Le Plan Mexico et les migrations en Amérique centrale
par Susan Fitzpatrick Behrens
Article publié le 23 février 2009

Longue de 960 kilomètres, la très poreuse frontière qui sépare le Guatemala du Mexique offre aux immigrants d’Amérique centrale un accès facile à « El Norte », c’est-à-dire aux États-Unis. Elle offre 63 points de passage non contrôlés, parmi lesquels 44 sont accessibles en véhicule automobile.

Pour les mêmes raisons qu’elle attire les migrants centre-américains, la région de la frontière guatémalteco-mexicaine abrite un trafic de drogue florissant. Le journal guatémaltèque La Prensa Libre a récemment rapporté que les trois départements (ou États) qui bordent le Mexique − San Marcos, Huehuetenango et El Petén − sont désormais contrôlés par de violents cartels de la drogue.

Dans le département de San Marcos, un seul baron de la drogue, Juan Ortiz Chamalé, possède pratiquement toutes les terres qui longent la frontière. Le département de Huehuetenango est le lieu d’un conflit chaque jour plus violent qui oppose des barons de la drogue mexicains et guatémaltèques. Le dernier incident en date a été le massacre de 17 à 40 personnes (les estimations divergent) perpétré lors d’une course de chevaux organisée par les narcotrafiquants. Dans le département d’El Petén, les mafias de la drogue, secondées par la police, ont forcé les petits et les grands propriétaires terriens à leur vendre leurs terres.

Dans ces départements, la violence, favorisée par le commerce de la drogue, la délinquance et les escadrons de la mort, fait désormais partie de la vie quotidienne des Guatémaltèques. Des corps criblés de balles sont régulièrement retrouvés sur les bords de routes, le long de rivières et dans des champs. Des preuves bien documentées démontrent que la police et l’armée sont directement impliquées dans cette violence en raison de leurs liens avec les cartels de la drogue, les maras (les gangs) et les escadrons de la mort.

Les sans-papiers centre-américains qui fuient leur pays en proie à de graves difficultés économiques sont souvent victimes de cette violence. Et leur situation désespérée est sur le point d’empirer. En effet, l’Accord de libre-échange entre les États-Unis et l’Amérique centrale (CAFTA, sigles en anglais) va très certainement dévaster ce qui reste des moyens de subsistance en milieu rural. Pire encore, les conditions qui font de la frontière guatémalteco-mexicaine un couloir de passage pour immigrants et un haut lieu du trafic de la drogue sont une des principales cibles du Plan Mexico, le programme militaire de lutte antidrogue financé par les États-Unis que le président George Bush a réussi à faire adopter par le Congrès en juin 2008.

Les immigrants clandestins centre-américains, qui dans leur recherche d’un moyen de subsistance subissent déjà des conditions inhumaines, vont désormais se heurter à ces trois oppressantes puissances transnationales : le commerce de la drogue, la militarisation et le libre-échange.

Plan Mexico

Soutenu par les États-Unis, le Plan Mexico, connu dans les milieux politiques sous le nom d’« Initiative Mérida », prévoit d’allouer au Mexique, à l’Amérique centrale et aux Caraïbes la somme de 1,6 milliard de dollars prélevée dans l’argent des contribuables. Officiellement, le programme vise à offrir une « aide destinée à l’élaboration et à la mise en œuvre de mesures pour lutter contre le trafic de drogue, le terrorisme et pour sécuriser les frontières. »

Des leaders du Congrès se sont plaints du secret qui a entouré les négociations du Plan Mexico et de l’absence de garanties en matière de droits humains, mais ils se sont contentés de demander l’octroi supplémentaire de la maigre somme d’un million de dollars pour appuyer les groupes de défense des droits de l’Homme au Mexique.

La chercheuse Laura Carlsen affirme que le Plan Mexico constitue le prolongement « sécurisé » des accords de libre-échange du type ALENA et CAFTA. À vrai dire, le Plan Mexico est l’héritier du Partenariat nord-américain pour la sécurité et la prospérité (PSP), une initiative post 11-Septembre 2001 négociée par les pays membres de l’ALENA (Canada, Etats-Unis & Mexique). Thomas Shannon, du Département d’État, a clairement expliqué le lien qui unit le libre-échange et la sécurité : « Nous avons travaillé au travers du Partenariat pour la sécurité et la prospérité pour améliorer nos relations commerciales, nous avons aussi travaillé pour améliorer la coopération en matière de sécurité. Dans une certaine mesure, nous blindons l’ALENA.  »

Évidemment, les décideurs néoconservateurs ont délibérément associé le libre-échange et la sécurité. En fait, les accords de libre-échange facilitent la libre circulation des marchandises tout en empêchant celle de la main-d’œuvre. Depuis que les accords commerciaux néolibéraux éliminent les subventions agricoles et laissent le champ libre dans les pays pauvres aux importations de marchandises à bas prix, les travailleurs déplacés pour raison économique sont obligés de chercher de nouvelles sources de revenu, même si cela signifie traverser la frontière.

La militarisation des frontières et la stigmatisation comme des criminels (« illégaux ») des travailleurs sans papiers qui les traversent constituent la suite logique − bien qu’abjecte − pour se prémunir et « se protéger » contre les effets du libre-échange. En réalité, la militarisation des frontières n’a pas réussi à stopper l’immigration, qui fournit aux États-Unis une importante main-d’œuvre. Mais la criminalisation des travailleurs sans-papiers les prive de leurs droits fondamentaux de citoyens, ce qui les rend plus vulnérables à la violence et aux violations des droits humains.

La désignation par les Etats-Unis d’ « ennemis intérieurs » - les immigrants dans ce cas-ci – dans une logique visant à bâtir encore davantage un appareil de sécurité déjà en plein essor n’a rien de nouveau, particulièrement en Amérique latine. La nouveauté, c’est que cette militarisation ne s’accompagne de pratiquement plus aucun contenu social. En effet, même durant la Guerre froide, les doctrines de « sécurité nationale » des États-Unis allaient généralement de pair avec des programmes sociaux, comme l’ « Alliance pour le progrès » ou les Peace Corps, qui ont, dans une faible mesure, allégé la pauvreté et explicitement reconnu les conditions économiques comme une des causes du « problème ».

La fin de la Guerre froide a fait disparaître l’attention symbolique accordée à la pauvreté ainsi que pratiquement tous les efforts, même minimes, visant à offrir une aide sociale. Le Washington Office on Latin America (WOLA) a calculé qu’en 2004, l’administration Bush a octroyé aux pays d’Amérique latine 874 millions de dollars en aide militaire et policière, une somme pratiquement égale à celle allouée (946 millions de dollars) aux programmes sociaux et économiques. Le WOLA rapporte que, à l’exception de celle accordée à la Colombie, l’aide militaire et policière a historiquement toujours été inférieure de moitié à l’aide économique et sociale. De plus, l’aide militaire et policière avait jusqu’à présent été gérée par le Département d’État, ce qui permettait au Congrès d’exercer un certain contrôle. Désormais, la politique étrangère est de plus en plus menée par le Département de la Défense, si bien que ce contrôle échappe au Congrès et que la militarisation devient la logique prédominante.

Vivre à la frontière

La situation des immigrants centre-américains à la frontière méridionale du Mexique illustre les principaux problèmes et contradictions de la stratégie de Washington axée sur le libre-échange et la militarisation. Et cette situation ne fait qu’empirer puisque les États-Unis déportent des milliers d’immigrants centre-américains dans leur pays d’origine.

Les immigrants sont tout à fait conscients des risques qu’ils prennent, mais les conditions économiques leur laissent très peu de solutions. L’air un peu désespéré après un voyage de trois jours, un immigrant hondurien, se trouvant à Tapachula, une ville mexicaine située près de la frontière guatémaltèque, explique : « Nous ne faisons pas ça par choix. Nous ne voulons pas quitter nos familles. Mais pouvez-vous imaginer ce que ressent un homme qui voit ses enfants avoir faim ?  » Dans son pays d’origine, le salaire moyen est d’environ 6 dollars par jour et les emplois seront rares.

Lorsqu’on les interroge sur les dangers que présente leur voyage vers le nord, les immigrants centre-américains en donnent une longue liste : passages à tabac, agressions sexuelles, vols, enlèvements et assassinats. Ademar Barilli, prêtre catholique et directeur de la Casa del Migrante (Maison du Migrant), une association de Tecún Umán, une ville située sur la frontière guatémaltèque, a constaté que « les immigrants s’attendent presque toujours à ce que leurs droits soient bafoués parce qu’ils viennent d’un pays étranger et sont sans papiers ».

Heyman Vasquez, un autre prêtre catholique qui s’occupe d’un refuge pour migrants à Arriaga, une ville de l’État du Chiapas, au Mexique, enregistre les abus dont sont victimes les personnes qui transitent par son refuge. En 2008, sur une période de cinq mois, un tiers des hommes et 40% des femmes qu’il a reçus ont déclaré avoir été victimes d’une agression ou d’une quelconque forme d’abus au cours des 250 kilomètres qui séparent Arriaga de la frontière guatémalteco-mexicaine.

C’est souvent la police qui commet ces actes. Au Guatemala, le père Barilli et d’ autres ont décrit des cas de Salvadoriens et de Honduriens forcés par la police à descendre des autobus et à payer pour récupérer les papiers qu’elle leur avait confisqués. Une fois au Mexique, les immigrants sont victimes de mauvais traitements de Los Zetas, un tristement célèbre réseau de trafiquants de drogue composé d’anciens policiers et militaires associés au cartel du Golfe.

Les membres de Los Zetas ont la réputation d’aider la police mexicaine à enlever les immigrants et à rançonner les membres de leur famille qui vivent aux États-Unis. Les immigrants ont également déclaré avoir été victimes de vols, de passages à tabac et de viols perpétrés par cette bande. Récemment, à Puebla, au Mexique, trente-deux sans-papiers centre-américains ont été enlevés et torturés par les Zetas avec l’aide de la police municipale. Dans ce cas précis, après que des immigrants ont réussi à s’enfuir, les habitants du coin ont capturé un certain nombre des policiers complices et les ont détenus jusqu’à l’arrivée de la police fédérale.

Un rapport sur les droits humains au Mexique rédigé en 2007 par le Département d’État américain a conclu que « nombre de policiers ont été impliqués dans des affaires d’enlèvement, d’extorsion ou de rétribution illégale en échange de protection, ou ont agi directement au nom du crime organisé et de trafiquants de drogue. De plus, l’impunité est tellement répandue que les victimes refusent bien souvent de porter plainte. ».

Cette impunité, qui laisse les victimes sans recours, est une douloureuse vérité pour un immigrant salvadorien de Tapachula. Il venait d’être déporté des États-Unis où sa femme et ses deux enfants nés en territoire états-unien résident légalement à Los Angeles. « La police est complice. Impossible de porter plainte », raconte-t-il. En outre, la justice mexicaine est réputée pour sa lenteur, quand justice il y a, bien évidemment.

Malgré tout, il n’est pas rare que les immigrants centre-américains reçoivent de l’aide (nourriture, eau, argent ou hébergement) au cours de leur voyage vers El Norte. Comme un sans-papiers hondurien de Tapachula l’a déclaré : « Puisque pratiquement tout le monde a quelqu’un dans sa famille qui a émigré, la plupart comprennent les besoins des immigrants. ».

« Sécurité » et violence

En Amérique centrale, les projets visant à renforcer la sécurité sont notoirement violents et favorisent la militarisation de sociétés toujours convalescentes après des décennies de guerres civiles brutales. Qui plus est, il semble que historiquement les tactiques sont d’autant plus répressives que le Pentagone se mêle de la situation.

Le fait que les principales préoccupations de l’administration Bush en ce qui concerne l’Amérique centrale ont été le trafic de drogue et les « gangs internationaux » a donné lieu à la signature de toute une série d’accords de « coopération en matière de sécurité  ». La première conférence sur ce thème a été présidée par Tony Saca, le président du Salvador, qui a été le premier à se montrer favorable au projet Mano Dura (Main de fer), un ensemble de mesures autoritaires, militaires et policières visant les bandes de jeunes adoptées dans toute la région. Alberto Gonzales, secrétaire d’État états-unien à la Justice et responsable de l’emploi de la torture à Guantánamo, a pris part à cette conférence.

Cette dernière, qui s’est tenue à El Salvador en février 2007, a donné lieu à la création d’une unité transnationale de lutte contre les gangs qui, d’après le ministre de la Justice et de la Sécurité du Salvador, René Figueroa, a pour fonction de « mener une offensive d’envergure régionale » dirigée par le Département d’État états-unien et le FBI en collaboration avec les forces de police nationales des pays de la région. M. Gonzales a promis que Washington financerait la mise sur pied d’un nouveau programme de formation des forces de police de la région, promesse qui a été partiellement tenue avec la fondation très controversée d’une académie de police au Salvador, qui est soustraite au contrôle public et peu encline à la défense des droits humains.

Sur bien des plans, le Plan Mexico est un projet Mano Dura à la puissance dix. En effet, dans le cadre de ce plan, le Mexique recevra, en 2008, 400 millions de dollars et l’Amérique centrale 65 millions de dollars. Plus de la moitié des fonds totaux serviront à fournir des armes et financer des entrainements à la police et à l’armée, et ce, malgré le fait que, dans ces pays, les deux corps aient déjà été impliqués dans des crimes et des violations des droits humains.

En plus d’armer et de former l’armée et la police, le Plan Mexico prévoit d’allouer des millions de dollars à un organisme chargé de sécuriser la frontière méridionale du Mexique par la surveillance, la collecte d’informations personnelles, la mise sur pied d’un programme guatémaltèque d’ « immigration choisie » et le contrôle des frontières.

Les sans-papiers se retrouveront pris dans la toile de cette violence, d’autant plus que le Plan Mexico poursuivra la tendance à la criminalisation des migrants. Comme Laura Carlsen l’a constaté, « en incluant la ‘sécurité frontalière’ et en ciblant clairement les “flux de personnes et de marchandises illégales”, le projet assimile les travailleurs migrants à de la contrebande illégale et aux menaces terroristes.  ».

La déshumanisation des sans-papiers aux États-Unis et ailleurs, ainsi que la transgression de plus en plus fréquente de leurs droits fondamentaux devraient mettre sur leurs gardes l’ensemble des citoyens. Les sans-papiers servent de cobayes : la violation de leurs droits est le signe du caractère chaque jour plus répressif de nos sociétés qui met en péril nos libertés.

Incendie à la frontière

Les accords de libre-échange créent des conditions qui forcent les gens à émigrer aux États-Unis pour devenir une main-d’œuvre sous-payée, privée de ses droits politiques et, par conséquent, une force de travail sans protection. À présent, la crise économique aux États-Unis rend plus pressante l’expulsion des travailleurs sans-papiers, et ce, même si cela signifie violer au passage un certain nombre de leurs droits. De plus, les déportations intensifient la pression sur le marché du travail des pays d’origine des migrants, dans lesquels la crise économique mondiale a tendance à réduire encore davantage les possibilités déjà limitées d’emploi dans les entreprises « légales ».

D’un point de vue purement humanitaire, les gouvernements états-unien, mexicain et centre-américains doivent répondre à cette crise en adoptant des politiques qui réduisent la pauvreté à la source de l’immigration. S’attaquer au problème par les armes ne fera qu’empirer les choses.

Certes, les barons de la drogue sont fermement implantés dans la région qui borde la frontière guatémalteco-mexicaine. Néanmoins, le Plan Mexico ne les fera pas plus disparaître que les campagnes Mano Dura n’ont éliminé les gangs. Tout comme la militarisation des frontières n’a jamais fait disparaître l’immigration. Au contraire, en armant davantage une police et une armée corrompues, le Plan Mexico, à l’instar de ses prédécesseurs, ne fera qu’accroître la violence dans la région.

Qui plus est, à mesure que de plus en plus de ressources sont destinées à la militarisation, au contrôle policier et à la surveillance, de moins en moins de ressources sont disponibles pour mettre sur pied des programmes visant à s’attaquer aux causes de l’émigration, c’est-à-dire le désir d’étudier, la recherche d’un travail, le besoin de soins médicaux, le manque de nourriture, les problèmes de logement et le manque de protection juridique. En outre, les gouvernements se défaussent, de plus en plus souvent, de leur responsabilité de veiller au respect des droits humains, déjà définis strictement, sur des organismes non gouvernementaux sous-financés.

Les politiques d’immigration répressives, le narcotrafic et le libre-échange concourent à la formation d’une situation explosive le long de la frontière guatémalteco-mexicaine. Le Plan Mexico est l’étincelle qui va mettre le feu aux poudres et créer un incendie que plus personne ne pourra éteindre. Et ce sont les sans-papiers qui continueront de payer les pots cassés.

Christine Kovic a participé à la rédaction de cet article en fournissant des informations.

Source : article publié sur North American Congress on Latin America (http://nacla.org), le 1er janvier 2009.

Traduction : Arnaud Bréart, pour RISAL.info.

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