Pour le droit à la communication
Mexique : Radio Huayacocotla, la voix des paysans de Veracruz
par Ramón Vera Herrera
Article publié le 23 juillet 2003

Texcatepec, Veracruz. A sept heures pile du matin, un micro robot collé au mur du studio de Radio Huayacocotla, la voz de los campesinos, allume les appareils de transmission et commence à émettre - que les techniciens soient présents ou non - dans tous les coins de la Sierra Norte de Veracruz en mexica, masapijni, ñuhú, et en espagnol. Chacun à leur tour, Pancho Ramos, Alfredo Zepeda y Eugenio Gómez, les Jésuites qui accompagnent les processus de "reconstitution des peuples", commentent fièrement : "Nous avons l’unique horloge automatique du monde qui donne l’heure en ñuhú". Et c’est vrai. De temps en temps, elle donne aussi l’heure en espagnol. A la fin de la journée, à 11 heures du soir ("heure de Dieu, pas du gouvernement") la petite horloge incorporée éteint automatiquement tout l’équipement radio.

Fondée en 1965, Radio Huaya était au départ une école radiophonique. Des années plus tard, elle a commencé à transmettre dans ce coin reculé du monde où "les vaches ont plus de terres, et de meilleure qualité, que les paysans et où, au lieu de travailler, elles sont assises sur leur repas". Aujourd’hui, Radio Huaya fête son anniversaire, tout comme le font aussi depuis sept ans les peuples de cette partie de la Huasteca de Veracruz avec le déjà célèbre Festival de la Sierra.


Cette année, l’événement a réuni quelque 4.000 personnes à La Florida, Texcatepec, municipalité d’opposition depuis 11 ans et gouvernée actuellement par la Unión Campesina Zapatista et le Comité de Defensa Campesina (avec le soutien du Parti de la Révolution Démocratique). Ce parti ne pèse guère ; comme d’aucuns l’affirment : "ici, les options politiques sont le PRI (Parti Révolutionnaire Institutionnel, ancien parti-État durant plus de 70 ans, NdT), qui se plaint beaucoup de la gestion municipale des camarades, et l’organización".

Les peuples sont en liesse. Groupes de musique, trios de huastecos, groupes de danse et rien de moins que les voladores (voltigeurs) totonacos de Papantla.

Le lieu où se déroule le festival est une sorte d’amphithéâtre naturel. "un espace "sur mesure"" : un demi-cercle de terrasses échelonnées en guise de gradins, où le public apprécie le spectacle d’en haut, assis sur l’herbe et les pierres, contemplant la terrasse inférieure, plus grande (la scène), avec le précipice en face. Plus loin, on voit la sierra, tel un tapis de collines et massifs. Le centre de la scène est réservé au mât, utilisé par les voladores.

La réunion a commencé trois jours auparavant, lorsque mexicas (nahuas) masapijni (tepehuas) et ñuhú (otomíes) ont abattu un arbre d’environ quinze mètres, très droit, devant servir de mât d’où les voladores totonacos descendront en volant, pour redonner vie à la Lune et la pluie, à la semence et la fertilité. Le mât a deux jours pour arriver, tiré par 40 personnes sur une distance de 11 kilomètres. Au matin du 31 mai, les gens se rassemblent sur la terrasse pour creuser un trou, d’environ deux mètres de profondeur, pour recevoir le mât. Aidés d’une pelle mécanique et d’un jeu de cordes, 80 hommes le soulèvent pour le « planter », selon le rituel, sur une poule noire qui attend son destin au fond du trou.

Les préparatifs cérémoniaux se terminent par la pose d’épis de maïs en colimaçon autour du mât, décorés d’hortensias et de basilic.

Le « caporal » de la danse commence à jouer d’un petit tambour et de la flûte. Les cinq danseurs grimpent sur le mât. Des feux d’artifices montent au ciel en sifflant et explosent dans un tonnerre de fumée bleue, annonçant le début de la danse. Une fois en haut, le caporal continue de jouer de ses instruments, tout en frappant du pied le tambour qui couronne le mât. Il s’adresse ainsi « aux quatre coins du monde » - celui où naquit le froid, puis à l’opposé, là où nous arrive la chaleur ; ensuite, vers le Levant et enfin, vers l’endroit où le soleil se couche pour céder la place à la Lune. Finalement, il s’asseoit, pour veiller sur ses compagnons. Les quatres aigles humains commencent alors leur descente circulaire, attachés par des cordes. Ce sont 13 tours rituels, jusqu’à ce qu’ils frôlent lesol. Personne n’applaudit. La solemnité du moment fait frémir les spectateurs. Depuis la cabine de transmission, un cabanon fait de branchages, un présentateur explique :

« La proximité avec de villages métisses, et certaines institutions comme l’INI (Institut National Indigéniste, NdT), nous ont mis dans la tête que nos danses servent à amuser les métisses et les fonctionnaires. Ils qualifient nos danses et nos musiques de "folklore". Ils nous ont poussé à faire des concours et des compétitions entre nous. Mais, pour nous, peuples indigènes, la danse est sacrée. C’est en dansant que nous connaissons la Terre, notre mère et que nous parlons avec la pluie, avec le vent et avecle soleil. C’est pourquoi nous demandons à tous de respecter nos coutumes. On n’applaudit pas le sacré. »

Les groupes suivront, d’abord tous ensemble (chacun avec un morceau différent), puis séparément, dans cet ordre : les trios huastecos et les danses des différents villages et communautés. Et ce, pendant deux jours entiers.

Mais ce ne sont pas les seules célébrations de l’art traditionnel et contemporain de la sierra qui pousse les gens à se réunir ; ils célèbrent aussi la Radio et, comme telle, sa résistance (politique, territoriale, culturelle). Des hauts-parleurs, on entend :

« ... Nous sommes les grands-pères de nos fils. Nous aussi continuons de résister. Aujourd’hui la guerre nous arrive sous le nom de néolibéralisme. Cette guerre sourde, où nos autorités sont ignorées. Nous ne pouvons plus régler nos affaires de manière collective, puisque nos autorités ne sont pas reconnues par les lois métisses. Chaque femme doit marcher pour collecter ses centimes de PROGRESA (Oportunidades)  [1]. Et les hommes, ils doivent courir à travers ces collines pour s’inscrire et ensuite obtenir leur PROCAMPO  [2].

Nous devons retrouver le chemin vers les secrets de tous les grands-pères. Retrouver ces secrets qui leur ont permis de continuer de vivre avec la force de la communauté ; ces secrets qu’ils réussirent à conserver malgré la Loi LERDO [3]. qui les avait proscrits. Ces secrets qui nous ont permis de lutter pour défendre et récupérer nos terres mexica, masapigní y ñuhu.

Nos petits-enfants devront voir en nous les mêmes signes de résistance que nous recherchons dans les secrets de nos grands-pères.

Pour donner une vie meilleure à nos filles et à nos fils, nous nous sommes réunis à de nombreuses reprises dans notre maison à tous : le Congrès National Indigène. Ensemble, avec tous les peuples indigènes du Mexique, nous avons formulé nos revendications mais qui sont les tâches que nous devons accomplir nous-mêmes. »

La force de cohésion du Festival de la Sierra est Radio Huayacocotla. Encourageant la communication et diffusant la musique de différentes régions et d’Amérique latine, cette radio sert de référence aux peuples de la Sierra qui peuvent désormais nommer leurs problèmes, comme la non-application des Accords de San Andrés [4], l’idée que tous les droits humains de ces peuples sont systématiquement bafoués, sans parler de la répression exercée par le gouvernement de Miguel Alemán, via des programmes comme PROCEDE (imposé sous la pression de la Procuraduría Agraria) [5] : Ce programme insiste pour que la terre ejidal et communale soit enregistrée individuellement, ouvrant ainsi la porte à la vente particulière, une chose à laquelle les peuples indigènes de la région se résistent, à cause de l’"individualisation du contrat". Tout comme le programme Oportunidades, auparavant Progresa, ces programmes centrent leur objectif sur la division des communautés ; dans certains cas, ils ont même réussi à les pulvériser. Les programmes de santé permettent aujourd’hui la pratique privée des médecins, ce qui tend à démanteler les anciens services de santé de l’Etat.

L’homogénéisation éducative et culturelle se conjugue avec la négation du droit indigène à la communication. Radio Huayacocotla est l’unique radio de la société civile autorisée dans le pays et dirigée par des indigènes ; elle transmet en nahua, tepehua, otomí et espagnol. Pourtant, elle "est en partie freinée en ondes courtes, vu le refus du gouvernement de lui octroyer le permis de transmission en ondes moyennes, malgré le fait qu’elle remplisse toutes les exigences techniques de l’actuelle législation".

Notes :

[1OPPORTUNIDADES est un programme gouvernemental articulant des incitants pour l’éducation, la santé et l’alimentation, dont l’objectif est le développement des capacités des familles vivant dans l’extrême pauvreté. (Note du traducteur)

[2PROCAMPO - Programa de Apoyos Directos al Campo est un programme créé en 1994 et affirmant vouloir appuyer le secteur agricole. (Note du traducteur)

[3La loi LERDO, du nom d’un politique libéral mexicain Miguel Lerdo de Tejada, fut adoptée en 1856. Elle instaure que le régime de détention des terres doit faire fi de la propriété communautaire. (Note du Traducteur)

[4Signés en 1996 par le gouvernement et l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN, sigles en espagnol), ces accords sur les droits et la culture indigènes représentaient un espoir de trouver une solution aux problèmes des communautés indiennes du Mexique et d’avancer dans la construction d’une vraie démocratie dans le pays, mais ils sont restés lettre morte depuis lors. (Note du traducteur)

[5PROCEDE - Programa de Certificación de Derechos Ejidales y Titulación de Solares est un programme gouvernemental devant aider, selon ses concepteurs, à régulariser la propriété sociale de la terre. (Note du traducteur)

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), supplément Ojarasca 74, juin 2003.

Traduction : Frédéric Lévêque et Gil Lahout, pour RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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