Venezuela | Entretien avec Marcela Máspero
Marcela Maspero : « Il nous reste peu de temps »
par Miguel Riera
Article publié le 6 février 2009

Le Collectif des Travailleurs en Révolution (CTR, Colectivo de Trabajadores en Revolución) est l’un des courants syndicaux membre de l’Union Nationale des Travailleurs (UNT, Unión Nacional de Trabajadores), le mouvement syndical qui se qualifie de bolivarien et soutient le processus de transformation vers le socialisme. Marcela Máspero en est l’une des principales dirigeantes. Interview.

- Tu as été députée, tu es militante du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV) et une leader syndicale de premier plan. Et à l’encontre de certaines opinions émanant du gouvernement, où certains souhaiteraient des syndicats dociles, tu défends une totale autonomie. Je me trompe ?

Je crois que les syndicats sont des outils d’organisation des travailleurs pour lutter pour leurs droits et leurs revendications, pour nous défendre contre l’exploitation capitaliste et, dans ce cadre, ils doivent être autonomes de toute force extérieure les déviant de leurs objectifs, y compris du gouvernement.

Au Venezuela, les syndicats ont instauré depuis leurs débuts une tradition de lutte sur la base d’un programme « classiste ». Avec le temps, la conduite de leurs dirigeants les a convertis en instruments à obtenir des privilèges – accéder au pouvoir politique était l’objectif personnel des dirigeants -, et en outils de trafic d’influence et même d’enrichissement et de profit individuels par-delà les intérêts collectifs. On a peu à peu perdu les principes fondamentaux de solidarité de classe, de lutte de classe, d’intérêt collectif, de même que la démocratie syndicale, comprise dans un sens plus large que la seule participation directe des travailleurs.

- Si je comprends bien, c’était ce qui se passait quand la Confédération des Travailleurs du Venezuela (CTV, Confederación de Trabajadores de Venezuela) était la première centrale syndicale et qu’elle est allée jusqu’à se prononcer en faveur du coup d’État de 2002…

Oui, maintenant c’est différent, particulièrement en ce qui concerne le programme des syndicats ou de la classe ouvrière qui peut très bien converger avec le programme ou projet du processus révolutionnaire. Dans la pratique, aujourd’hui, au Venezuela, nous, les travailleurs, on est d’accord avec le programme de libération nationale, d’éradication de l’exploitation, de justice sociale, d’égalité, de participation active, de monde multipolaire, de socialisme, défendu par le président Chávez. Mais il y a un secteur très important au sein du gouvernement qui entraîne le processus vers le « guépardisme » [1], c’est-à-dire changer pour que rien ne change, et ce sont eux qui commettent les principales violations des droits des travailleurs et du peuple vénézuélien.

- Pourquoi ?

Essentiellement parce que cette nouvelle caste bureaucratique est terrorisée à l’idée que la classe ouvrière devienne un sujet historique, parce que ce serait la fin des énormes privilèges et des parcelles de pouvoir dont elle bénéficie aujourd’hui. C’est pourquoi elle divise, elle confisque et étouffe toute possibilité de participation réellement indépendante des travailleurs ou des mouvements sociaux.

Parmi ses grands apports, ce processus a permis qu’aujourd’hui, nous, les travailleurs, on ait conscience de l’exploitation à laquelle nous soumettent les capitalistes et l’oligarchie, et c’est pour cela que nous occupons des usines, que nous nous mobilisons, que nous nous organisons. Cependant, nous n’avons pas encore compris combien il est important que nous transformions réellement cette société bourgeoise et que nous finissions par la renverser afin de laisser place au nouveau modèle que nous devons construire.

- Ce combat syndical se mène-t-il également dans les entreprises publiques ? Vu de l’extérieur, on aurait l’impression que les travailleurs devraient avoir de bien meilleures conditions dans le secteur public que dans le secteur privé, et je ne me réfère pas seulement au salaire.

Bien sûr qu’on livre aussi ce combat dans les entreprises du secteur public, et cela tout en respectant les nombreux dirigeants de gauche de toujours, qui ont lutté pour ce processus et qui ont même été persécutés, je tiens à dire, hélas, qu’au moment d’assumer des responsabilités dans le gouvernement, beaucoup semblent happés et transformés par la structure bourgeoise. Et ils deviennent des roitelets qui, pour défendre leur royaume, suivent leurs propres agendas, dans une attitude toujours anti-syndicale et anti-ouvrière.

Par ailleurs, dans la majorité des entreprises publiques on conserve le modèle capitaliste, avec des aberrations comme l’ « externalisation » et la flexibilisation du travail, propres au modèle néolibéral.

On pourrait dire sans ambiguïté aucune qu’un secteur du gouvernement est réformiste, mais qu’un autre, plus important, fixe le cap vers la droite et conspire ouvertement contre le programme du président Chávez.

Le cas de SIDOR en est un exemple éclairant avec 4 000 travailleurs fixes et 9 000 « externalisés ». Après la nationalisation (avril 2008), même les secteurs les plus radicaux et de gauche du pays, politiquement et syndicalement, se sont tus misérablement et ont fermé les yeux sur ce fléau. Nous, on a relevé ce défi et on continue à le faire.

Quant au salaire, le président Chávez a lui-même affirmé la nécessité de revoir les salaires disproportionnés des hauts fonctionnaires dans l’administration publique, mais ces derniers ont fait comme si de rien n’était et cette fracture salariale n’a pas été comblée. Aujourd’hui, de nombreux maires et gouverneurs perçoivent des fonds du gouvernement national pour couvrir, entre autres choses, des passifs sociaux et détournent ces ressources vers de grossiers privilèges personnels, des véhicules, des logements, des gardes du corps, etc. Des fonctionnaires de l’administration publique nationale se conduisent de la même manière.

Le 30 avril 2006, le président Chávez a décrété l’élimination des entreprises de travail temporaire, de sous-traitance. Il a ordonné aux fonctionnaires de son gouvernement d’oeuvrer à l’intégration des travailleurs sous-traitants au personnel fixe. Tous les travailleurs, sous-traitants et fixes, devaient bénéficier des mêmes avantages mais ceci aussi s’est arrêté en chemin.

Les inégalités dépendent également de l’institution où tu travailles. Ainsi, les fonctionnaires du Tribunal suprême de justice ou du Comité national électoral, ceux de PDVSA ou de la Corporation vénézuélienne de Guayana, avec les mêmes fonctions, les mêmes responsabilités sur le papier, ont des salaires plus élevés que les fonctionnaires d’autres ministères. Cela n’a rien à voir avec le socialisme. Le changement doit être personnel pour influer ensuite sur le collectif.

- Pourrais-tu préciser ce qu’est exactement un travailleur « externalisé » ? Quels sont ses droits ? Y a–t-il des travailleurs « externalisés » dans les entreprises publiques ?

Les travailleurs « externalisés » sont ceux qui sont en sous-traitance, que le patron emploie à moindre coût, en violant leurs droits et comme tactique pour affaiblir les organisations syndicales et ne pas respecter les conventions collectives. C’est ce que l’on appelle communément la flexibilisation du travail. La plupart d’entre eux ont des salaires inférieurs, ils n’ont ni accès à la sécurité sociale ni aux droits des travailleurs fixes.

C’est devenu, hélas, une pratique très courante dans l’administration publique et dans les entreprises de l’Etat. Même les coopératives [2] se sont perverties. Elles ne sont pas, dans leur grande majorité, tournées vers l’économie sociale et solidaire mais sont des entreprises capitalistes qui se sont donné le nom de coopératives et qui « externalisent » les travailleurs.

Comme je le disais, à SIDOR, depuis la privatisation, il y a 4 000 travailleurs fixes qui bénéficient de la convention collective et de tous les droits, mais il y en a 9 000 qui sont « externalisés », employés par plus de 300 entreprises sous-traitantes qui, bien qu’elles facturent à SIDOR des coûts de main d’œuvre élevés, ne concèdent pas à ces travailleurs les mêmes droits qu’au personnel fixe de SIDOR.

Mais le plus grave est qu’il semblerait que nous, le mouvement syndical « révolutionnaire », on n’ait pas évolué non plus sur ce sujet et la plupart des « externalisés » dans le pays sont également exclus des organisations syndicales, parmi lesquelles le SUTISS (Sindicato Único de Trabajadores Siderúrgicos y sus Similares), le syndicat des travailleurs de SIDOR.

- Sous quel motif ? Pourquoi le syndicat ne les admet-il pas ?

Il ne les admet pas parce que son combat s’est limité à la lutte revendicatrice, économiciste et il ne lutte jamais pour l’intégration de ces travailleurs.
Chez SIDOR il y a une division interne de la classe ouvrière. On trouve, en effet, des travailleurs de première catégorie qui possèdent des actions de classe « B », résultat de la privatisation et qui sont des travailleurs fixes avec tous les privilèges de la convention collective. Ce sont quasiment les 4 000 permanents à peu d’exceptions près. On a ensuite les travailleurs de deuxième catégorie : ce sont les fixes qui bénéficient de la convention collective mais qui ne possèdent pas d’actions (ils sont très peu).
Ensuite, il y a les travailleurs de troisième catégorie : des travailleurs appartenant au personnel d’encadrement (ladite « nómina de conducción »), qui ne bénéficient pas de la stabilité et sont considérés comme personnel « de confiance », c’est-à-dire très qualifié, même quand les postes qu’ils occupent ne le sont pas. Ceux-ci ne bénéficient pas de la convention collective.
Il y a enfin les exclus : des emplois que la multinationale a sous-traités avec l’assentiment du syndicat, lors de chaque discussion de la convention collective. Comme je l’ai dit, ils sont presque 9 000, employés par environ 300 entreprises sous-traitantes liées à la transnationale [le groupe Amazonia contrôlé par Ternium/ Techint avant la nationalisation] et à des fonctionnaires de la Corporation vénézuélienne de Guyana [entreprise de l’État].
Ces sous-traitants facturent jusqu’à 5 fois le prix qu’ils payent réellement à leurs travailleurs. Ceux-ci entrent dans l’entreprise par une autre porte, ils ne peuvent pas monter dans les bus des travailleurs fixes et encore moins manger dans leurs cantines. Ils n’ont pas de sécurité sociale et ne bénéficient pas des avantages de la convention collective. Ils n’ont pas de stabilité et aujourd’hui les entreprises sous-traitantes commencent à les renvoyer, et la nouvelle direction [de SIDOR après la nationalisation] a recours à d’autres entreprises sans tenir compte de ces travailleurs.
Le syndicat ne les affilie pas parce que, entre autres choses, cela modifierait le rapport de forces au sein du SUTISS, qui est en ce moment en plein processus électoral.

- Si le syndicat les exclut, n’est-il pas possible qu’ils s’organisent en marge du syndicat « officiel » ? Après tout, dans une entreprise telle que SIDOR, et peut-être dans beaucoup d’autres, les « externalisés » sont majoritaires.

Nous avons analysé cette possibilité. Aujourd’hui, il y a presque autant de syndicats et de contrats différents qu’il y a d’entreprises sous-traitantes à SIDOR. Il faudrait unir les « externalisés », parce qu’à l’heure où on étudie l’intégration de ceux qui travaillent dans la chaîne productive, il devrait y avoir une seule organisation des « externalisés », en marge du SUTISS, qui ne les a jamais affilliés. Ils ont le droit de bénéficier des mêmes conditions de travail que le personnel fixe de SIDOR.

- Récemment, le président Chávez a réaffirmé que le recours aux entreprises sous-traitantes et aux travailleurs « externalisés » devait disparaître des entreprises publiques. C’est bien cela ? Tu crois qu’on va procéder à cette suppression ?

Comme je l’ai dit auparavant, le président Chávez a toujours eu cette volonté, et il l’a confirmée récemment en se référant spécialement au cas de SIDOR. Oui, je crois que l’on va faire disparaître cette situation, mais la volonté politique et l’orientation donnée par le président Chávez ne suffisent pas.
Dans notre pays, chaque jour, la lutte des classes s’exprime contre un secteur du gouvernement, réformiste et de droite, qui conspire contre la libération de la classe ouvrière. C’est pourquoi, au-delà de la volonté du président, nous, les travailleurs, on doit vraiment prendre conscience de ce problème et s’organiser pour faire face à ce fléau dans chaque institution publique. Par exemple, à l’heure actuelle, au CONAC (Conseil national de la culture), on est en train de liquider l’institution et la seule solution pour les travailleurs fixes est de passer en sous-traitance, c’est-à-dire un retour en arrière. Seules l’organisation et la mobilisation de la classe ouvrière, accompagnées par la volonté politique du président Chávez et de son gouvernement, viendront à bout de ce fléau.

- Tu as mentionné précédemment le processus électoral du SIDOR. Divers courants syndicaux, y compris le tien, s’y affrontent. A quand l’unité syndicale ?

Chez SIDOR, le CTR, notre collectif, n’a pas présenté de liste pour les élections du SUTISS. C ‘est la conséquence de la lutte contre l’« externalisation » et de l’incompréhension du personnel fixe (les adhérents du SUTISS) devant la position prise par notre camarade Juan Valor (dirigeant du SUTISS, maintenant au CTR, travailleur permanent) en soutenant l’intégration des « externalisés » au personnel de SIDOR. [A lire sur RISAL.info : l’interview de Juan Valor]

Quant à l’unité de la classe ouvrière, elle ne se construira que sur la base d’un programme que nous devons élaborer davantage, sur notre rôle dans ce processus révolutionnaire.

Au sein des différents courants du mouvement syndical qui soutient le processus, nous avons des divergences politiques, idéologiques et même morales et éthiques. Les six courants du mouvement syndical du PSUV (le CTR, la Force bolivarienne des travailleurs socialistes, Autonomie syndicale socialiste, Mouvement Maneiro, Marée socialiste et Educateurs bolivariens) ont participé à une table ronde avec le ministre du Travail et le PSUV. Le débat a été intéressant.

II semblerait parfois que la plus grande divergence soit la soif de pouvoir de chaque secteur pour asseoir son hégémonie sur la direction du mouvement syndical, souvent en tournant le dos au riche processus de conscientisation qui se déroule au sein de la classe ouvrière. On a parfois l’impression que l’ouvrier de maintenance de n’importe quelle entreprise du pays a une maturité plus importante que nous qui militons dans les courants. C’est ce qui se passe dans cette révolution à tous les niveaux, lors des élections, dans les partis, au niveau social, etc., et le mouvement syndical n’y échappe pas.

Je crois qu’il nous reste peu de temps ; si nous n’arrivons pas à construire l’unité entre courants en partant d’en bas, il n’y aura pas de processus révolutionnaire à défendre ou alors le reste des travailleurs se passeront de nous.

Notes :

[1[RISAL] Faire beaucoup de bruits pour distraire l’opinion mais ne rien modifier.

[2[RISAL] Précisions que depuis son arrivée au pouvoir, Chavez et son administration ont promu par différents programmes l’économie dite sociale et la création de coopératives.

Source : El Viejo topo (www.elviejotopo.com/), n°249, octobre 2008.

Traduction : Catherine Goudounèche, pour RISAL (www.risal.info).

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