Amérique du Sud
Regarder au-delà des conjonctures
par Raúl Zibechi
Article publié le 18 février 2009

L’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche, la profonde crise économique mondiale, ajoutée au déclin états-unien et à l’existence de huit gouvernements progressistes et de gauche en Amérique du Sud, sont des faits si importants qu’ils ont engendré la confiance, chez de larges secteurs, de pouvoir trouver de nouvelles voies pour nos sociétés frappées par deux décennies de néolibéralisme. Il s’agit d’une conjoncture particulière et inédite, appelée à devenir un point de rupture à l’échelle planétaire.

A de multiples occasions, on a mentionné que la décadence des Etats-Unis comme unique superpuissance permet la naissance d’un nouveau rapport de forces dans la région sud-américaine, où la force décisive du Brésil s’affirme nettement ainsi que la possibilité de construire une intégration régionale qui ne prenne pas seulement ses distances de l’Empire mais aussi du libre-échange.

Par définition une conjoncture ne dure en général qu’un laps de temps relativement court. Dans ce cas-ci, on peut parler, tout au plus, d’une décennie, temps dont disposent les forces du changement pour imposer au moins une partie de leurs objectifs avant que d’autres forces, aux intérêts différents, se trouvent dans des conditions d’imposer les leurs.

L’idée que « le moment est venu » s’est installée légitimement dans les discours d’une bonne partie des dirigeants politiques et sociaux, comme le reflètent des déclarations et documents du récent Forum social mondial, qui s’est tenu à Belem (Brésil). Mais on y lit aussi la conviction que si on ne trouve pas de sortie au modèle actuel d’accumulation, c’est-à-dire au capitalisme, la crise peut déboucher sur la construction d’un monde encore pire que l’actuel. Gaza, l’Irak, la Colombie sont des exemples de ce qui peux advenir.

Une bonne partie des objectifs qui ressortent de la charte des mouvements sociaux et dans la Déclaration de l’Assemblée des Mouvements Sociaux montrent clairement quelle peut être la voie des changements. On y dénonce l’idéologie du « développement » et le « progrès », ainsi que l’impérialisme et le capitalisme dans sa guerre de conquête pour s’approprier les biens communs de l’humanité. Mais on n’y ménage pas non plus les critiques aux nouvelles formes qu’acquiert le modèle néolibéral, en particulier « les grands groupes économiques locaux – lesdites ‘multilatinas’ -, associés à une grande partie des gouvernements de la région  ». Les mouvements sociaux dénoncent, par conséquent, le méga projet qu’est l’IIRSA (Initiative d’intégration de l’infrastructure régionale d’Amérique du Sud), mené par la bourgeoisie brésilienne qui, derrière le développement d’interconnexions des infrastructures cache «  l’appropriation transnationale des biens de la nature  ».

Dans les faits, les mouvements sud-américains attaquent « leurs » gouvernements » en dénonçant les principaux projets économiques, ceux destinés à promouvoir le « développement » de la région comme, par exemple, l’exploitation minière à ciel ouvert, l’agrobusiness et les agrocarburants. Ils mettent également le doigt sur ce qui fait mal : « l’occupation d’Haïti par des troupes de pays latino-américains », sans oublier le Plan Colombie et de la présence de bases militaires étrangères. Ce ne fut pas simplement un exercice d’autonomie politique, mais plutôt une indication des urgences du moment, l’idée qu’il est nécessaire d’ « avancer maintenant » et de ne pas déléguer aux gouvernements mais créer plutôt les conditions « pour l’émergence d’une nouvelle offensive des peuples  » qui modifie radicalement le rapport de forces dans la région.

Une décennie de gouvernements d’un nouveau genre commence à montrer des apports et des limites des changements promus d’en haut et à nous montrer qui sont ceux qui sont véritablement intéressés à changer le monde. Une partie substantielle des gouvernements est plus occupée à se consolider qu’à imprimer un cours nouveau. L’unique pays capable de pousser toute la région, le Brésil, se préoccupe plus de s’ériger en puissance mondiale qu’à abandonner le modèle. Lula semble plus occupé à catapulter sa probable successeur, la ministre Dilma Rousseff, qu’à combattre l’immense pouvoir du capital financier dans son pays. Il ne suffit pas de promouvoir un monde et une région multipolaire si on n’affaiblit pas en même temps le néolibéralisme.

D’un autre côté, sortir du modèle est plus complexe que ce que l’on peut supposer. Après 10 ans d’Hugo Chavez au gouvernement, le Venezuela continue d’être un pays qui rencontre d’énormes difficultés pour sortir de la dépendance pétrolière. Il s’agit de processus très lents, pour lesquels il faut les conditions non seulement politiques mais aussi sociales et culturelles. Cuba a eu besoin de presque un demi-siècle pour cesser d’être un pays monoproducteur de canne à sucre. A ces difficultés, il faut ajouter des orientations qui renforcent le modèle, comme celle de Rafael Correa qui mise sur l’exploitation minière transnationale, un choix qui ne peut qu’aiguiser la dépendance de l’Équateur, comme cela s’est passé au cours du dernier demi-siècle. Ce n’est pas la voie pour construire le « socialisme du XXIe siècle », encore moins si elle implique d’aller contre les principaux mouvements sociaux. L’affrontement en cours entre le gouvernement de Correa et le mouvement indigène, qui s’est soldé par des dizaines de blessés et de détenus lors des actions du 20 janvier contre la loi minière, oblige à porter le regard au-delà de la conjoncture actuelle.

Les gouvernements progressistes de la région peuvent être les alliés des changements, mais les artisans du monde nouveau sont les peuples organisés en mouvements. Le cas de la Bolivie, où le gouvernement d’Evo semble marcher à l’unisson avec les mouvements, est pour l’instant la seule exception. Même si plusieurs analystes et politiciens défendent le rôle central que doivent tenir les gouvernements, il n’est pas inutile de rappeler que la conjoncture actuelle a été créée par la résistance de ceux d‘en-bas qui ont discrédité le modèle. Si ces gouvernements ne prennent pas une orientation claire, ils seront la cible, à l’avenir, de l’inévitable offensive des mouvements.

Source : La Jornada, Mexique, 13 février 2009.

Traduction : Frédéric Lévêque, RISAL.info.

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