Elections présidentielles
Colombie : avec Uribe, vers la guerre intégrale ?
par Frédéric Lévêque
Article publi le septembre 2002

Ce que les sondages laissaient présager depuis de nombreux mois s’est finalement accompli. Alvaro Uribe Vélez, candidat dissident du Parti libéral - section colombienne de l’Internationale socialiste - a été élu le dimanche 26 mai 2002  la présidence de la république colombienne. Cette victoire, avant d’être celle d’un homme, est celle d’un projet, le projet paramilitaire.

En mars dernier,  l’issue des élections législatives, le porte-parole des paramilitaires, Salvatore Mancuso, se félicitait de contrôler 35% des nouveaux élus du Congrès de la République. Deux mois plus tard, les élections présidentielles rendaient leur verdict avec une victoire au premier tour d’Alvaro Uribe Vélez qualifié par beaucoup de candidat du paramilitarisme.

"La base sociale des Autodéfenses (AUC) - le nom officiel des paramilitaires - le considère comme son candidat (...) Dans le fond, c’est l’homme le plus proche de notre philosophie", affirme,  propos du nouveau président, le leader historique des AUC, Carlos Castaño, dans le livre "Ma Confession". Selon Newsweek (27.03.02), "les paramilitaires ont maintenu un profil relativement bas depuis qu’Uribe a commencé  monter dans les sondages". Fermin Gonzalez rapporte quant  lui que dans des petites villes les Autodéfenses sont allés jusqu’ "recenser les votants maison par maison, quitte  les tuer ensuite si les votes ne correspondaient pas" (Inprecor, Juillet 2002). Il rend compte aussi d’"agressions militaires contre certains quartiers populaires comme  Medellin, le tout visant  engendrer un sentiment de peur", une peur qu’ont affrontée les militants du Front Social et Politique de Lucho Garzon dont des centaines furent assassinés.

Pour comprendre pourquoi le nouveau président bénéficie de tant de considération de la part des paramilitaires, responsables de 80% des violations des droits de l’homme dans ce pays, il est nécessaire de se pencher sur son déj long parcours politique, un condensé de la tragédie colombienne en quelque sorte.

Uribe et le narcotrafic

L’industrie cinématographique hollywoodienne a souvent mis en image le stéréotype du Colombien vendeur de drogues aux cheveux gominés. Uribe, s’il ne correspond guère  cette image, a par contre largement bénéficié des réseaux d’influence et de l’argent provenant du trafic de drogue. C’est du moins ce que prouve sa biographie non officielle "El señor de las sombras" (Joseph Contreras, 2002).

Ce livre nous apprend ainsi que le père du nouveau président, Alberto Uribe Sierra, dont l’assassinat par les FARC-EP (plus importante guérilla du pays) en 1983 a été maintes fois cité par les entreprises médiatiques durant la couverture des élections [1], était un collègue du "clan" Ochoa, éminences du cartel de la drogue de Medellin. En tant que grand défenseur des "valeurs familiales", Alvaro Uribe allait suivre,  l’instar de ses frères, les traces de papa et continuer  fréquenter le milieu des narcotrafiquants et des gros propriétaires terriens dans lequel il avait toujours vécu. Ainsi, en 1982, selon l’enquête d’un journaliste colombien - en exil actuellement -, il aurait été démissioné du poste de directeur de l’Agence Aéronautique Civile après deux ans de bon et loyaux services, des services rendus notamment au Cartel de Medellin par l’octroi  ses pilotes de licences de vol leur permettant le transport de la drogue hors de la Colombie.

Grimpant petit  petit les échelons politiques, Uribe devint, en 1982, maire de Medellin au moment où le tristement célèbre cartel local était  son apogée. A la tête de cette maffia, un certain Pablo Escobar régnait en maître sur la ville. Présidant le narco-développement économique de la capitale du département d’Antioquia, Escobar, pour améliorer son image et s’assurer une clientèle, stratégie qui le mènera  être élu au Congrès, financait des projets dits "communautaires" comme la plantation de milliers d’arbres dans la ville ou la construction d’un quartier pour les pauvres - Medellin Sin Tugurrios.

Durant la dernière campagne électorale, avant d’être assassiné, l’évêque de Cali, Isaias Duarte Cancino, avait dénoncé l’utilisation d’argent sale dans le financement de campagnes politiques. Probablement visait-il le nouveau président colombien et la présence dans son staff, notamment, de Pedro Juan Moreno Violla, ami et bras droit d’Uribe nommément accusé par la Drug Enforcement Administration (DEA) - le service anti-drogues du gouvernement étasunien - de s’être servi de son entreprise d’importation de précurseurs chimiques pour l’élaboration de la cocaïne et qui vient d’être nommé  la tête du Central Nacional de Inteligencia (CENIT), un organe hautement stratégique pour le projet sécuritaire du nouveau mandataire.

Les CONVIVIR

Après être passé 8 ans au Sénat, Alvaro Uribe Vélez devint en 1994 gouverneur du département d’Antioquia. Prétendant stimuler la "participation citoyenne" dans la génération d’emplois dans le cadre de son projet d’"Etat communautaire", le gouverneur mit en place et appuya l’organisation d’un modèle paramilitaire de sécurité publique. Sur base du Plan Intégral de Sécurité Rurale, Uribe impulsa un programme de formation de milliers de civils afin de créer les associations communautaires "CONVIVIR", groupes de civils armés qui devait exercer des fonctions défensives et préventives, de communication et d’information en soutien  la force publique. Très vite, ces associations se multiplièrent, débordèrent leur "cadre légal" et se mirent au service des intérêts de gros propriétaires terriens et de narcotrafiquants. Carlos Castaño, lui-même, reconnaît dans "Ma Confession" que la création des CONVIVIR était basée sur le même principe que les Autodéfenses et que "ceux qui en profitèrent étaient les narcotrafiquants qui se consacraient  monter de petites CONVIVIR sur leurs terres. Il était habituel de voir cinq camionnettes Toyota, avec un narco dedans escorté de manière impressionante de gardes du corps portant des armes fournies par l’Etat". C’est l’époque des grands massacres de la région agricole et bananière d’Uraba, région connue pour sa grande tradition de luttes syndicales. Pour Uribe, les CONVIVIR ne servirent qu’ protéger les citoyens des kidnappings, des extorsions, des assassinats et des massacres commis par la guérilla. Comme il le déclara cyniquement  El Tiempo, le 3 février dernier : "Aujourd’hui, Uraba est une zone où règne une bonne coexistence entre entrepreneurs et travailleurs".

Bien qu’interdites en 1999, le développement de ces coopératives permit aux paramilitaires de se structurer et de se fortifier. Le quotidien El País, de Cali, rapporte d’ailleurs dans son édition du 3 ao »t 1998, de la fusion des CONVIVIR avec les paramilitaires : "Des représentants de (...) coopératives de sécurité privées ont annoncé qu’ils s’armeront et s’uniront au mouvement paramilitaire des Autodéfenses Unies de Colombie -AUC". De petits groupes disséminés dans des zones spécifiques du pays dans les années 80, les paramilitaires sont devenus en l’état actuel, une véritable armée d’occupation et d’extermination et se profilent aujourd’hui comme des interlocuteurs d’un éventuel processus de négociation, malgré les divisions qui semblent les toucher.

Elu par les classes moyennes ?

Bien que sa victoire électorale au premier tour soit toute relative puisque près de 60% des électeurs potentiels se sont abstenus, il est légitime de se poser la question de savoir pourquoi un tel homme fut élu  la présidence. Le peuple colombien manquerait de mémoire collective, sociale, affirmait récemment un avocat- défenseur des droits de l’Homme au Parlement belge. Peut-être ! Peut-être aussi que les promesses de paix des gouvernements précédents ont fini par lasser face  l’accroissement de la violence du conflit. En tout cas, une partie de la réponse se situe sans doute dans la perception de la guerre par la classe moyenne et dans le divorce total entre la ville et la campagne. Pour Maurice Lemoine, du Monde Diplomatique : "Longtemps, les citadins des classes moyennes ne se sont pas rendus compte qu’il existait un conflit en Colombie car il se déroulait dans les campagnes lointaines et que les victimes étaient des guérilleros, des soldats ou des paysans. Les villes n’étaient pas touchées. Et, en fait, il y eut une prise de conscience de l’existence de cette guerre avec cette affaire des enlèvements. L , les classes moyennes ont très sincèrement l’impression d’avoir  faire  des bandes de gangsters." [2]. C’est  cette classe moyenne qu’Alvaro Uribe est parvenu  vendre le rêve d’une nation solidaire avec un classe moyenne forte. En attribuant la précarité et l’appauvrissement de la population  la guerre et aux concessions faites aux guérillas, le nouveau président fait croire que son projet de "sécurité démocratique" permettra de mettre un terme aux agissements des groupes armés illégaux. Rappelons que les porte-paroles des paramilitaires prétendent aussi incarner les intérêts de la classe moyenne.

Une main ferme

Durant la campagne, les médias commerciaux nationaux ont permis au candidat indépendant de se tailler un nouveau costume. Ils auraient pu rappeler son soutien public  des généraux démis de leur fonction pour leur implication avérée dans des massacres, faire référence  son rôle dans le sabotage du processus de paix avec l’ELN (Armée de Libération Nationale) ou encore faire mention des accusations de l’organisation des parents de disparus ASFADDES l’accusant de complicité dans le meurtre de deux étudiants  Medellin en 1995. Malgré les dénonciations et les mises en garde des défenseurs des droits de l’Homme, Uribe a été élu. "Avant de se préoccuper des critiques de quelques organismes, je dois m’occuper  ce que cesse le bain de sang en Colombie", affirma-t-il. Avec un grand coeur et une main ferme pour reprendre son slogan de campagne. Une main tenant fermement un fusil. Car, tout au long de sa campagne, Uribe s’est affirmé comme un partisan de la manière forte avec les insurgés alors que le processus de paix avec les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC-EP) pataugeait avant d’être rompu en février dernier. "Les violents ne négocient qu’avec un Etat qui sait les contenir", se plaît-il  répéter (Le Courrier de Genève, 25.05.02).

Il s’est prononcé  plusieurs reprises pour le doublement des effectifs des forces armées et de la police nationale. Ainsi que pour une aide militaire étrangère accrue. Il propose d’intégrer quelques 180.000 vigiles d’entreprises privées  la force publique "afin de créer un meilleur climat de sécurité pour les investisseurs" (El Tiempo, 01.07.02). Mais sa proposition la plus controversée, celle qui a provoqué une levée de boucliers chez les défenseurs des droits de l’Homme, est celle d’organiser un million de civils (notamment les taximen et les transporteurs routiers) avec des radios, et dans certains cas des armes [3], pour créer un réseau national d’information servant les intérêts de la force publique, sur le modèle des CONVIVIR. Profiter de la précarité sociale et économique de la population civile pour la convertir en un instrument essentiel de la politique contre-insurrectionnelle, pour l’organiser sous le contrôle de la force publique en une armée de mercenaires potentiels. Et en récompensant les meilleurs chaque lundi lors de la "Journée de la récompense". Un projet philosophiquement fidèle a la "doctrine de sécurité nationale" qui visent, entre autres,  mobiliser toutes les ressources humaines de la nation, la population, dans un cadre organisé, pour mener ce qui est communément appelé une guerre intégrale.

Néolibéralisme et autoritarisme

Depuis 1990, les bases de l’"ouverture économique" et du démantelement de l’Etat ont été mises en place en Colombie. Les trois derniers gouvernements ont conduit la même politique néolibérale. Et le nouveau locataire de la Casa de Nariño - le palais présidentiel - ne devrait point dérroger  la règle. Déj en tant que sénateur, Uribe avait largement démontré ses convictions en matière d’orientation économique en impulsant notamment la réforme des pensions et la réforme du travail éliminant de nombreuses conquêtes ouvrières dont le droit de grève dans les entreprises publiques et la stabilité de l’emploi. En tant que gouverneur d’Antioquia, cet homme,  la réputation de "gérant efficace et moderne", avait "dégraissé" son administration du tiers de ses membres. Il ne fait donc guère de doute qu’Alvaro Uribe a depuis longtemps fait sien le projet de Zone de Libre Echange des Amériques impulsé par les Etats-Unis et les institutions financières internationales, un projet excluant qui engendrera des fortes résistances populaires et auxquelles Uribe, sans guère de doutes, répondra par la terreur d’Etat qui, depuis des décennies, est avant tout un moyen d’imposer un certain type de développement économique.

L’oligarchie colombienne a eu recours de tout temps  la force publique et  des tueurs  gage pour défendre ses intérêts face aux résistances déployées par les mouvements paysans, indiens et ouvrier. Dans les annés 60, les groupes paramilitaires ont été légalisés par l’Etat [4]. Formés par l’armée et ses assesseurs venus du Nord  l’école de la stratégie étasunienne de la "doctrine de sécurité nationale" et  la pratique de la "guerre de basse intensité", les milices paramilitaires vont véritablement prendre leur ampleur  partir des années 80, sous l’impulsion cruciale du narcotrafic, une de leurs sources principales de financement. Leur expansion va provoquer d’importants déplacements de population - on compte plus de deux millions de déplacés aujourd’hui en Colombie - et appuyer des processus de concentration de la propriété de la terre. C’est vraiment  partir de cette époque que se développe la contre-réforme agraire, une véritable relatifondisation  des fins spéculatives. Les grands propriétaires terriens, 5.000 personnes, possédaient 32% de la terre en 1984, 45% en 1997, et plus de 50% aujourd’hui (Héctor Mondragón, Colombia : ¿O reforma agraria o mercado de tierras ?, LRAN, Washington, Avril 2002). Ces données sont essentielles car la question agraire est au centre du conflit sanglant qui déchire le pays depuis des années et sa résolution, par une réforme radicale, permettrait de progresser vers une paix juste et durable.

Mais dans le cadre de la globalisation réellement existante, les droits sociaux et économiques des paysans ne font guère le poids face aux besoins du World Market : l’exploration et l’exploitation pétrolière et minière, les télécommunications, les infrastructures de transport par voie terrestre, fluviale et maritime, les centrales hydroélectriques, les projets d’exploration biologique et génétique. Sur la question, le "Manifeste démocratique" du nouveau président colombien dit ceci : "Fraternité dans la propriété de la terre, sans féodalisme ni lutte des classes". Une jolie formule qui s’accordera sans doute très bien des "associations pour la production" (Héctor Mondragón, idem) que veut impulser la Banque mondiale sur la base qu’il ne sert  rien de redistribuer la terre, l’économie paysanne n’étant pas assez rentable. Et l’institution de promouvoir des "alliances stratégiques" entre entreprises transnationales de l’agro-industrie et paysans afin que ces derniers cessent de cultiver les aliments qu’ils consomment, qu’ils abandonnent leur souveraineté alimentaire pour le dire autrement, au profit de monocultures de palmes africaines ou de caoutchouc, par exemple, destinées au marché mondial. Et comme l’histoire a prouvé la grande capacité de résistance paysanne tant au niveau économique qu’au niveau politico-militaire, la terreur d’Etat restera un instrument d’une efficacité redoutable pour nettoyer le territoire de "gens inefficace et superflus", "La guerre pouvant prendre la place d’un programme de mobilité accélérée", comme l’affirmait L. Currie (Desarrollo económico acelerado, F.C.E., México, 1968).

Cet approfondissement du modèle économique néolibéral sera accompagné par une réforme radicale de l’Etat et de son administration.

Depuis l’indépendance, partis libéral et conservateur ont monopolisé le champs de la politique institutionnelle dans le pays. Ils se sont parfois affrontés les armes  la main comme durant La Violencia (1948-1953) avec le développement des guérillas libérales et puis communistes, et, ensuite, ont fait alliance dans le Frente Nacional  partir de 1957 pour fermer l’espace politique et développer leur clientèle en se répartissant les postes publics. Comme dans de nombreux pays latino-américains, ce système est aujourd’hui en crise [5]. Uribe a pu émerger grâce  cette crise du traditionel système de parti unique  deux têtes en axant sa campagne contre la corruption, la bureaucratie et la politiqueria et en proposant paradoxalement un référendum contre un système qui lui a servi de tremplin pour devenir successivement maire, sénateur, gouverneur et maintenant président.

Uribe concoit son projet d’Etat sous le vocable d’"Etat communautaire" qui s’apparente  la mise en place de réformes de type autoritaire par la centralisation du pouvoir dans les mains de l’exécutif au détriment du législatif ne bénéficiant guère de crédibilité, surtout depuis les scandales de fraude qui l’ont ébranlé lors des élections en mars dernier. Par le regroupement des municipes et le rabotage de leur autonomie, par la fusion du ministère de la Défense et de la Justice, par l’affaiblissement de la Cour constitutionnelle et de la Defensoria del pueblo, organe public de défense des droits de l’Homme, le gouvernement Uribe poursuit la ligne tracée par ses prédécesseurs, aux ordres de Washington et des organisations multilatérales de crédits, en centralisant le pouvoir d’un Etat débarrassé de ses "trop-pleins de bureaucratie" pour mener  bien l’offensive contre les actes "terroristes" des mouvements politiques et sociaux, civils et armés. Le nouveau ministre de l’Intérieur et de la Justice, Fernando Lodoño, affirma  ce propos qu’il est nécessaire de réformer les systèmes d’exception consacrés par la Constitution de 1991 et faire place  un régime d’état de siège [6] qui permette de "limiter les libertés publiques, suspendre l’exercice des droits citoyens et modifier la structure de l’Etat". En un mot, donner forme  un modèle politique autoritaire et violent où le maintien de l’ordre et l’action arbitraire des appareils militaires, judiciaires et gouvernementaux formeraient l’axe central pour lutter contre la "subversion".
Vents guerriers

Lucho Garzon, candidat aux dernières élections pour le Pôle Démocratique et le Front Social et Politique qualifiait récemment Uribe de nouveau Sharon ou de réplique de Fujimori - l’ancien président péruvien -, deux fidèles serviteurs des intérêts stratégiques étasuniens. Pour Fermín Gonzales, de Présent pour le Socialisme (PPS), les Etats-Unis "veulent avec Uribe une copie du Mexicain Fox, qu’’il articule le Plan Puebla Panamá avec le Plan Colombie, pour assurer ainsi l’exploitation de nos ressources énergétiques, stratégiques et naturelles, et, dans le même temps, réaliser les méga-projets de télécommunications et de voies routières" (Inprecor, juillet 2002).

Minimisant les irrégularités flagrantes lors des élections, les Etats-Unis n’ont pas manqué d’exprimer leur enthousiasme pour la victoire du candidat d’extrême droite. Ainsi, alors que les résultats officiels n’étaient pas encore annoncés, l’ambassadrice étasunienne, Ann Paterson, faisant fi du protocole, accourait déj au quartier général d’Uribe pour le féliciter. Quatre jours plus tard, c’était au tour d’Otto Reich, un des leaders des anti-castristes de Miami, impliqué dans de nombreuses opérations contre-insurrectionnelles sur le continent et sous-secrétaire d’Etat aux affaires hémisphériques de l’équipe Bush, de se rendre  Bogotá pour donner ses instructions au nouveau mandataire colombien en terme de "gestion de conflit", de remboursement de la dette extérieure, et pour s’assurer de la réforme territoriale et politique qui permettra aux intérêts de sécurité nationale étasuniens de trouver en Colombie une terre accueillante. Lors de sa visite, Otto Reich réaffirma la "continuité" et l’étroite coopération avec la Colombie que son gouvernement de croisés anti-terroristes maintiendra dans la lutte anti-drogues et la "promotion démocratique", ce qui, en langage décrypté, et dans le cadre du Plan Colombie et de l’Initiative Andine, signifie la poursuite de l’entraînement des militaires colombiens aux stratégies contre-insurrectionnelles, la fourniture de matériel de guerre et de renseignement, la poursuite des fumigations de produits chimiques sur les champs de coca n’ayant pour seul effet que la destruction de milliers d’hectares de forêts et de cultures.

Depuis la rupture des négociations de paix en février dernier, les FARC-EP mènent une offensive particulièrement agressive partout  travers le pays, en s’attaquant notamment  tous les représentants locaux. Le 16 juillet, quelques 225 maires et des milliers de conseillers municipaux avaient déj démissioné de leur mandat suite aux ultimatums lancés par la guérilla dans quelques 465 municipes. Dés le premier jour de son mandat, alors que les impressionantes mesures de sécurité étaient supposées assurer le bon déroulement de la cérémonie de sa prise de fonction, Alvaro Uribe subissait déj sa première humiliation quand trois roquettes touchèrent le palais présidentiel en plein milieu de Bogotá. Face  la situation, le nouveau président a déj instauré le dénommé "Etat de commotion intérieur" et mis certaines zones sous le dictat de l’armée.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, le Congrès vient de donner son feu vert pour l’utilisation des ressources destinées au Plan Colombie, et donc officiellement  la lutte anti-drogues, dans le combat contre le "narcoterrorisme". Otto Reich et d’autres fonctionnaires d’Etat s’efforcent quant  eux de rescussiter, dans le cadre du redéploiement militaire impérial dans son pré-carré latinoaméricain, le projet étasunien d’une force d’intervention multinationale visant  prêter main forte  l’armée colombienne dont on dit déj depuis longtemps, et même si la Colombie est le troisième destinataire d’aide militaire étasunienne, qu’elle est incapable de venir  bout des forces insurgées. Selon les conclusions tirées par un rapport du Collège de Guerre des Etats-Unis, "Bien que les forces armées de Colombie se soient améliorées (...) ces dernieres années, il manque encore les moyens, l’organisation et la volonté politique nécessaire pour mettre en déroute la guérilla. Pour Thomas Marck, l’auteur du rapport, "l’unique sortie se situe dans la création de "forces locales" avec des civils qui puissent contrôler le terrain que l’armée laisserait pour se concentrer dans d’autres zones" [7].

Depuis des décennies, la Colombie se trouve plongée dans un engrenage chaque jour plus violent avec une augmentation exponentielle des violations des droits de l’homme. Le candidat de la manière forte a aujourd’hui pris les rênes du pouvoir sous le patronage de l’Oncle Sam. Comme premières mesures, dans le cadre de l’"Etat de commotion intérieure", Uribe vient d’imposer une taxe sur les grosses fortunes pour financer la guerre, de lancer son programme d’organisation de civils et a augmenté de façon drastique les fumigations provoquant d’importants déplacements de population.

"Beaucoup de Colombiens n’oublient pas qu’Uribe formula son projet face  une organisation qui a été qualifiée comme la plus réactionnaire du pays, celle des éleveurs." A leur congrès, en novembre 2000, " Uribe fut reçu par les participants avec un salut phalangiste". Un tel fait, rapporté par Joseph Contreras ("El señor de las sombras", 2002), ne permet guère de douter de la philosophie du nouveau président. Mais arrivera-t-il  convaincre tous les secteurs économiques dominants et  créer une unité de commandement dans la lutte contre "l’ennemi interne" ? Rejouera-t-il la farce du processus de paix comme son prédecesseur ? Quelle sera sa marge de man“uvre alors que la Colombie, au vu des indices économiques, peut devenir une "nouvelle Argentine" ? Les faucons de la Maison blanche sont-ils prêts  s’engager dans une guerre intégrale en Colombie alors que les canons de la guerre sont tournés vers l’Irak ? Les mois qui viennent nous donneront une idée ...

Notes :

[1Le Courrier de Genève rapporte qu’ "en 1982, des travailleurs agricoles syndiqués sont assassinés dans la finca La Mundial appartenant  l’actuel candidat. Peu de temps après, le clan Uribe remet la finca Guacharacas  la XIVe brigade de l’armée, qui  son tour donne ce terrain  des paramilitaires. Fin 1982, ce terrain sert de base au massacre de vingt paysans  proximité de la petite ville de Remedios. C’est dans ce contexte que se situe le meurtre par la guérilla du père d’Alvaro Uribe".Zelik Raul, Les douteuses fréquentations de Monsieur Propre, Le Courrier de Genève, 25 mai 2002.

[2Propos de Maurice Lemoine tenus lors de la Conférence "Colombie : Intervention étrangère et résistance populaire" organisée par le Centre d’Etudes sur la Colombie (CESCO)  Bruxelles le 30 octobre 2001.

[3"Chaque route sera  la charge d’un colonel de la police ou de l’armée et des groupes de vigilance patrouilleront les routes, y compris rurales où les rebelles ont l’habitude de dresser des postes de contrôle. Selon le président, cette organisation sera légale et transparente et commencera  fonctionner avec des groupes de sécurité dans des quartiers et des commerces".Ciberoamérica, Red de informantes civiles, controvertido plan de seguridad de Uribe, ...

[4Dans le cadre de l’application de la "doctrine de sécurité nationale", de lutte contre "l’ennemi interne", "des assesseurs nord-américains recommandent la formation d’organisations de type anti-terroriste" pour la lutte anti-communiste. A la suite de cette proposition est adopté le décret 3398 de 1965, lequel devient postérieurement permanent au travers de la loi 48 de 1968, avec laquelle un fondement légal est donné pour l’organisation de la "défense nationale", la "défense civile" et la promotion de l’organisation des "autodefensas".Campaña derechos humanos : !Ya¡, Conflicto armado y paramilitarismo en Colombia.

[5Pour la première fois en 60 ans, le Parti conservateur, organisation du président sortant Andrès Pastrana, n’a pas présenté de candidat propre aux élections présidentielles. En ce qui concerne les législatives de mars 2002, les candidats des partis libéral et conservateur n’ont même pas recueilli 40% des suffrages.

[6"L’état de siège est projeté comme faisant partie de la politique de contention des protestions sociales face  la fusion du ministères et  l’amaigrissement de l’Etat, face aux licenciements massifs de travailleurs officiels, face  la réforme du statut des enseignants, (...)" Ramirez Luis Jairo, De nuevo, la vieja receta del Estado de Sitio, CMI Colombia, Junio de 2002.

[7Alfredo Camelo Bogotá, ¿Quién elige al Presidente de los Colombianos ?, Deslinde, n°31, juin/ ao »t 2002.

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