Venezuela : pétrole et corruption
par Edouard Diago
Article publié le 19 décembre 2002

Depuis des semaines, classes moyennes et supérieures, médias privés et tout ce que le Venezuela compte d’oligarques se mobilisent contre le président Chavez, sous l’oeil attentif des Etats-Unis.

L’issue de la lutte de classes en cours au Venezuela est encore incertaine et les deux camps paraissent plus irréconciliables que jamais. Après avoir fait voté une nouvelle constitution, annoncé son opposition à la Zone de libre-échange des Amériques et mis en oeuvre une réforme agraire, Chavez est confronté à une alliance apparemment hétéroclite qui est prête à tout pour le renverser.

D’un côté, les classes populaires du Venezuela, derrière le projet démocratique radical de Chavez, de l’autre les classes moyennes et supérieures accompagnées des médias privés et de l’oligarchie balayée par les élections de décembre 1998. Les deux camps réunissent plusieurs centaines de milliers de Vénézuéliens à chaque manifestation ! Il faut revenir ici sur deux questions récurrentes de la situation vénézuélienne : le rôle de la Centrale des travailleurs du Venezuela (CTV) et la question pétrolière.

La corruption de la CTV vient du système politique mis en place en 1958, quand les deux principaux partis (social-démocrate et démocrate-chrétien) se sont alliés afin de marginaliser la gauche anticapitaliste (Parti communiste en particulier). La CTV, dirigée alors par Action démocratique (AD, section de l’Internationale socialiste) signe un pacte avec l’Etat et le patronat qui lui assure la représentativité exclusive des travailleurs ainsi que de substantielles subventions issues de la manne pétrolière. La bureaucratie syndicale devient, avec le patronat, un pilier du système populiste. L’opposition syndicale dans la CTV (Force bolivarienne des travailleurs, proche du parti actuellement au pouvoir, et Bloc classiste et démocratique, plus "lutte de classes") dénonce le putschisme de la direction et lui reproche d’avoir abandonné toute revendication syndicale depuis longtemps. A l’occasion des élections au sein de la centrale (en 2000), l’opposition aurait obtenu la majorité lors des élections à la base. Les procès-verbaux de la reconduction de Carlos Ortega, ami de l’ancien président social-démocrate Andres Pérez, au poste de secrétaire général de la confédération n’ont toujours pas été produits : la direction actuelle est donc illégitime. Sa base sociale se trouve notamment dans l’industrie pétrolière, l’aristocratie du salariat dans un pays où 50 % des travailleurs sont dans le secteur informel .

Or, le pétrole est une des clés du conflit vénézuélien. Le coût d’extraction du pétrole à PDVSA, entreprise publique de 45 000 employés, est trois fois plus élevé que la moyenne internationale et l’encadrement anti-Chavez refuse depuis trois ans que l’entreprise soit soumise à un audit qui risquerait de révéler que les recettes se partagent entre quelques secteurs privilégiés et corrompus, ceux-là même qui sabotent l’entreprise ces derniers jours. En bloquant les exportations de pétrole, les putschistes étranglent le pays et suggèrent que tant que Chavez sera au pouvoir, les exportations de brut (un sixième des importations des Etats-Unis) seront aléatoires. En ces temps de préparation de guerre en Irak (membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole comme le Venezuela), la stabilité des flux pétroliers est un élément essentiel de la stratégie des Etats-Unis. Washington souhaite que le pétrole vénézuélien soit entre les mains d’alliés compréhensifs qui, à l’instar de l’Arabie saoudite, augmenteront la production pétrolière pour faire baisser les prix et assurer les exportations vers les Etats-Unis. Voilà pourquoi Bush se préoccupe tant de la situation à Caracas et relaie la demande d’élections de l’opposition. Selon que l’issue du conflit se résoudra en faveur de l’un ou l’autre des camps en présence, c’est l’ensemble de la gauche latino-américaine, en Argentine, au Brésil et en Equateur notamment, qui sera ou non encouragée à engager de nouvelles luttes pour la souveraineté démocratique et économique des peuples latino-américains.

Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire (www.lcr-rouge.org), décembre 2002.

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