Pour comprendre l’Argentine d’aujourd’hui
Genèse du Péronisme
par Léa Terbach
Article publié le 2002

Parallèlement à la chute du National-Fascisme en Europe, l’Argentine a vu surgir le populisme péroniste. Pour en tracer un portrait, il est nécessaire de remonter aux origines de la classe ouvrière.

Né dans cette même conjoncture mondiale, et victorieux aux élections présidentielles de 1946, il fut aussi le produit des contradictions des forces armées. Celles-ci, enracinées dès le début du siècle dans un contexte social complexe du fait des continuités et ruptures du processus des luttes populaires, se trouvaient déterminées à contrer les mécanismes de domination instaurés par les nouvelles classes possédantes. Le premier coup d’Etat de l’armée en 1930 inaugura l’histoire de leur ingérence dans les affaires civiles.

Au début des années quarante, Péron représentait le premier et le plus sûr rempart contre le communisme. Les militaires étaient hantés par la crainte qu’un tournant radical dans les contestations populaires marquant la période, dont les grèves générales étaient l’un des moyens de lutte, ouvre la voie à une révolution socialiste. En effet, si les anarchistes avaient perdu leur hégémonie sur le mouvement syndical, les masses conservaient les principes et méthodes basés sur l’action directe.

Le populisme péroniste allait cependant submerger les syndicats avec des forces qui n’étaient pas les héritières de la gauche. Et, tout en s’inspirant du programme de cette dernière, il désarma l’opposition et nourrit la ferveur populiste. Ce qui allait entraîner une modification profonde de la vie politique et avoir des conséquences jusqu’à nos jours.

Pour tracer un portrait du péronisme, il est nécessaire de remonter aux origines de la classe ouvrière et de mettre en lumière les manipulations qui entrèrent en jeu.
Les premières organisations ouvrières naquirent autour de 1880 dans des milieux d’ouvriers immigrés, essentiellement les typographes et les cheminots. La plupart des mouvements actifs furent fondés par les travailleurs immigrés. D’abord les exilés de La Commune de Paris, qui fondèrent "Les Travailleurs" , ceux de la Section française de l’Internationale, "Le Révolutionnaire" , et "L’Avenir social" . Puis les exilés allemands, le "Club Vorwater" , les Italiens, "Le Fascio dei Laboratori" , les Espagnols, "L’Association socialiste" , les immigrés français, "L’Association des Egaux" , "L’Internationale des Charpentiers" et "La Fraternité des Cheminots" ...

La condition du travail en Argentine au début du siècle était particulièrement marquée par l’insouciance montrée à l’égard du sort de l’ouvrier, du fait de l’afflux constant de l’immigration et du caractère bon marché de la main d’œuvre.

Dans sa structure, la classe ouvrière argentine était essentiellement marquée par le retard énorme de l’industrie et par les contradictions globales qu’entraînait la formation du pays. Les conditions de cette formation étant celles du développement industriel. En 1914, la population ouvrière et semi-prolétaire représentait approximativement 60% de la population active.

Le coup d’Etat de 1930 porta un coup décisif à la montée des luttes qui avait marqué la période précédente : les organisations anarchistes, qui menaient les luttes, furent interdites, la C.G.T., créée en 1930 sous la direction des socialistes sociaux démocrates, ne réussira à tenir son premier congrès qu’en 1936, se transformant alors en "Union Syndicale Argentine", dont la politique syndicale allait se limiter à des revendications économiques.

Les communistes étaient à la fin des années trente particulièrement implantés dans les secteurs industriels, mais, éblouis par les lueurs de la Révolution russe et disposés à accepter sans discussion tout ce qui venait de Moscou, y compris les 21 décisions, ils abandonnèrent la classe ouvrière au moment du décollage de l’industrie et de l’accumulation sans redistribution. Leur adhésion au "Front Démocratique Antifasciste" les conduisit à liquider les luttes et à se couper du mouvement ouvrier, préparant ainsi la voie au péronisme. Certains de ses militants jouèrent cependant un rôle actif au sein des syndicats. Mais, face au discours populiste péroniste, ils ne seront pas en mesure d’opposer une réponse de principe.

Le début des années quarante a été marqué par une relance des luttes. Les conditions de vie des travailleurs ne cessant de se dégrader, une multitude de conflits laissait présager l’imminence d’une grève générale. Le gouvernement militaire (issu du coup d’Etat de 1943) nomma Péron au Ministère du Travail, un Ministère insignifiant qu’il allait savoir valoriser.

Les premières mesures prises furent d’ordre social. En fait, elles masquaient une série d’autres mesures allant à l’encontre du modèle démocratique promis. Le renouvellement de l’état de siège interdit les grèves et les manifestations, la réglementation de la liberté de presse autorisa la saisie de toute publication venue de l’opposition, l’instauration de l’enseignement religieux dans les écoles publiques permit au clergé de contrôler toute une idéologie laïque, l’emprisonnement des militants communistes et anarchistes avait pour objectif de maintenir à distance la classe ouvrière.

A cela il faut ajouter la résurgence de l’antisémitisme sous le masque de la "nécessité" de préserver la religiosité chrétienne. L’antisémitisme en Argentine remonte au début du siècle, lorsque des mouvements nationalistes secondaient la police pour réprimer le mouvement ouvrier. Des publications ouvrières furent brûlées, ainsi que des publications et locaux d’organisations juives aux cris "Dehors les juifs !". P. Wald, jeune dirigeant du Bund, accusait dans son journal Der Avantgard les secteurs catholiques d’incitation à l’antisémitisme, il relevait dans les livres scolaires une propagande antisémite expliquant que les "juifs étaient expulsés de partout parce qu’ils accaparaient le travail des autres".

Entre 1939 et 1941, le séjour de Péron en Italie et en Allemagne lui permit de se laisser séduire par leur modèle totalitaire. A son retour, il adhéra au groupe des "Officiers unis" qui, eux aussi, perçoivaient l’Allemagne comme la nation "guide" de l’Europe.
Leur admiration pour le nazisme explique le nombre de SS qui, à la fin de la guerre, seront, avec la complicité du Vatican, accueillis en Argentine.

La classe ouvrière et le péronisme

Les études sur les origines du péronisme ont tenté de séparer la classe ouvrière urbaine, en grande majorité étrangère et ayant une expérience non négligeable de travail dans l’industrie et de l’organisation syndicale, de celle venue des régions rurales, attirée par la démagogie populiste et le projet participationniste du péronisme. Mais d’autres se sont efforcées de démystifier le phénomène. Il est vrai qu’une masse immense des populations martyrisées par la misère dans "cette terre de promesses" avait déferlé en force vers le centre industrialisé, mais elle n’aura dans un premier temps que peu d’influence sur les syndicats. En effet, en 1941, seulement 450.000 ouvriers sont syndiqués. A la fin de 1945, si le nombres des syndicats s’est accru, pour passer de 365 à 969, le nombre d’adhérents n’a augmenté que de 20%.

La coalition de l’opposition aux péronistes, enfermant communistes, socialistes, Union civique radicale et conservateurs dans une sainte alliance appelée "Union démocratique", avait comme axe politique une infime partie de la C.G.T. encore dirigée par les socialistes et les communistes. Affaiblie par des dissidences, en 1946, elle verra la plupart de ses dirigeants changer de camp, lorsque les socialistes condamnèrent la grève de la métallurgie en affirmant "que ces grèves faisaient tort aux armées luttant pour la paix dans le monde" , les communistes également, arguant des mêmes raisons, liquidèrent la grève des ouvriers de la viande. Le péronisme, lui, saura "combler" les aspirations des travailleurs. Sa désertion ôta au Parti communiste, dans une conjoncture favorable, la plus belle occasion de devenir le guide d’un mouvement populaire naissant. Elle l’amena à se ranger derrière l’étendard d’un Parti lié à l’appareil d’Etat et qui déniait au peuple le droit d’exercer sa souveraineté. Cette erreur porta un coup définitif à l’influence des communistes dans le mouvement ouvrier. Cette dégénérescence prit sa place dans le cheminement de la contre révolution.

Les amples mesures de caractère social prises par le ministère du Travail concernèrent le régime des retraites, les congés payés, la prévention des accidents du travail, la Loi des Associations professionnelles, l’existence légale des syndicats et le droit d’exercer une activité politique dans le cadre lié au projet péroniste unique, ainsi que l’augmentation des salaires dans toutes les branches de la production. La mesure la plus novatrice fut celle du statut de l’ouvrier agricole, qui permit pour la première fois à l’Etat de pénétrer dans le secteur rural, violant un domaine considéré jusque là comme intouchable. En effet, une distribution de petites parcelles de terre dans les régions les plus arriérées eut lieu. Une timide réforme agraire, dit-on.

La classe ouvrière, reconnaissante, reçut pour la première fois ce que les gouvernements précédents lui avaient refusé, et ce que les dirigeants syndicaux n’avaient pas été en mesure d’obtenir. Néanmoins, son adhésion au péronisme ne se fit pas de façon spontanée, mais fut le résultat d’un travail patient d’infiltration et de corruption dans lequel un secteur de la C.G.T joua un rôle déterminant. Après la désaffection des dirigeants de gauche, les délégués péronistes furent placés à la direction, ils créèrent des "syndicats parallèles" destinés à contrôler les petits syndicats par branche de production, afin de prévenir, affirmait Péron, "le cataclysme social (...) en train de se préparer", "car les masses ouvrières inorganisées sont dangereuses". Péron jouait désormais, tout en muselant l’opposition, sur l’unité spirituelle des travailleurs autour de son projet.

A partir de 1945, la classe ouvrière prétendit jouer un rôle autonome par rapport aux anciens dirigeants syndicaux, et poussa à la création d’une entité pour la représenter. Cette volonté de participation se traduisit aussitôt par la création du Parti laboriste. Il allait être dirigé par des militants syndicalistes et de vieux dirigeants du mouvement ouvrier qui, devant les positions velléitaires du P.C. et du P.S., affirmèrent avec force l’autonomie des luttes ouvrières, soutenant que l’entrisme dans le péronisme n’était qu’un geste d’autodéfense. Mais, pour le péronisme, l’intérêt de créer un Parti était de s’en servir comme un "comité de soutien" pour la campagne présidentielle et "d’organiser" les masses autour de Peron. Dès la fin 1946, il fut dissous par décision péroniste et remplacé par un Parti unique prolongement de l’appareil d’Etat, pour devenir en 1947 le Parti péroniste.

La Seconde Guerre mondiale et le péronisme

La Seconde Guerre mondiale présenta pour Péron trois avantages :

- L’accumulation financière par l’exportation de viande et de céréales vers les pays en guerre - à la fin de la guerre, l’Argentine avait accumulé des réserves d’or et de devises pour un montant de 1425 millions de dollars, soit 70% de réserves de tous les pays d’Amérique Latine.

- La vague des indépendances, qui entraînait la prolifération des Etats, favorisait la formation d’un vaste "Tiers-Monde , à l’appellation trompeuse en tant que force spécifique, dont Péron sut tirer profit pour se proclamer "leader tiers-mondiste".

- L’émergence d’un vaste camp socialiste lui permit en tout opportunisme de mettre en valeur les concepts "d’impérialisme" , de "démocratie populaire" et "de leader internationaliste" ... Et ce en totale contradiction avec la notion de "patrie" qu’il cultivait lorsqu’il fallait, sur la scène nationale, combattre la gauche en l’accusant de véhiculer des idéologies étrangères. Dès lors, Péron prétendit incarner la première force émergente des pays non alignés.

Les premiers contacts de Péron avec le mouvement ouvrier lui servirent à s’informer des clivages et des faiblesses du syndicalisme. Exécutant les desseins du gouvernement militaire (après le deuxième coup d’Etat de 1943), il devint l’intermédiaire dans les grèves des ouvriers de la viande (abandonnées par les communistes) avec l’objectif d’instaurer "la paix sociale" en créant la première convention collective, mesure qui lui octroyait le droit de mettre en avant sa stratégie syndicale. Son dynamisme et son verbe contrastaient avec la rhétorique militaire, même s’il se gardait de la contredire sur l’essentiel. Il prônait "l’organisation, l’ordre, l’harmonie sociale par la collaboration de classes" , points qu’il considérait de première importance pour lutter contre "les ennemis de la société" : les politiciens, les idéologues véhiculant les idéologies étrangères, les "faux syndicalistes" qui ont trahi la classe ouvrière ... Tous propos qui rassuraient l’armée.

Avide de pouvoir, et dépassant le statut d’un simple militaire du fait de sa politique "lucide et originale" en tant que ministre du travail, Péron songeait à sa candidature présidentielle. Il avait acquis de solides connaissances en matière de situation sociale explosive : 1) "La classe ouvrière est organisée et contrôlée par les syndicats, certains de gauche, mais cette dernière a un langage trop sophistiqué pour être compris dans l’immédiat. 2) Les lois sociales sont pratiquement inexistantes et les revendications des travailleurs demeurent sans solution, l’insensibilité et le manque de lucidité de la classe dirigeante ajoutées à l’agitation "communiste" , affirmait-Péron, peuvent amener le pays à une guerre civile comme en Espagne" .

Son plan pour sortir de l’impasse comportait trois volets :

- Promouvoir une ample politique sociale ;

- Organiser la classe ouvrière par l’intermédiaire de syndicats d’où toute trace d’ anarchisme et de communisme serait bannie ;

- En finir avec la lutte de classes, et "organiser" la classe ouvrière en la démobilisant. Un Etat fort étant nécessaire pour y parvenir, cette tâche lui incombait...

Pour les élections présidentielles qui avaient été fixées à février 1946, des alliances à la "portée douteuse" se nouèrent dans l’opposition. Estimant représenter la majorité de la population face à un candidat issu d’une armée fasciste, cette opposition ne contribua qu’à ressouder l’armée autour du candidat Péron, des alliances de cette nature évoquant pour elle le fantôme des Fronts Populaires en Europe et réveillant la peur du communisme. En outre, cette opposition, dont faisait partie le Parti Communiste, plus sensible aux événements internationaux qu’à l’opinion interne, n’hésita pas à faire appel à l’ambassadeur américain et demanda l’intervention des Etats-Unis pour restaurer la démocratie. Cette ingérence devint le plus grand affront à un " Etat souverain " , elle contribua dans le même temps à légitimer l’œuvre de Péron et exacerba la fibre patriotique de l’armée et de la population par réaction à une telle intervention étrangère.

En 1946, Péron fut donc largement élu président. Le régime péroniste appliqua dès son arrivée une politique d’industrialisation. Ne s’appuyant pas ouvertement sur l’oligarchie terrienne, ni sur la grande industrie liée aux capitaux étrangers, il favorisa plutôt la moyenne et petite industrie, particulièrement dans les zones de l’intérieur du pays, tout en se gardant de faire tort à la base du pouvoir économique des propriétaires terriens. Péron se contenta de transférer en faveur du développement industriel une partie des plus values du secteur agricole qui servirent aussi en partie à financer son projet social. En ce sens, l’Etat péroniste joua un rôle d’arbitre entre les composantes des classes possédantes, dont les intérêts pouvaient être contradictoires sans jamais être antagoniques.

Historiquement, ces secteurs se sont toujours complétés mutuellement pour développer le processus d’accumulation, et leurs intérêts ont toujours coïncidé étroitement avec ceux de l’impérialisme.

Au sein des classes dominantes argentines on peut distinguer : 1) l’oligarchie terrienne qui avait été liée aux intérêts britanniques ; 2) La grande bourgeoisie commerciale et financière qui, associée au capital étranger, assure avec l’oligarchie terrienne la transformation et l’exportation des produits de l’élevage et de l’agriculture ; 3) La bourgeoisie monopoliste industrielle, bras droit de la Chambre de Commerce et des Banques, étroitement liée à la bourgeoisie commerciale et financière et au F.M.I.

La petite et moyenne industrie ne connut pas une expansion accélérée, née par décision péroniste à l’intérieur d’une société sans expression politique, elle resta relativement passive à son égard. Péron chercha du côté de la caste militaire un soutien plus substantiel. Cette dernière, qui voulait transformer un secteur de l’armée en entreprise de l’industrie lourde (chimie et métallurgie), attendait aussi le soutien de Péron Elle fut vite déçue par les "ingratitudes" de Péron, qui se refusa à accorder la priorité à ce type d’industrie, ce qui éroda leurs rapports. Il alla chercher de nouveaux soutiens dans la bureaucratie administrative mise en place par ses soins.

Les syndicats et la classe ouvrière

Pour mener à bien sa politique sans se heurter aux mouvements sociaux, il fallait mettre en fonctionnement une structure bureaucratique du système syndical, structure basée sur des associations professionnelles, sur un syndicat unique par branche de production, la loi prévoyant l’obligation pour l’employeur de retenir automatiquement la cotisation sur le salaire, les syndicats pour leur part étaient autorisés à prélever des cotisations extraordinaires en cas de besoin. D’autres prélèvements effectués par l’employeur furent destinés aux œuvres sociales gérées par les syndicats. Celles-ci touchaient les domaines les plus variés, comme l’assistance médicale, les loisirs, le tourisme et jusqu’aux programmes immobiliers.

Le système ainsi conçu créait une symbiose entre syndicat et adhérent, et perdait ainsi son statut de médiateur pour devenir une œuvre sociale. Du fait des nécessités du contexte, il fut doté d’un poids social et politique de taille. Quant au dirigeant syndical, il n’était plus celui à qui on s’adressait pour présenter les doléances, il était le gérant d’une grande "entreprise" à caractère social. Ce qui n’était pas en contradiction avec le cadre d’une politique qui visait à intégrer et à contrôler une classe ouvrière rebelle et souvent révolutionnaire dans un pays soumis au grand capital, dans lequel, depuis 1945, les gérants des grandes entreprises étrangères entretiennent des relations de partenariat avec les dirigeants syndicaux.

Cependant, les mesures prises par le gouvernement péroniste n’allaient pas contre les intérêts des travailleurs. L’instauration de la journée de huit heures, la semaine de quarante huit heures, les congés payés, l’indemnité des licenciements, le treizième mois, la construction des logements à prix modérés et surtout l’éligibilité et le vote accordé aux femmes, furent des mesures hautement révolutionnaires par rapport aux contradictions de classe.

Deuxième élection présidentielle

La Constitution permettant à Péron de se représenter pour un deuxième mandat, les élections eurent lieu en novembre 1951. Péron l’emporta largement sur ses adversaires, le vote des femmes avait joué un rôle très important dans ces élections. En 1952, la mort d’Evita Péron, deuxième acteur du péronisme des années cinquante, allait donner un coup d’arrêt aux fastes du régime. Le personnage d’Evita traduisait incontestablement la nécessité du péronisme de disposer d’un arbitre entre les raisons d’Etat et les aspirations encore révolutionnaires de la classe ouvrière. Elle avait su s’adresser aux masses avec un discours simple et convaincant.

Au cours de ce second mandat, l’état de siège fut maintenu, la presse censurée, la distribution du papier étant en mains de l’Etat, la répression n’était pas seulement l’affaire de la police mais aussi la tâche des organisations péronistes para-policières.

Le type de développement entamé par le régime péroniste en cette deuxième période et la récession économique lui furent fatals. Avec sa politique, il poussait la bourgeoisie industrielle à passer d’un mode d’accumulation de la plus value absolue à un mode d’accumulation relative fondé essentiellement sur la valeur productive des travailleurs. Le capital nécessaire à la transformation industrielle à grande échelle ne fut pas fourni par la production agricole, négligée par le péronisme. En constatant que les divises accumulées pendant la guerre étaient au point de s’épuiser, Péron tenta de stimuler la production agricole par un deuxième Plan quinquennal qui accordait la priorité à l’élevage et à l’agriculture, mais ce projet échoua. Face à ce deuxième échec, la bourgeoisie exerça des pressions pour modifier radicalement sa politique ouvriériste, elle demanda une augmentation de la production par l’instauration des journées de travail plus longues et une réduction des salaires dans les branches industrielles.

Les structures syndicales en place avaient permis, et même encouragé le développement de la bureaucratie qui freinait les revendications. La fin de la prospérité frappait lourdement toutes les catégories sociales, mais principalement les travailleurs. Péron mettant fin à sa politique de redistribution des revenus et obéissant aux exigences de la classe dominante s’enferma dans un étau mortel.

L’absentéisme devenait quotidien, il était largement encouragé par les syndicats qui multipliaient les appels à participer à des grandes manifestations de soutien au régime. Devant l’impuissance à régler les demandes concrètes et face à la faillite de sa politique de conciliation de classes, il ne restait plus à celui-ci qu’à contrôler le mécontentement en freinant les mobilisations des travailleurs.

Les forces armées, sous la pression des classes possédantes et en fonction de leurs propres intérêts, finirent par l’abandonner, arguant qu’il avait laissé infiltrer le régime par des hommes issus du communisme, et soutenant que finalement péronisme et communisme étaient deux avatars de même nature. L’armée ne tarda pas à se manifester. Elle renversa Péron en septembre 1955, avec la bénédiction de l’oligarchie foncière et de la bourgeoisie financière qui se considéraient trahies par le régime péroniste.

Si la bureaucratie d’Etat dominait la société et particulièrement l’opposition, si la population était enrégimentée idéologiquement et la répression monnaie courante, on ne peut pourtant pas affirmer sans autre nuance que le régime péroniste était fasciste ou totalitaire, car l’opposition arrivait à faire entendre sa voix, les éléments composants d’un Etat de droit fonctionnaient : Sénat, Parlement et Institutions Judiciaires. Le reproche à lui faire, c’est qu’il empêcha toute initiative des masses, qu’il aliéna celles-ci, particulièrement en 1955 lorsqu’elles furent incapables d’agir pour défendre leurs intérêts et lutter contre les représentants de l’oligarchie venus dans les chars de militaires.

Le mythe Péron demeura intact dans le souvenir de la classe ouvrière, sa chute loin de la "dépéroniser" la "re-péronisa" , de larges couches déçues dans la dernière période du régime se mirent à rêver de son retour, certains groupuscules dont le niveau politique et les objectifs étaient limités se lancèrent dans une résistance sans lendemain, ayant comme seul objectif le "retour de Péron".

La menace de la "subversion" , incarnée par des groupe armés et encouragés par Péron depuis Madrid, s’installa en Argentine, au point que certains militaires proposaient la création d’une force interaméricaine de défense pour coordonner la lutte avec le soutien des Etats-Unis. Jusqu’en 1973, année du retour du péronisme, des révolutions de palais se succédèrent, l’ombre du péronisme en étant toujours l’invitée d’honneur.

De son exil, Péron visait fondamentalement à modifier la portée sociale du péronisme en se réorientant vers une voie "progressiste" plutôt "révolutionnaire" . Ainsi, pour séduire les mouvements armés tels que l’E.R.P , de tendance trotskiste, et les "Montoneros" , de tendance péroniste révolutionnaire, il écrivit à l’occasion de la mort du Che Guevara : "Sa mort me déchire l’âme parce qu’il était un des nôtres, peut-être le meilleur... Sa vie, son épopée, sont les exemples les plus purs que doivent suivre nos jeunes et les jeunes de toute l’Amérique Latine. L’heure des peuples est arrivée, et les révolutions nationales en Amérique Latine sont un fait irréversible...Les révolutions socialistes doivent se produire. Je crois que les paroles ne suffiraient pas. Il est nécessaire d’entrer dans l’action révolutionnaire".

Le retour du péronisme, en 1973, fut le deuxième dernier recours de l’armée pour calmer la contestation et entretenir la confusion dans l’esprit de la classe ouvrière. Pour celle-ci, Péron avait été le seul dirigeant "capable de combler ses aspirations" . Mais elle ignorait que ce qui avait été possible dans les années quarante ne l’était plus en 1973. Péron, lui, était conscient de la situation et ne comptait pas recommencer la redistribution des revenus au profit des travailleurs, une telle mesure aurait en effet impliqué la mise en cause du système et aurait fait tort à la bourgeoisie.
Les affrontements accentuaient les clivages entre le péronisme "orthodoxe , dirigé par les vieux syndicalistes bureaucratisés voulant contrôler les masses péronistes, et le nouveau péronisme révolutionnaire incarné par la jeunesse. Une nouvelle fois Péron se révéla un remarquable stratège : il misa sur la capacité et la fraîcheur idéologique de la jeunesse pour mener à bien sa campagne électorale, il l’organisa en un mouvement de masse.

Elle allait fusionner immédiatement, par l’intermédiaire de Péron, avec le groupe armé "Montoneros" pour devenir implicitement son aile politique et son pôle d’attraction. En effet, ces jeunes militants ravivèrent les comités de base dans les quartiers et les bidonvilles, méthode qui leur permit de s’insérer dans le mouvement ouvrier.

Le retour du péronisme au gouvernement en 1973 se fit par l’intermédiaire d’un représentant de Péron, car ce dernier était interdit de séjour en Argentine. En octobre de la même année, on allait appeller à des nouvelles élections : Péron, de retour, fut élu avec une ample majorité.

La particularité à signaler dans le contexte des années soixante-dix est relative à l’inexistence d’un pôle révolutionnaire organisé apte à véhiculer la contestation de façon cohérente : le Parti communiste et le réformisme des socialistes se trouvaient dans le dernier wagon du train, l’extrême gauche se caractérisait par la multiplication de petits groupuscules, quelquefois composés de quatre ou cinq militants se réclamant du trotskisme, ce n’est qu’à la fin de 1974 que le P.R.T. (Parti Révolutionnaire des Travailleurs) trouvera forme et une véritable audience, son bras armé devenant l’E.R.P. (Armée Révolutionnaire du Peuple). Il n’existait pas non plus un parti réformiste de masse. Le péronisme, lui, ne fut nullement un parti au sens traditionnel, il fut un mouvement inorganisé, "un géant invertébré et myope" , selon la qualification de John William Cooke (l’idéologue du péronisme révolutionnaire). On pourrait également le qualifier de " malédiction "pourla gauche. Cette dernière n’arrivait pas à tirer les conséquences de l’aliénation idéologique que le mouvement péroniste avait semée au sein de la classe ouvrière et dont les traces planent encore aujourd’hui. La gauche n’a pas su faire un travail politique et idéologique à la base pour lever cette aliénation.

Péron mourut en 1974, dans l’exercice de ses fonctions. L’accession de son épouse créa un vide de pouvoir, son inefficacité dans tous les domaines, la corruption administrative de son entourage et l’éclatement de la violence furent les indicateurs les plus nets de la déroute. Les combinaisons politiques les plus diversestentées par le gouvernement pour dénouer les conflits avaient à leur tour accumulé de nouvellestensions.Isabel Péron était parvenue à la présidence par une voie plus proche de l’héritage que du fonctionnement des institutions républicaines.

La faillite du gouvernement fut caractérisée, entre autres, par la soumission progressive des institutions à un état de terreur imposé par les groupes paramilitaires. Ce fut dans cette situation de crise que le Coup d’Etat de 1976 put s’opérer avec le consentement de larges secteurs de la bourgeoisie. Il fut le plus radical, le plus impersonnel et le plus répressif de tous ceux qui l’avaient précédé. Il prit également une caractéristique différente, en ce sens qu’il réussit à changer le rôle de l’armée en utilisant celle-ci dans la répression des civils.

L’instauration de la terreur décentralisée comme système de gouvernement représenta une nouvelle donne. La répression contre les opposants passifs et potentiels fut mise sur le compte des nécessités d’une guerre pour exterminer toute contestation. Trente mille disparus : travailleurs, intellectuels, étudiants hommes, femmes et enfants, trotskistes, montoneros, simples opposants... Et cela dans le plus absolu silence. C’est pourquoi on peut affirmer que tout régime totalitaire est par définition dé-civilisateur.

La première défaite électorale du péronisme en 1983 pouvait être comprise comme un refus des masses de retourner au passé, mais en 1987 le péronisme triompha encore aux élections présidentielles. Son candidat, Carlos Menem, adhéra aveuglement au modèle néo-libéral et amena le pays à la paupérisation totale, son adhésion au système financier se présenta comme un "chant de sirènes" .

Le péronisme a de nouveau perdu les élections, mais il revient avec un "coup d’Etat du peuple" , dont Eduardo Duhalde, élève estimé du Fonds monétaire international, est le représentant.

Le péronisme est de retour, mais les derniers événements montrent une population disposée à ne plus se laisser tromper par les politiciens corrompus, à refuser le modèle néo-libéral imposé. Leur auto-organisation, les assemblées de quartier, les manifestations et décisions d’abattre le pouvoir sont une preuve tangible de la prise de conscience politique et de la nécessité d’adopter de nouvelles formes de lutte.

Devant cette situation pré-révolutionnaire, les forces de gauche, encore hésitantes, doivent faire un travail idéologique et politique de base pour libérer la classe ouvrière de l’aliénation péroniste, se forger une crédibilité pour enfin mériter la confiance des travailleurs.

Il revient également à la gauche de raviver sa mémoire pour éviter de répéter les erreurs du passé.

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Source : Critique Communiste, printemps 2002, n°166.

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