Usines autogérées en Argentine
Argentine : Les travailleurs et le pouvoir
par Ruth Werner , Facundo Aguirre
Article publié le octobre 2002

Syndicats et conseils d’entreprise : l’expérience des ouvriers céramistes de Neuquén.

A Neuquén, les ouvriers de Zanon ont développé une expérience originale d’autodétermination à travers l’apparition d’une nouvelle organisation de coordinateurs de la production, de commissions internes et du syndicat.

Dans cette première partie, nous rendrons compte de ces nouveaux éléments remarquables que expérience représente pour la classe ouvrière et ce dans le sens stratégique d’une lutte pour l’Etat des travailleurs. Dans une seconde partie, nous développerons en profondeur le débat existant entre le marxisme et l’autonomisme sur le rôle de l’auto-organisation des masses, de la question du pouvoir et de l’Etat et du processus de transformation sociale.

Démocratie industrielle

Les ouvriers de Zanon mènent l’occupation de leur entreprise depuis plus d’un an et ont relancé, sans patron, la production depuis 8 mois. Dans le feu de cette expérience, ils ont constitué un nouveau type d’organe ouvrier regroupant l’assemblée des coordinateurs de production, de la commission interne et le syndicat. Les coordinateurs sont élus par la base et représentent les différents secteurs du site industriel.

A la tête de l’entreprise, les ouvriers ont appliqué dans le domaine de la production la même méthode organisationnelle de démocratie directe qu’ils ont constitué pour la lutte. "A un certains moment, les failles (matériel de 2e et de 3e qualité) étaient nombreuses. Ils ont résolu cela en assemblée. Ils ont réalisé une journée de débats sur tout ce qui touche à la production et à sa planification : les horaires, les pauses, le régime interne, les niveau de production, etc... Quelques jours plus tôt, ils avaient réalisé la première réunion conjointe entre les dirigeants syndicaux, les délégués et les coordinateurs. Toutes les décisions sont prises en assemblées et chaque semaine, un rapport est donné sur ce qui est produit et vendu..."

La nouvelle organisation a permi d’élaborer un schéma mensuel afin d’augmenter la production pour avancer dans des projets politiques tels que l’engagement de nouveaux travailleurs issus du mouvement de chômeurs "piqueteros" ou pour accomplir des demandes provenant de la communauté. Les ouvriers font ainsi école dans le domaine de la planification et d’une manière opposée à la norme capitaliste qui est de maximaliser les profits en réduisant les coûts. Issus de l’imagination et de l’initative ouvrière, des idées nouvelles ont germé telles que la production de la "ligne Mapuche", la coopération avec des ingénieurs et des étudiants de l’Université du Comahue ou l’école de perfectionnement qui fonctionne au sein même de l’entreprise.

Dans le nouvel organisme se sont donc intégré différents secteurs qui représentent la collectivité ouvrière (syndicat, commission interne et coordinateurs) unifiant ainsi les "tâches de la production" et celles qui relèvent de la "politique". Car en même temps que l’on débat des fonctions du processus industriel, ont impulse des actions en relation avec le développement de la Coordination de l’Atlo Valle ainsi que la relation avec d’autres mouvements de lutte et la propagation de leurs idées parmi la population.

Cette organisation s’assimile à ce que, dans l’histoire de la lutte de classes, l’ont connaît sous le nom de conseils ouvriers d’usines. Ces conseils, tels que ceux surgis en Europe dans les années ’20, rassemblaient tous les travailleurs d’une entreprise (syndiqués ou pas), ce qui permettaient de représenter exactement sa composition. Ils ont fonctionné sur base de l’élection démocratique de délégués pouvant être révoqués. Ces comités résolvaient surtout les problèmes de la vie ouvrière en exercant la démocratie industrielle. Ils sont apparu dans des périodes de montées révolutionnaires dans la classe ouvrière au sein de laquelle ils se sont généralisés posant ainsi, de fait, la question de l’émergence d’une dualité de pouvoir - même embryonnaire - au niveau des centres de production.

Bien que la situation des travailleurs argentins n’est pas similaire, l’expérience des céramistes a le mérite premier d’exprimer une tendance ouvrière et anticapitaliste née au coeur même de la production et qui met en évidence la puissance et la force de la démocratie ouvrière à obtenir l’unité des travailleurs. Il montre une voie possible pour l’articulation d’un nouveau mouvement ouvrier qui, bien que fragmenté, frappé par le chômage, la crise économico-sociale et la trahison de la bureaucratie syndicale, est en train de faire ses premiers pas dans la volcanique lutte de classes argentine ouverte avec les Journées de Décembre.

Conseil d’entreprise et syndicat

Les marxistes reconnaissent dans le conseil d’entreprise un dépassement de l’organisation syndicale. Cette dernière, dans ses fonctions classiques, s’établi pour défendre collectivement les revendications spécifiques et corporatives des travailleurs. Elle reconnaît la souveraineté de l’Etat et le caractère de marchandise de la force de travail. Le conseil d’entreprise, par contre, est une émanation directe de tous les producteurs associés dans le processus du travail ; il exerce un contrôle ouvrier de la production ; il représente donc une remise en question ouverte de l’ordre du capital et de l’Etat bourgeois.

L’étatisation des syndicats dans les années ’90, les compromissions de leurs bureaucraties syndicales dirigeantes avec les politiques patronales et l’énorme fragmentation de la classe ouvrière entre travailleurs ayant un emploi et chômeurs, travailleurs fixes et précaires, nationaux et immigrés, tout cela pose la nécessité d’organisations qui unifient les forces dispersées des travailleurs. La réappropriation des syndicats et des commission internes est actuellement une tâche fondamentale pour pouvoir avancer dans cette perspective. Libérées des bureaucraties, ces organisations peuvent déborder des limites du syndicalisme classique pour se transformer en authentiques insitutions pouvant regrouper la masse ouvrière dans la lutte contre la bourgeoisie et l’Etat. Dans le cas des céramistes de Neuquén, ils ont conquis un syndicat de classe, le SOECN et une commission interne qui ont permis le libre épanouissement de l’iniative ouvrière dont est issue la nouvelle organisation, digne héritière des conseils d’usine historiques.

L’importance de cette institution réside en ce qu’elle peut de se transformer en un "état-major pour l’entrée dans la lutte de couches de la classe ouvrière que les syndicats sont habituellement incapables de mobiliser". L’expérience de Zanon démontre parfaitement cette possibilité. L’unité avec les piqueteros du MTD (Mouvement des travailleurs sans emploi) local, qui ont fait partie de la garde ouvrière qui a affronté la bureaucratie des Montes et ses sbires, est une avancée concrète. Les revendications de nationalisation, de contrôle des travailleurs et d’un plan de travaux publics avancées par la SOECN ont été décisives pour solidifier cette coordination. Ensemble avec les piqueteros et d’autres secteurs en lutte, des professeurs et de travailleurs de la santé, les ouvriers de Zanon ont formé la Coordination de l’Alto Valle qui permet de dépasser la division entre les luttes corporatives, par secteurs, et les mouvements sociaux.

La Coordination, bien qu’elle se limite encore à une alliance dans la lutte et à des secteurs d’avant-garde, démontre déjà son potentiel. En se massifiant, sa force résidera en qu’elle représentera une institution radicale des travailleurs de l’industrie qui inspirera le reste du mouvement ouvrier et popuaire.

Antagonisme avec l’Etat

La pensée marxiste a mis en valeur l’expérience des conseils d’usines dans les moments de montée révolutionnaire en tant qu’institutions où "la classe ouvrière se constitue en corps organique déterminé, comme embryon d’un nouvel Etat, un Etat ouvrier, comme base pour un nouveau système représentatif, le système des conseils ouvriers".

Dans le cadre de la situation argentine, nous ne pouvons pas affirmer que la généralisation d’organisations autonomes comme celle surgie à Zanon sera la tendance qui prédominera dans la lutte de classes. Cependant, pour les socialistes-révolutionnaires, il est d’une importance stratégique de comprendre sa signification.

Pour comprendre cette dernière, il faut tout d’abord comprendre que la logique de commandement et de fonctionnement du système capitaliste repose sur l’exploitation de la force de travail et sur l’appropriation privée du produit social. L’entreprise capitaliste moderne est un collectif complexe qui ne se définit pas seulement par ses fonctions productives mais également par les tâches technico-scientifiques, intellectuelles, commerciales, communicationnelles et financières qui ont donné naissance à nouveau salariat (la prolérarisation des métiers intellectuels) qui partage le même sort que la classe ouvrière industrielle et qui pour cela fait partie intégrante de la classe ouvrière ; c’est à dire une masse d’homme et de femmes qui doivent vivre de la vente de leur force de travail.

Sous le capitalisme, l’ouvrier est un instrument de production - mais il est un instrument particulier car lui seul peut produire la plus-value d’où le patron tire son profit capitaliste. Si l’ouvrier prend conscience de cette réalité, de sa puissance, pour la mettre "au service d’un appareil représentatif de type étatique, si la classe ouvrière fait cela, elle pose un acte fondamental, elle entame une histoire nouvelle". Ainsi, du sein même de l’entreprise, surgit une institution inconciliable avec le capitalisme et où les ouvriers réalisent une expérience d’autodétermination, d’administration, de direction et de planification.

Cet élément qualitativement supérieur et subversif que la nouvelle organisation de Zanon entame, trace le chemin pour les nouvelles générations ouvrières et pour les mouvements qui ont impulsé en Argentine les germes de la démocratie directe telles que les assemblées de quartiers et les mouvements piqueteros combatifs.

La question du pouvoir

Depuis les Journées de Décembre, le débat sur la "question du pouvoir" et son rapport avec les expériences de démocratie directe et d’auto-organisation des masses prennent de plus en plus d’importance.

De la coordination, massification et organisation de la classe ouvrière et du peuple en lutte peuvent surgir les institutions d’un nouveau pouvoir sur lequel se basera le futur Etat des travailleurs. Dans ce sens, nous valorisons l’expérience initiée par les ouvriers de Zanon comme un voie pour le mouvement ouvrier afin qu’il avance dans l’auto-organisation et l’unité avec le peuple.

Beaucoup de militants sociaux, tels ceux qui revendiquent l’autonomisme, apprécient l’expérience de Zanon et de la gestion ouvrière. Ils voient dans cette dernière un acte d’auto-affirmation populaire comme base pour des relations sociales plus solidaires. Reconnaître cela est un grand pas en avant mais il reste insuffisant. Car il rate l’essentiel ; le germe de pouvoir alternatif sous-jacent qu’exprime ce genre d’auto-organisation incarne et anticipe un nouvel ordre social incompatible avec la domination capitaliste.

Pour ces courants, avoir une stratégie de lutte pour le pouvoir n’est pas nécessaire et va même à l’encontre des possibilités de transformation. Ils mettent l’accent sur l’autonomie mais en la limitant à un développement autogestionnaire en dehors de la lutte politique contre l’Etat bourgeois, lequel est ignoré. Ils nient donc, en dernière instance, la révolution comme moyen pour abattre l’ordre ancien, disloquer les forces répressives de l’Etat et imposer un nouveau gouvernement qui s’appuye sur le pouvoir des organismes autonomes des travailleurs et du peuple pauvre et qui incorpore les masses exploitées et opprimées aux décisions sur tous les domaines de la vie sociale, politique et économique.

Les espaces de démocratie directe conquis après décembre, sont l’expression d’un changement dans les rapport de forces entre classes. La crise du vieux régime et de la bourgeoisie, posera - tôt ou tard - la nécessité de nouvelles actions révolutionnaires, jusqu’à leur effondrement. Si tel n’est pas le cas, ce seront les classes dominantes qui imposeront leur solution par la force.

Dans cette perspective, l’hégémonie politique, sociale et culturelle de la classe ouvrière est une question clé qui mérite la réflexion théorique profonde de tous les militants ouvriers et populaires, et en particulier des marxistes.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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