Pentecôtisme et mouvements sociaux en Amérique du Sud
par Raúl Zibechi
Article publié le 30 janvier 2009

Au sein de divers mouvements sociaux latino-américains apparaît une nouvelle lecture du rôle que jouent les églises pentecôtistes dans les quartiers pauvres des périphéries urbaines et les conséquences politiques que l’on peut en tirer.

« Le pentecôtisme est le plus grand mouvement auto-organisé des pauvres urbains du monde entier », affirme l’urbaniste états-unien Mike Davis. Ses opinions sur ce mouvement religieux sont en général rejetées sans appel par beaucoup d’intellectuels de gauche. Cependant, Davis est convaincu que « beaucoup de gens de gauche ont fait l’erreur de considérer le pentecôtisme comme une force réactionnaire, et ce n’est pas le cas ».

Davis ne fait pas que provoquer. Il ouvre les esprits pour enquêter sans préjugés idéologiques et pour observer la réalité à partir des besoins des gens. Il s’explique : chez les pauvres urbains d’Amérique latine, le pentecôtisme est une religion de femmes qui produit des bénéfices matériels réels. « Les femmes qui intègrent ces églises et qui peuvent convaincre leurs maris de s’y impliquer aussi jouissent souvent d’améliorations notables de leur niveau de vie : les hommes réduisent leur propension à se saouler, à aller voir des prostituées ou à dépenser tout leur argent au jeu ».
Il faudrait ajouter à cela la diminution de la violence domestique.

Davis considère que l’un des grands attraits du pentecôtisme est qu’il s’agit « d’une espèce de système sanitaire parallèle ». Pour les pauvres, la santé signifie une situation de crise permanente, capable de déstabiliser leurs vies, à cause de la déstructuration par le néolibéralisme des services publics de santé et des médicaments impayables.

Il constate que, dans les quartiers populaires périphériques, les pentecôtistes ont obtenu de bons résultats dans la réduction de l’alcoolisme, des névroses et des obsessions. Avec un brin d’ironie, il le définit comme « un système de livraison à domicile de santé spirituelle ».

Le Brésil, paradis des pentecôtistes

A la mi-août 2008, un groupe d’activistes de mouvements sociaux urbains a organisé une rencontre à Brasilia intitulée « Cours de pensées hétérodoxes ». Pendant trois jours, une centaine de jeunes ont discuté du travail social dans les périphéries urbaines. Marco Fernandes, historien et psychologue social membre du Mouvement des Travailleurs Sans Toit (MTST) a montré son intérêt pour approfondir la question des églises pentecôtistes et est arrivé à des conclusions très similaires à celles de Davis.

Au Brésil, la religion catholique est en crise. En 1989, 89% de la population brésilienne se déclarait catholique ; lors du recensement de l’an 2000, ce chiffre était descendu à 74% pour tomber à 64% en 2007, lorsque le Pape a visité le pays. En 1980, Jean Paul II avait rassemblé deux millions de personne. En 2007, Benoit XVI a à peine atteint les 800 000. Il était loin de battre les records d’autres concentrations de masses. Trois millions de personnes se sont réunies à São Paulo pour la dernière parade de l’orgueil gay (« Gay pride ») ; un million et demi ont assisté au concert des Rolling Stones à Rio de Janeiro et, au désespoir du Vatican, les églises évangéliques rassemblent chaque année de un à deux millions de fidèles lors de la « Marche pour Jésus ».

Le Brésil est le pays qui compte à la fois le plus grand nombre de catholiques et le plus grand nombre de pentecôtistes au monde. Ils sont 24 millions de fidèles alors qu’aux Etats-Unis, d’où provient cette branche du protestantisme, ils ne sont que 5,8 millions.

Les pentecôtistes ne sont pas seulement une force religieuse, ils sont aussi une force sociale et politique. Ironie de l’histoire, le plus grand parti de gauche du continent, le PT (Parti des travailleurs) qui fut créé avec l’appui de l’Église catholique, est arrivé au gouvernement avec un vice-président pentecôtiste, José Alencar. L’Église universelle du Royaume de Dieu, à laquelle il appartient, contrôle 70 chaînes de télévision, plus de 50 radios, une banque, divers journaux et possède 3 500 temples [1]. Le Réseau Record dispute la première place au mythique Réseau Globo, et réalise un milliard de dollars de chiffre d’affaires par an.

Les pentecôtistes comptent 61 députés face aux 91 qui se déclarent catholiques militants, sur un total de 550 députés. Le Parti Républicain Brésilien (PRB), lié à l’Église universelle, créé en 2005, et auquel appartient le vice-président, est la force politique qui croît le plus dans le pays.

« Toute personne qui vit dans les périphéries urbaines du Brésil d’aujourd’hui - et cela fait des années que j’y vis - peut constater qu’il s‘agit là d’un phénomène important. Plusieurs compañeros du Mouvement sans toit sont aussi membres de l’église pentecôtiste de leur quartier. Nous ne pouvons pas oublier que la religion a joué un rôle important dans la formation de notre gauche », explique Fernandes [2].

Pour relever le défi que représentent les pentecôtistes pour les mouvements sociaux, il affirme qu’il faut abandonner les préjugés idéologiques. Ce n’est pas sans raison, dit-il, que le PRB est passé en un an « de mille à cent mille affiliés  », ce qu’aucun autre parti n’a pu faire. Son intention, en premier lieu, est de comprendre pourquoi ils parviennent à mobiliser tant de gens. « Il y a quelques mois, l’Église universelle a organisé un événement sur la plage de Botafogo à Rio pour recueillir des fonds destinés à élargir son réseau de radios. 650 000 personnes, pour une ville de 10 millions d’habitants, s’y sont rendues. A São Paulo, la ‘Marche pour Jésus’, organisée par les églises pentecôtistes, a rassemblé 2,5 millions de personnes ».

Une alternative dans la favela

Fernandes affirme que, dans les favelas, les pentecôtistes réussissent non seulement à ce que beaucoup de personnes abandonnent l’alcool mais arrivent parfois à ce qu’elles prennent leurs distances du trafic de drogue et de la délinquance. Et ils le font sans pressions. « Tout consiste à donner aux gens des alternatives et l’espoir de jours meilleurs. Hier soir, j’écoutais une des nombreuses radios pentecôtistes. Un type au chômage et qui boit beaucoup a téléphoné. Le pasteur lui a dit : ‘Je veux que vous sachiez que moi aussi, avant, j’ai eu ce problème’. Les pasteurs se mettent à la place des gens avant de leur donner des conseils ».

Le chercheur-activiste raconte une histoire personnelle. Il y a un an, il est tombé dans une profonde dépression suite à l’assassinat dans la favela d’un de ses meilleurs amis qui coïncida avec l’accident de plusieurs compañeros du mouvement. « J’étais seul chez moi, je me sentais très mal et je suis sorti dans la rue. Des amis m’ont proposé d’aller à l’église pentecôtiste du quartier. Comme je me sentais mal, je suis allé avec eux. Normalement dans ces cas-là, tu t’assieds à l’écart pour ne pas être vu. Mais une femme de l’église s’est approchée, nous a dit que nous étions des invités spéciaux et nous a placés tout devant, devant tout le monde. Ils nous ont présentés, nous ont appelés par nos prénoms et nous ont souhaité la bienvenue avec des chants ».

Il a ressenti une attention directe et personnelle à son égard, et a reçu un accueil très chaleureux, auquel il ne s’attendait pas. « Le culte commença avec trois pasteurs. Un groupe de jeunes filles arrivèrent d’abord en chantant et en rendant grâce à Dieu. Elles chantent très bien parce qu’elles répètent beaucoup, en tapant des mains et avec des mouvements rythmiques. Ensuite, ce fut au tour d’un groupe de femmes d’environ 40 ans avec le groupe musical de l’église. Elles dansèrent sur un rythme de samba mais avec des paroles pentecôtistes. Finalement, vint un duo de très jeunes filles, des ados, qui chantèrent et dansèrent. Tout cela dura environ deux heures, puis les trois pasteurs parlèrent mais à peine 20 minutes, en lisant la Bible. Bref, ce fut comme une fête populaire durant laquelle le message pentecôtiste n’était pas le point central. »

Fernandes, qui est athée, dit qu’il est sorti content de l’église, que son angoisse avait disparu et qu’il se sentait plus « léger ». « J’ai été surpris par la disposition des sièges, ce n’est pas comme dans une église traditionnelle, ils sont disposés en un grand cercle comme nous le faisons dans les mouvements, où les gens se regardent pendant qu’ils chantent, durant toute cette catharsis collective. Et pendant que j’étais là, je pensais que nous pourrions faire ces choses dans nos mouvements. »

Quand on se met à analyser les relations à l’échelle micro entre les églises pentecôtistes et les habitants du quartier, apparaissent quelques détails qui expliquent le succès de ces religions. « Les gens vivent une vie monotone dans leur quartier parce qu’il n’y a rien à faire le dimanche, que le quartier est vilain, qu’il n’y a pas de services publics, pas de ciné, de théâtre ou de terrain de football. Dans ces quartiers, la seule possibilité d’avoir une expérience agréable est d’aller à l’église pentecôtiste où tu vas vivre une expérience esthétique impressionnante avec de la musique, de la danse, parce que tu n’y vas pas pour chercher la vérité mais pour vivre un moment agréable, rencontrer des gens et te faire des amis, se sentir membre d’une communauté. »

De plus, les églises pentecôtistes prévoient des garderies où les mères peuvent laisser leurs enfants pendant qu’elles participent au culte. Il ne faut pas oublier que, tant dans les mouvements sociaux des périphéries que dans les églises de ces quartiers, les personnes les plus actives sont toujours les femmes mères. En général, elles sont jeunes, ont moins de trente ans, ont plusieurs enfants, sont célibataires ou ont un compagnon occasionnel. Ce sont elles qui assurent la survie de la famille. Et elles ont aussi besoin de se divertir.

« En outre », dit Fernandes, « dans le culte il y a des couleurs, les parfums d’encens en plus des chants et de la musique qui facilitent la catharsis. Les gens s’habillent très traditionnellement, les jeunes femmes n’utilisent bien sûr pas de minijupes mais des jupes longues et les hommes vont souvent au culte en costume. Un maçon en costume se sent différemment. » Par catharsis, on entend un émoi intérieur qui produit une sensation de bien-être semblable à celle vécue lors d’un concert de rock ou d’un match de football.

Au-delà de la religion

On peut constater des préoccupations similaires à celles de Fernandes parmi les activistes sociaux d’autres pays d’Amérique latine. Chez les piqueteros argentins et chez les paysans organisés du Guatemala, on essaie de comprendre les raisons pour lesquelles tant de militants des mouvements se rendent aux églises pentecôtistes. De fait, églises et mouvements travaillent avec les mêmes secteurs sociaux.

Ce qui est sûr, c’est que les discours anticléricaux de la gauche ne semblent fonctionner que pour les intellectuels qui, traditionnellement, sont hostiles à comprendre la fonction symbolique des religions, sans parler des conséquences matérielles positives pour leurs membres. L’Église universelle, par exemple, compte en son sein des spécialistes en micro-entreprises qui orientent les fidèles pour monter leurs petites entreprises et, d’une certaine manière, les aident à résoudre le problème du chômage.

Fernandes explique les énormes différences qui existent entre la réalité actuelle et celle des années 60 dans les secteurs populaires, période durant laquelle les Communautés Ecclésiales de Base (CEB) contribuèrent à la naissance de plusieurs mouvements, parmi lesquels les Sans terre, la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT) et même le PT. « Les CEB avaient une pratique très rationnelle adaptée aux personnes scolarisées. C’est pour cela qu’elles écartaient de leurs rituels la religiosité populaire la plus catharsique, comme celle qui existe dans les cultes afros, sur base de préjugés selon lesquels il s’agit de formes d’aliénation qui, selon eux, les déviaient de l’objectif de conscientisation politique ».

La matrice rationnelle des communautés de base implique des méthodes de lecture collective de la Bible, comme une forme de compréhension de la réalité. « C’était adéquat à une époque où prédominait le noyau familial plus ou moins structuré, le travailleur d’industrie ou de services avec un emploi fixe, les enfants à l’école et un futur devant soi. Avec le néolibéralisme, tout cela s’est terminé pour les secteurs populaires et ces méthodes ne fonctionnent plus. Ici, le protagoniste n’est plus l’ouvrier qualifié mais la femme et ses enfants qui n’ont aucun avenir dans cette société  », assure Fernandes.

Les Sans Toit

Le Mouvement des Travailleurs Sans Toit (MTST) est né en 1997 à l’initiative du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) afin « d’articuler la lutte pour la terre et les luttes urbaines ». La première grande occupation de terre urbaine a eu lieu cette année-là dans la ville de Campinas dans l’Etat de São Paulo, avec 5 200 familles.

Le 19 juillet 2003, le MTST a établi un campement sur un terrain appartenant à Volkswagen à São Paulo où sont arrivées 4 000 familles qui cherchaient un logement. Le gouvernement PSDB de l’Etat de São Paulo envoya la police militaire, isola le campement avec des hélicoptères et des tireurs d’élite. Le 9 août, il prit d’assaut le campement provoquant des dizaines de blessés et de détenus. L’occupation fut désarticulée.

Dans les campements, on construit des logements et des espaces communautaires de santé, d’éducation et de culture, on installe des bibliothèques populaires grâce à des dons du Venezuela, on réalise des activités théâtrales et de cinéma, on cultive des jardins potagers pour la consommation des familles et on organise des opérations de nettoyage collectif et des services de santé. De nombreux occupants sont des « {cartoneros} » qui cherchent à créer des coopératives de recyclage et de vente le carton de manière collective. Ils organisent des festivals avec des groupes de hip hop, la musique préférée des jeunes des périphéries.

Par ailleurs, la religion pentecôtiste permet que toute personne ait un contact direct avec le Saint-Esprit sans la médiation d’un pasteur. « Ce contact direct, c’est la catharsis, la fête, qui est ce que désirent les gens quand ils n’ont aucun futur dans une société qui ne leur laisse aucune place. »

La majorité des fidèles de ces quartiers n’appartiennent pas aux grandes églises telle que l’Universelle ou l’Assemblée de Dieu, mais à de petites églises très enracinées territorialement. « On peut dire que plus petites sont les égalises, plus directes sont les relations, face à face. Les gens qui vivent dans la même rue ne se connaissent pas mais se découvrent au culte du dimanche. » Dans de nombreux quartiers de la périphérie, la seule construction peinte, jolie mais non somptueuse, c’est l’église pentecôtiste qui est d’ailleurs souvent peinte par les gens du quartier eux-mêmes. L’église pentecôtiste crée un sentiment d’appartenance, de communauté.

Beaucoup de militants ressentent un certain pessimisme lorsqu’il s’agit de rendre le travail d’organisation des mouvements sociaux compatible avec les églises pentecôtistes. Ils se souviennent que les communautés ecclésiales de base sont nées dans un contexte politique très différent, et dans le cadre du Concile Vatican II qui promouvait la justice sociale et défendait « l’option pour les pauvres ».

« Alors que les catholiques n’ont jamais approuvé la richesse, et cela se note également chez un Pape conservateur tel que Benoit XVI, bien que l’on puisse parler d’un double discours, les pentecôtistes font un culte de l’enrichissement personnel. C’est pour cette raison que je crois difficile qu’ils se lient aux mouvements sociaux, même si certains petits groupes le font », dit Fernandes.

Ce qui est intéressant c’est que la réflexion idéologique est laissée en retrait. Le désir de beauté, de communion à travers la musique et la danse fait partie de la pratique du MST du Brésil (Mouvement des Sans terre), ce qu’ils appellent la « mystique » et qui joue un rôle important dans la consolidation des collectifs qui occupent des terres. Mais la majorité des mouvements sociaux, surtout dans les périphéries urbaines, ne se sont pas appropriés ce type de pratique « Je suis chaque fois plus convaincu, ajoute Fernandes, que si dans les mouvements sociaux, nous ne sommes pas capables de comprendre que les gens ont faim de beauté et de joie, nous ne grandirons pas et nous ne toucherons plus la population qui a le plus besoin de changement

Un discours purement matérialiste a fait des problèmes économiques une préoccupation quasi excluante pour la majorité des gauches, qui proviennent des classes moyennes universitaires convaincues que les pasteurs pentecôtistes exploitent l’ignorance du peuple, en référence à l’argent qu’apportent les fidèles. A partir de son expérience de psychologue, Fernandes le voit autrement : « Ils oublient que les gens, quand ils commencent à aller à l’église, commencent à se sentir mieux et reconstruisent leur vie. Qui ne paierait pas pour cela ? La classe moyenne ne trouve pas absurde de payer très cher pour une session de psychanalyse de 50 minutes avec un type qui te parle à peine et ne te regarde même pas. Cela paraît correct parce qu’il s’agit d’une pratique reconnue, « scientifique ». Mais cela ne fonctionne pas pour les classes populaires. »

Notes :

[1] Luis Esnal, « Brasil : la hora de los pentecostales », La Nación, 20 août 2006.

[2] Entretien personnel avec Marco Fernandes.

Source : IRC Programa de las Américas, septembre 2008.

Traduction : Jac Forton pour RISAL.info.

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