Venezuela : peut-on croire les sondeurs ?
par Justin Delacour
Article publié le 22 janvier 2003

Depuis un an, plusieurs correspondants de presse au Venezuela ont sans cesse tenté de décrire le Président Hugo Chavez comme un leader impopulaire. Leurs sources les plus courantes sont les "sondages" qui affirment que le taux de soutien à Chavez est tombé à environ 30 pour cent.

Les journalistes commerciaux citent rarement les sources de leurs sondages.
Alors je les ai contactés, et la plupart des journalistes ne m’ont donné le nom que de deux sociétés de sondage vénézuéliennes - Datanalisis et Keller and Associates.

Une enquête sur les opérations de ces deux sociétés de sondage et leurs relations avec les correspondants révèle, et c’est le moins que l’on puisse dire, une irresponsabilité chez ces journalistes qui citent les sondages de ces deux sociétés sans jamais dire que ces sociétés sont dirigées par des ennemis acharnés de Chavez et que leurs échantillons ne sont pas représentatifs de la population vénézuélienne.

Le premier élément qui jette un doute sur les sondages est l’engagement politique des directeurs de ces sociétés - José Antonio Gil Yepes de Datanalisis et Alfredo Keller de Keller and Associates.

Au cours d’un récent échange de courriers électroniques, le correspondant du Los Angeles Times T. Christian Miller a reconnut que les deux sondeurs sont "assez anti-Chavez", mais défend leur crédibilité parce que les deux "font des sondages de porte-à-porte pour obtenir l’opinion des plus pauvres dans leurs enquêtes et maintenir l’équilibre entre sexes et religions, par exemple". Cette affirmation de Miller est contestable au vue des faits. Mais avant de présenter des preuves du contraire, nous aimerions souligner les problèmes posées par l’engagement politique de ces deux sondeurs.

"IL FAUT TUER CHAVEZ"

Gil Yepes et Keller ne sont pas seulement "anti-Chavez", ils sont ouvertement et violemment anti-Chavez. Dans un article du 8 juillet dans le Los Angeles Times, Miller décrit Gil Yepes comme un homme appartenant à "l’élite Vénézuélienne" qui "fréquente les milieux d’argent, de pouvoir et d’influences" et "qui fréquenta les meilleures écoles US".

Il est certainement choquant que le LA Times cite Gil Yepes : "il faut tuer Chavez".

Mais il est encore plus choquant que le LA Times et d’autres médias commerciaux persistent à citer les résultats des sondages effectués par Gil Yepes après que ses envies de meurtre aient été dévoilées par le LA Times.

Selon T. Christian Miller, Gil Yepes voyait l’assassinat de Chavez comme la seule issue "de la crise politique autour de Chavez". Gil Yepes a depuis affirmé que la citation fut sortie du contexte et qu’il ne faisait qu’une référence à une opinion répandue parmi les opposants à Chavez.

Mais examinons le contexte en question.

Jose Antonio Gil fait partie de l’élite du pays.

Il fréquente les milieux d’argent, de pouvoir et d’influences. Il fréquenta les meilleures écoles US. Il dirige un des instituts de sondages les plus prestigieux du pays.

Et il ne voit qu’une seule issue à la crise politique autour de Hugo Chavez.

"il faut le tuer", a-t-il dit, en plantant un doigt sur la table de son bureau loin au-dessus des rues sales de la capitale. "Il faut le tuer". Il est inutile de chercher plus loin que le propre site web de la société Datanalisis [ http://www.datanalisis.com/] pour découvrir un engagement politique ouvert qu’on ne s’attendrait pas à trouver chez une société qui effectue des sondages respectables. Par exemple, dans le résumé d’un rapport de juillet 2002 de Datanalisis [http://www.datanalisis.com/publicaciones/detalles.asp?Cod=82], la société décrit de manière absurde le conflit politique en cours comme un conflit entre le gouvernement (’el oficialismo’) et "le reste du pays".

Malgré le ridicule d’une telle analyse, elle démontre de manière appropriée la haine de classe profondément enracinée dans un large secteur de l’opposition vénézuélienne dirigée par les milieux d’affaires, qui préfère prétendre que les milliers de pauvres et de travailleurs qui soutiennent Chavez n’existent pas.

Lorsqu’une manifestation massive en faveur de Chavez se déroula à Caracas le 13 octobre et démontra qu’une bonne partie du "reste du pays" soutenait Chavez, la rédaction du journal El Nacional, contrôlé par l’élite du pays, s’enflamma. El Nacional, qui paie et publie les sondages de Datanalisis, qualifia sans nuances les partisans de Chavez de "lumpen" qui furent attirés à l’intérieur du pays par "un morceau de pain et un peu de rhum" pour "venir et applaudir le grand homme de la nation".

Comme le souligne le grand anthropologiste Vénézuelien Johnny Alarcón Puentes, les termes "lumpen, hordes en haillons, ivrognes, et meutes n’étaient que quelques-unes des épithètes proférées par les riches contre les citoyens à peau bronzée, contre les marchands ambulants, contre les travailleurs, contre les indigènes et contre tous ceux qui vivent dans les ghettos et dans les quartiers modestes et qui osent élever la voix contre les puissants".

Ainsi, du point de vue d’une bonne partie de l’opposition, l’analyse de Datanalisis selon laquelle le "reste du pays" s’oppose à Chavez a un sens. Puisque les élites sont ceux qui "comptent", et les moins privilégiés peuvent être relégués au rang virtuel de sous-humains. Les pauvres et les travailleurs qui soutiennent Chavez ne font pas partie du "reste du pays".

LA LUTTE A MORT D’AFLREDO KELLER

Comme pour Gil Yepes, il y a de bonnes raisons de croire que le sondeur Alfredo Keller en soit arrivé à proposer une solution violente à la crise vénézuéliene. Dans une lettre récente de Keller www.petroleumworld.com/issues344.htm publiée par PetroleumWorld.com, il décrit le face-à-face politique actuel comme "une lutte à mort pour le pouvoir entre deux forces idéologiques en opposition : un socialisme autoritaire mu par un esprit de revanche contre une démocratie ouverte aux lois du marché".

L’accusation d’autoritarisme contre Chavez est osée, et particulièrement hypocrite venant de la part de quelqu’un comme Keller.

Voici un pays, ravagé par le désordre, les provocations, les sabotages et les appels au meurtre, un pays qui a souffert un coup d’état militaire de 48 heures au mois d’avril dernier, où les télévisions et les quotidiens commerciaux exhortent régulièrement le public à recourir à la violence, alors que l’administration de Chavez n’a pas fait arrêter ni emprisonné un seul journaliste ou dirigeant d’opposition.

En fait, Chavez est souvent gentiment critiqué sur sa gauche pour son inaction contre l’opposition. Le Président Fidel Castro le remarquait récemment : "S’il y a une chose que je regrette, c’est sa trop grande générosité et gentillesse." Et il continuait :

"Dans quel autre pays pourrait-il y avoir un coup d’état et où on verrait ensuite les auteurs du coup se réunir sur une place et passer 50 jours à s’agiter à la télévision et proposer un nouveau coup d’état ? Dans aucun autre pays au monde. Je crois qu’il n’y a pas d’homme plus démocratique, plus respectueux de la loi, plus tolérant, plus généreux que Hugo Chavez".

Le qualificatif d’autoritaire est plus approprié pour Keller que Chavez. Après que des généraux anti-Chavez aient mené un coup-d’état contre le président du pays et qu’ils aient donné le pouvoir à l’homme d’affaires Pedro Carmona et son entourage de ministres de droite, Keller qualifia le coup d’état de "référendum de fait". Alors que Carmona annonçait la dissolution de la constitution Venezuelienne, démocratiquement ratifiée, et du Congrès démocratiquement élu, Keller répandait le mensonge que la manifestation du 11 avril sur le palais présidentiel de Miraflores avaient forcé Chavez à démissionner.

La véritable préoccupation de Keller et des cohortes de l’opposition est "la structure de pouvoir" que Chavez et ses partisans ont créée. Steve Ellner, un historien qui vit au Venezuela et spécialisé sans le mouvement ouvrier du pays, a fait remarquer que les réformes de Chavez, qui incluent la réforme agraire et une couverture sociale pour les travailleurs, "ont beaucoup plus favorisé le monde du travail que celui des affaires". Certaines de ces réformes sont inscrites dans le nouvelle constitution, qui fut démocratiquement ratifiée en 2000. La majorité des élus de nouveau Congrès soutiennent les réformes.

Dans sa lettre récente, Keller fait part de sa crainte de voir Chavez toujours au pouvoir en août, le moment où la Constitution permet la tenue d’un référendum pour décider du sort du gouvernement. Bien que Keller affirme que Chavez perdrait un tel référendum, il dit qu’une telle transition politique représenterait "une immense défaite pour l’opposition" parce que "la structure de pouvoir demeurerait intacte".

Comme le dirigeant du coup d’état Carmona, les figures zélées de l’opposition telles que Keller cherchent à faire table rase de tout l’héritage de Chavez. Mais puisque les forces sociales populaires ont été mis en mouvement, elles s’opposeront au retour d’un pouvoir oligarchique. C’est la raison pour laquelle Keller et les autres dirigeants de l’opposition semblent rechercher une solution violente.

DES SONDEURS ENGAGÉS

L’engagement politique des sondeurs au Venezuela pose différents problèmes concernant leurs sondages. D’abord, il faut savoir si les questions sont posées correctement. Mais comme l’admet un autre consultant politique, un sondeur, en formulant les questions d’une certaine manière et en sélectionnant son "échantillon" et la répartition de certains groupes démographiques peut obtenir les résultats qu’il souhaite.

Mais même en présumant que Keller et Gil Yepes ne trafiquent pas leurs questions, le simple fait que les sondés connaissent les engagements politiques des sondeurs est susceptible de fausser les réponses.

Nous avons demandé à Matthew Mendelsohn, un scientifique politique canadien et spécialiste des sondages, si l’engagement connu des sondeurs - indépendamment des autres facteurs - pouvait fausser les résultats. Bien que Mendelsohn nous ait avoué qu’il ne connaissait pas suffisamment la question des sondages en Amérique latine, il nous fit la réponse suivante :

"Le résultat peut être influencé si le sondé a la moindre perception des opinions du sondeur. On le constate l’effet de l’interviewer tout le temps - homme et femme, noir et blanc, etc.. selon celui qui pose les questions, on obtient des réponses différentes. Et les résultats sont très certainement faussés si le sondé connaît les opinions du sondeur".

DES EXEMPLES DE SONDAGES FAUSSES

Les éléments qui sont susceptibles de fausser les sondages de Gil Yepes et Keller ne sont pas uniquement d’ordre politiques.

Selon une source universitaire - une personne qui a travaillé étroitement avec les instituts de sondage au Venezuela - la majorité des sondages de Keller sont effectués dans les quartiers des classes moyennes et dans les 10 plus grandes villes, ce qui signifie que les taudis surpeuplés où sont concentrés la majorité des soutiens à Chavez sont largement exclus des sondages.

Selon notre source, les échantillons de Datanalisis sont moins orientés que ceux de Keller parce que la société possède des équipes plus expérimentées et peut avoir accès au chiffres du recensement de 1998. Cependant, le sondage que Gil Yepes vient de publier sur l’opinion de la soi-disant "grève générale" et la gestion de la crise par Chavez est trompeur.

Voici un autre fait qui n’a pas été rapporté par les correspondants anglophones qui citent les sondages de Gil Yepes et Keller sans se poser de questions : depuis le début de la "grève" le 2 décembre, les partisans de Chavez ont interdit l’accès aux ghettos de Caracas et Maracaibo aux employés de Datanalisis. Tandis que Gil Yepes publiait des sondages démontrant un soutien apparent de la population à la "grève", il oublie de préciser que son échantillon exclut les quartiers pauvres où la "grève" a été un échec
total. L’économiste progressiste Mark Weisbrot, qui vient de faire un séjour à Caracas, a écrit un article pour le Washington Times où il explique "qu’il y peu de signes de grève" dans "la majeure partie de la ville où vivent les pauvres et les travailleurs".

Notre source académique nous a dit que Keller et Gil Yepes effectuaient rarement des sondages dans les zones rurales. Les journaux qui commandent ces sondages ne sont pas enclins à payer le surcoût d’un sondage effectué dans les campagnes. Ainsi, les paysans sans terres qui peuvent profiter du réforme agraire de Chavez sont aussi exclus des sondages.

SONDEUS PARTISANS, PRESSE PARTISANE

A la lumière des éléments mentionnés ci-dessus, il est incroyable de voir comment la presse anglophone chante les louanges de Gil Yepes et Keller.

Alexandra Olson, d’Associated Press, qualifie Datanalisis de "société de sondage la plus prestigieuse du Venezuela".

Juan Tamayo, du Miami Herald, dans une réponse par courrier électronique à moi-même, affirme que Datanalisis et Keller and Associates sont "les deux sociétés de sondages les plus crédibles du Venezuela".

Jehan Senaratna, de Dow Jones News Wires, qualifie Keller de "dirigeant d’un société de sondages et d’enquêtes économiques respectée de Caracas". Malgré cette politesse sur Keller, Senaratna nous dit que Datanalisis est "la seule société de sondage qui peut être considérée comme fiable et politiquement neutre".

Enfin, Phil Gunson, le journaliste freelance au Venezuela qui a écrit plusieurs articles pour différentes journaux, dit que "les sociétés de sondage que la plupart d’entre nous considèrent comme les plus fiables" sont Keller and Associates et Datanalisis.

Bref, les correspondants se sont tellement laissés emporter par l’hystérie anti-Chavez qu’ils ne voient même pas que les sondeurs sur lesquels ils s’appuient ne sont ni crédibles, ni fiables, ni politiquement neutres. Comment seraient reçus Keller et Gil Yepes dans un autre pays, aux États-Unis par exemple, s’ils devaient se présenter comme des sondeurs respectables tout en faisant des déclarations qui frisent l’appel à des actions violentes contre un gouvernement démocratiquement élu ?

Alors la prochaine fois qu’un membre de la presse commerciale vous raconte que grand pourcentage de la population vénézuélienne exprime telle ou telle opinion selon des "sondages", posez-vous la question : ont-ils mentionné la source du "sondage" ? Et si le sondage était sur le Président Hugo Chavez, est-ce que le sondeur n’était pas quelqu’un engagé dans "une lutte à mort" ou qui dit que "Chavez doit être tué" ?

Dans une démocratie nourrie par la médias, les sondages et les faux sondages peuvent aussi être des armes dangereuses.

Source : The Narco News Bulletin, janvier 2003.

Traduction de l’anglais : Cuba Solidarity Project (http://perso.club-internet.fr/vdeda...).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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