Argentine | Recomposition syndicale
Métro de Buenos Aires : une expérience syndicale inédite
par Eduardo Lucita
Article publié le 26 avril 2009

Il s’est produit ces jours-ci, dans les profondeurs du sous-sol de la ville de Buenos Aires, un événement syndical inédit. Le Corps des délégués syndicaux (CD, Cuerpo de Delegados Sindicales) du métro de Buenos Aires [1] a convoqué tous les travailleurs à un référendum afin de déterminer s’ils étaient d’accord pour constituer un nouveau syndicat et les travailleurs ont voté massivement.

Relève des générations

Le référendum convoqué par le CD vient couronner un processus dont les débuts remontent à 1994, lorsque l’entreprise publique a été privatisée et est devenue Metrovías SA, sous un régime de concession de droit privé. Immédiatement, toute une nouvelle génération de jeunes travailleurs a commencé à faire son entrée dans le personnel. Certains avaient une expérience politique dans les milieux étudiants, mais la majorité n’avait aucune expérience syndicale antérieure, bien qu’ils aient probablement participé à la grande vague « participationniste » et de démocratisation qui a inondé le pays au début des années 80 après la fin de la dictature militaire.

L’entreprise privatisée avait besoin de ces recrutements pour occuper rapidement les postes laissés vacants par les licenciements déguisés en départs volontaires et en retraites anticipées qui avaient fortement réduit le personnel. Mais les services à fournir sont restés aussi nombreux et ont même augmenté. Entre la privatisation et aujourd’hui, le nombre de passagers transportés par kilomètre a plus que doublé et le réseau du métro s’est étendu –extension qui continue encore- ; on a rajouté de nouvelles rames de trains et de nouvelles technologies de contrôle.

Nouvelle dynamique syndicale

1997 est une année que l’on peut qualifier de « charnière » dans ce collectif ouvrier, un point d’inflexion dans la relation capital/travail. A cette époque, divers événements et conflits ont lieu, résultat de l’activité autonome de ces travailleurs qui, au fil des années, se sont peu à peu organisés de manière clandestine en une sorte de front élargi unique, d’unité sociale par-delà les différences politiques partisanes. Lors de chaque conflit, ils se sont manifestés en marge des actions officielles du syndicat dont la représentation formelle est l’Unión tranviarios automotores (UTA).

Ce processus d’organisation apparaît au grand jour en 2000. La bureaucratie du syndicat, appliquant de manière routinière les statuts, organise des élections de délégués par lignes et par secteurs ; les travailleurs présentent leurs propres candidats. Le résultat des élections est un renouvellement presque total des représentants syndicaux : sur un total de 22 délégués rentrant dans le CD, la bureaucratie ne conserve que deux sièges.

A partir de ce moment fondateur, les choses s’accélèrent. Le nouveau CD met en place des formes de participation et de résolution des problèmes orientées vers la démocratisation de la prise de décisions, en intégrant la pratique d’assemblées et d’autres formes de consultation des bases. Il organise une commission de travailleuses du métro, mène des actions culturelles et donne à son action syndicale une perspective politique large.

Cette nouvelle dynamique syndicale a obtenu des victoires très importantes : retour à la journée de 6 heures pour travail insalubre et la création de postes qui en a découlé ; élimination de la fraude à l’emploi que constitue la sous-traitance des activités en intégrant à la convention collective de nombreux travailleurs (principalement ceux affectés au nettoyage et à la sécurité) auparavant précarisés et mal payés ; obtention d’améliorations sensibles des conditions de travail et des rémunérations ainsi qu’une certaine stabilité de l’emploi, puisque cela fait dix ans qu’il n’y a pas eu de licenciements dans le métro.

Le CD du métro ne s’est pas enfermé dans une action corporative-professionnelle mais a cherché par divers moyens à partager son expérience concrète. Conforté par l’énorme triomphe qu’a signifié le retour à la journée de 6 heures, il a été l’organisateur principal du « Mouvement national pour la réduction de la journée de travail » et il a fait partie des fondateurs et des principaux animateurs de ce qui fut le « Mouvement intersyndical classiste » (MIC, Movimiento intersindical clasista) qui a tenté de rassembler l’avant-garde « classiste » du pays. Au cours de ces tentatives, il s’est non seulement heurté à un rapport de forces totalement défavorable au monde du travail mais aussi à une bonne partie des partis de gauche qui, sauf exceptions, ont boycotté ces initiatives pour la simple raison qu’ils ne les contrôlaient pas.

Représentativité et conflit intersyndical

Les succès obtenus sont liés aux processus électoraux. Chaque fois que les mandats des délégués par ligne et par branche ont dû être renouvelés, la participation a été massive, de l’ordre de 80% du registre, et les défenseurs d’une ligne indépendante du syndicat officiel ont triomphé de manière écrasante. La portée de ces résultats est accrue si l’on tient compte du fait que 12% seulement des travailleurs du métro sont affiliés à l’UTA [2]. Cependant, lors des élections internes, affiliés et non affiliés votent massivement. La représentativité du CD est incontestable et le ministère du Travail et Metrovías elle-même l’ont reconnu ainsi à plusieurs reprises en négociant directement avec le CD sans que le syndicat officiel ne participe. Cette situation ne pouvait que créer des conflits avec une direction syndicale formée aux pires pratiques bureaucratiques autoritaires du modèle syndical argentin. La direction de l’UTA est passée de la sourde oreille faite aux demandes de la base, à des menaces sur les familles de délégués et à l’agression verbale et physique par des bandes organisées payées (appelées ici « patotas  ») [3]. A tel point qu’aujourd’hui les réunions sont quasiment clandestines et que les conférences de presse ont lieu dans l’enceinte du Congrès national en guise de protection.

Vers le milieu du mois de décembre dernier, l’UTA a organisé l’élection de délégués en modifiant les critères démocratiques et avec un délai de convocation très court. Le CD a répondu en appelant à ne pas participer à ces élections truquées. Résultat : la participation a été inférieure à 7%, avec une abstention de 93%, et la base ne reconnaît pas les nouveaux délégués « bureaucratiques » élus avec le vote de presque personne.

Pour un nouveau syndicat

Dans ces conditions, les vrais délégués sont arrivés à la conclusion, après de fortes discussions [4], qu’ils n’avaient plus de place dans le syndicat. Que, pour défendre leurs acquis, ils devaient organiser leur propre syndicat, non en raison d’une conception divisionniste, comme ils l’ont expliqué à plusieurs reprises, mais pour ne pas renoncer à leur conception d’un syndicalisme démocratique et participatif.

La convocation au référendum est donc l’aboutissement d’un long cheminement fait de succès et de combats, d’affrontements avec le patronat et la bureaucratie syndicale. Après le premier jour de vote, au cours duquel la patota syndicale a une fois de plus cherché à empêcher par les coups la libre participation des travailleurs, le référendum s’est déroulé normalement sous la surveillance de policiers et de la garde d’infanterie ; les travailleurs ont convoqué un huissier pour attester la transparence de l’acte électoral. Les décomptes finaux ne laissent pas de place aux doutes : la participation a été de 70%, malgré le fait que février est un mois de vacances, et le vote en faveur du OUI a reçu 98% des voix contre seulement 18 votants pour le NON. Le premier pas est fait ; parallèlement, une demande de reconnaissance formelle a été déposée auprès du ministère du Travail par l’Association syndicale des travailleurs du subte et du premetro en s’appuyant sur la loi 23 511 d’associations syndicales, sur la convention 98 de l’Organisation internationale du travail (OIT) et sur un jugement récent de la Cour suprême sur la liberté d’affiliation syndicale.

Restructuration du capital, réorganisation des travailleurs

Ce qui se passe avec les travailleurs du métro de Buenos Aires s’inscrit dans un processus plus large. Les restructurations du système, comme celle que nous vivons depuis le milieu des années 70, apportent toujours leur contrepartie implicite, la réorganisation des travailleurs sur de nouvelles bases. Les syndicats SUD en France, les Comités de base en Italie ou les nouveaux syndicats apparus en Corée du Sud et en Afrique du Sud ou les Conlutas au Brésil sont l’expression de cette réorganisation.

Dans notre pays, la formation de la Centrale des travailleurs argentins (CTA) au début des années 90 a été la première expression de ce phénomène bien que des courants internes contradictoires aient bloqué son développement. Plus récemment, les syndicats de céramistes et d’enseignants de Neuquén, ceux de l’industrie du pneu de San Fernando, la branche Bahía Blanca-Cnel Dorrego de la CTA prouvent qu’un nouveau syndicalisme aux caractéristiques et pratiques contrastant nettement avec celles en vigueur au cours de la période antérieure est en train de naître, un syndicalisme où les organisations de base agissent de manière autonome par rapport aux directions syndicales traditionnelles. Le CD du métro s’inscrit dans cette tendance, à plus forte raison dans cette conjoncture de forte crise mondiale où l’on a besoin de syndicats menant une politique de classe.

La possible formation d’un nouveau syndicat, issu de la scission d’un syndicat historique, est un rappel à l’ordre pour l’ensemble de la bureaucratie syndicale argentine et pour le gouvernement national lui-même.

Conscients de cela, ni le ministre du Travail ni le secrétaire général de la Confédération générale du travail de la République argentine (CGT) n’ont perdu de temps pour proclamer leur opposition. Faisant ainsi fi de l’essence de la liberté syndicale : le droit des travailleurs à se doter de leurs propres formes d’organisation.

Pour nous qui, issus d’une gauche de classe, soutenons résolument cette initiative et défendons le droit des travailleurs à se doter de leurs propres formes d’organisation, il est évident que c’est le CD qui représente véritablement les travailleurs du métro, avec ou sans reconnaissance légale.

Nous intervenons dans ce débat en défendant les valeurs constitutives d’une pleine démocratie syndicale : la consultation de la base, le respect des décisions, la rotation des dirigeants, la représentation des minorités. Le CD possède suffisamment d’autorité politique pour faire progresser cette démocratie. Le débat commence tout juste et peut ouvrir une nouvelle voie dans le syndicalisme argentin sclérosé.

Notes :

[1] En Argentine, on appelle le métro « Subte », dérivé de « Subway » car les premiers capitaux qui l’ont construit étaient anglais.

[2] Ce faible taux d’affiliation, dans un pays où l’appartenance syndicale a toujours été élevée, obéit à des raisons historiques. A ses débuts, le syndicat regroupait des travailleurs du système de transport de tramways (Tramway-Tram) auxquels se sont ensuite ajoutés les travailleurs du métro. Mais, à la fin des années 50 et au début des années 60, le transport automobile collectif (bus) a commencé à s’imposer et les tramways ont été supprimés –une décision politique dont on commence tout juste à reconnaître l’irrationalité environnementale- et, dans leur grande majorité, les affiliés du syndicat sont devenus chauffeurs de bus. De ce fait, les travailleurs du métro sont devenus marginaux et ils ont peu été pris en compte par la direction syndicale formelle ; par ailleurs, l’activité professionnelle des travailleurs du métro a plus de rapport avec l’activité ferroviaire qu’avec celles des chauffeurs de bus.

[3] A la mi 2008, au moment où le CD donnait une conférence de presse dans les installations de l’hôtel Bauen, récupéré par ses travailleurs, une « patota » du syndicat a agressé les délégués et a détruit une bonne partie des installations de l’hôtel. Comme ils ont recommencé à agresser les travailleurs lors de la première journée du référendum, une commission composée de Mères de la place de Mai - ligne fondatrice, d’un prix Nobel de la Paix, de députés, d’artistes et d’intellectuels reconnus ainsi que de dirigeants politiques de gauche a été créée et accompagne quotidiennement les élections.

[4] Il est intéressant de relever certains débats au sein du CD. Au premier d’entre eux qui portait sur le fait de savoir s’il était opportun de ne pas se présenter aux élections truquées convoquées par la bureaucratie, l’argument principal a été que se présenter aurait signifié valider les pratiques de la bureaucratie. Un second niveau de discussions a été de savoir si proposer son propre syndicat revenait à diviser la corporation et s’il ne valait pas mieux s’organiser comme une section à l’intérieur du syndicat lui-même ; on a argumenté que c’était bien la bureaucratie qui divisait le syndicat par ses actions et sa violence et non les travailleurs. Enfin, la question a été posée de savoir si les statuts du nouveau syndicat devaient envisager que les travailleurs du bus puissent aussi s’affilier. Pour le moment, seuls les travailleurs du métro seront affiliés, mais à terme on ne peut pas écarter une réorganisation des travailleurs des transports en général.

Source : Punto de Vista Internacional (www.puntodevistainternacional.org), février 2009.

Traduction : Catherine Goudounèche, pour RISAL.info.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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