne loupe jamais. Et Petkoff dit ce que les médias veulent entendre.

Teodoro Petkoff est l’exemple vivant de comment la droite veut que soit quelqu’un de gauche. Les médias le présentent comme un homme de gauche, démocratique et responsable, un social-démocrate moderne. Lui-même, dans son livre « Las dos izquierdas » (« Les deux gauches »), se présente comme un représentant de l’ « autre gauche », distincte de celle de Chavez et proche de Lula et de Ricardo Lagos.

Sa trajectoire politique va du communisme orthodoxe à l’apologie du néolibéralisme au nom de la gauche. Opposant comme il faut durant la Quatrième République, son projet politique devint, comme l’affirme le journaliste Ernesto Villegas, la « troisième patte » du système bipartite, constitué par les partis Action démocratique (AD) et le Comité d’organisation politique électorale indépendant indépendants (COPEI) en plus d’être le pro consul du Fonds monétaire international (FMI) au Venezuela. Il justifia son parcours politique en disant que « seuls les imbéciles ne changent pas d’avis ».

Économiste, journaliste et, surtout homme politique professionnel, Petkoff a aujourd’hui 76 ans. Fils d’immigrants bulgare et polonais, il entra en 1949 au Parti communiste du Venezuela (PCV). Avec Douglas Bravo, il participa à la lutte de guérilla. Arrêté à trois occasions, il s’évada de prison au cours d’épisodes qui semblent extraits d’un roman. Gabriel García Márquez conta un de ces épisodes.

Il critiqua l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, rompit avec le PCV en 1970 et fonda, quelques mois plus tard, le Mouvement au socialisme (MAS). Le nouveau projet politique suscita des sympathies internationales pour sa vision d’un socialisme à visage humain et sa prise de distance avec le léninisme classique. En peu de temps, cependant, il intégra la particratie traditionnelle et devint l’un des bénéficiaires de la rente pétrolière.

Petkoff fut élu député au cours de plusieurs législatures. En 1983 et en 1988, il fut candidat à l’élection présidentielle, mais son score fut plus que modeste. Quand en 1989, les habitants pauvres de Caracas se soulevèrent contre les mesures d’austérité du président Carlos Andrés Pérez, au cours de ce qui est connu comme le Caracazo, et que le gouvernement répondit en massacrant des civils désarmés, il garda le silence. Passant déjà ouvertement à droite, il fut vaincu en 1992 aux élections pour la mairie de la Caracas par un candidat de la gauche radicale. Un an plus tard, il donna son appui à la campagne présidentielle de Rafael Caldera, un social-chrétien qui avait rompu avec son parti, le COPEI.

L’ex-communiste entra dans le cabinet du nouveau gouvernement. Il occupa la direction de Cordiplan (le bureau central de coordination et planification) et dirigea la politique économique. Il mit en œuvre un plan agressif de privatisations que la revue Producto résuma un jour en une par le titre : « Le Venezuela, pays à vendre ».

Sans aucune médiation, il annonça en 1997 qu’il « allait serrer davantage la vis  » à un moment où 67,8% des Vénézuéliens étaient officiellement classés comme pauvres. Il demanda compréhension et sacrifice aux travailleurs et aux classes moyennes. Il licencia plus de 50 000 fonctionnaires publics. Il modifia le régime des prestations sociales pour éliminer leur rétroactivité, avec la promesse que cela permettrait d’augmenter les salaires.

Petkoff donna son aval à l’« ouverture pétrolière », par laquelle la colonne vertébrale de l’économie vénézuélienne fut privatisée dans les fait par la souscription de contrats léonins en faveur de compagnies transnationales. Dans le cadre de cette politique, des réductions sur le prix du barril furent appliquées pour des raffineries des Etats-Unis. Petróleos de Venezuela (PDVSA) transféra son système informatique à une entreprise mixte du nom d’Intesa, formée par la propre PDVSA et par SAIC, une compagnie écran de la C.I.A., dont plusieurs directeurs sont des anciens secrétaires à la Défense des Etats-Unis. Ce transfert fut clé dans la grève/ sabotage pétrolier de décembre 2002 et janvier 2003 [1]

Le gouvernement de Caldera fit montre de mépris pour l’OPEP en la qualifiant, selon les paroles du ministre de l’Énergie de l’époque, de « cartel de menteurs  ». Il ne respecta pas ses quotas de production et favorisa la concurrence entre ses membres. Les conséquences ne se firent pas attendre : le prix du brut chuta de manière fracassante.

Petkoff fut le principal fonctionnaire chargé de négocier un accord entre le gouvernement du Venezuela et le FMI. Sans aucune résistance, il se soumis au diktat de l’organisme financier international. Par la suite, il déclara qu’il était nécessaire de démocratiser l’institution.

Quand en 1998, le MAS, le parti qu’il avait formé, décida d’appuyer la candidature présidentielle d’Hugo Chavez, il l’abandonna sous les huées. En 2000, il fonda le quotidien Tal Cual, dans lequel il consacre au chef de l’État vénézuélien une critique systématique, viscéral, amère et factieuse. La publication est à mille lieux d’être le média objectif et équilibré que ses apologistes décrivent.

Depuis lors, chaque fois qu’un média a besoin d’un commentaire contre Hugo Chavez qu’on peut accréditer à un « homme de gauche », il a recours à Teodoro Petkoff. Pendant ce temps, l’opposition vénézuélienne l’utilise comme elle l’entend. A l’heure où il faut choisir son candidat à la présidence de la République, elle ne le laisse pas passer. Pour ceux qui commandent véritablement au sein du bloc de l’opposition, Petkoff leur sert là où il est, en faisant ce qu’il fait, mais pas avec plus de pouvoir.

Ceux qui au Mexique portent Petkoff aux nues ne le font pas seulement pour s’opposer à Chavez mais pour promouvoir aussi dans le pays une gauche institutionnelle qui plaît à la droite. C’est à dire une gauche comme celle qui dirige aujourd’hui le Parti de la Révolution Démocratique (PRD, Mexique).

Notes :

[1[RISAL] L’auteur fait ici référence à la tentative de renversement du gouvernement Chavez fin 2002 et début 2003. L’opposition politique, qui avait déjà tenté un coup d’État en avril 2002, essaya de faire chuter le gouvernement en bloquant la principale entreprise du pays, PDVSA. Il semble que le sabotage du système informatique de l’entreprise fut une arme essentielle des nombreux cadres anti-chavistes pour bloquer la production.

Source : La Jornada, Mexique, 23 décembre 2008.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL.

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