L’esprit d’une femme plane sur la lutte pour la terre
Brésil : Les « Margaritas » défendent leur droit à la terre
par Alejandro Blanca
Article publié le 9 septembre 2003

« Il est préférable de mourir en luttant que de mourir de faim », a dit un jour Margarida Maria Alves, une paysanne brésilienne, en répondant à un journaliste qui lui avait demandé si elle n’avait pas peur d’être tuée par les sicarios (tueurs à gage) des grands propriétaires terriens de la province de Paraiba. La paysanne rendait littéralement la vie impossible à ces grands propriétaires avec ses harangues incendiaires en faveur des droits des travailleurs agricoles. La possibilité que la leader indigène subisse un attentat était réelle puisqu’à cette époque, au début des années ’80, les militaires gouvernaient le pays avec une main de fer et que le moindre mouvement social était réprimé. A la campagne, les grands propriétaires terriens qui possédaient d’immenses zones de cultures étaient les alliés inconditionnels de la dictature militaire. Ils traitaient leurs employés comme des esclaves et lorsque les paysans protestaient, ils étaient menacés, frappés ou tout bonnement éliminés.

Margarida Maria Alves courrait donc un grave danger. Femme de petite taille ronde, combative et décidée à en finir avec les abus que subissaient les paysans brésiliens, et plus particulièrement les femmes, elle a pris la tête de différentes organisations qui défendaient les droits fondamentaux des travailleurs agricoles - des droits tels que des salaires dignes, des prestations, des vacances, des pensions - et qui impulsaient une réforme agraire afin de satisfaire les revendications historiques des paysans sans terres. Son combat lui a finalement coûté la vie ; le 12 août 1983, à l’âge de 40 ans, Margarida a été assassinée par un fusil de calibre 12 aux mains de tueurs à gage des latifundistes de la région.

Vingt ans plus tard, la situation dans la campagne brésilienne n’a pas tellement changé. Les militaires ne gouvernent plus, mais les grands propriétaires terriens continuent à avoir beaucoup de pouvoir ; ils décident du destin des millions de paysans qui travaillent pour eux et ils continuent à maintenir le contrôle, par le feu et le sang, sur d’immenses terres de cultures.

Aujourd’hui, d’après des études sur le latifundio au Brésil, 2,8% des grands propriétaires possèdent plus de 56% des terres cultivables et 31% des terres fertiles restent inutilisées.

Mais Margarida Maria Alves continue à lutter. Au cours des années, sa figure et son exemple, un esprit indomptable qui n’a pas cédé aux menaces et aux coups, a accompagné la lutte des nouvelles générations paysannes. Le 26 août dernier, lors de la commémoration des 20 ans de la mort de l’indigène, des milliers de femmes paysannes ont paralysé les rues de Brasilia, la capitale du pays, pour exiger leurs droits.

Les organisations participantes - la Commission nationale des femmes travailleuses rurales (CNMTR) ; la Confédération nationale des travailleurs de l’agriculture (Contag), le Mouvement des sans terre (MST), les fédérations des États des travailleurs agricoles et les syndicats des travailleurs ruraux, qui font partie du Mouvement syndical des travailleurs et travailleuses ruraux (MSTTR) entre autres - ont appelé cette manifestation « La Marche des Margaritas » en hommage à la pionnière de leur lutte.

Cette mobilisation s’est déroulée sans interruption depuis l’an 2000 jusqu’à aujourd’hui et cette année, les revendications se centraient sur la résolution de plusieurs demandes non satisfaites telle que la réforme agraire et la protection de l’environnement, la lutte contre l’usure du sol et des eaux, un salaire minimum digne, le droit à la santé publique pour les femmes et la lutte contre la violence sexiste - en mettant en relief l’impunité dont jouissent les crimes contre les femmes qui, dans les campagnes brésiliennes, sont fréquents.

La manifestation de « Las Margaritas »(les Marguerittes) est également connue comme « La Marche Mondiale des Femmes » et elle est soutenue par le mouvement féministe international qui lutte contre la pauvreté et la violence sexistes.

La réforme agraire

Le jour de la marche, une commission des « Margaritas » a été reçu par le vice-président du Brésil, José Alencar, dans le palais présidentiel de Planalto, en l’absence du chef d’Etat, Luis Ignacio Lula da Silva, qui se trouvait à l’étranger.

La commission des femmes a demandé d’accélérer le processus de la réforme agraire initiée par Lula et l’augmentation du salaire minimum, qui se chiffre actuellement à 240 reales (plus ou moins 80,50 dollars). Elles ont exigé que les autorités prennent les mesures nécessaires et urgentes afin d’en finir avec les conflits pour la terre, d’augmenter le budget de l’agriculture et que l’on garantisse les droits des travailleurs ruraux.

La coordinatrice nationale de la section féminine de la Contag, Raimunda de Mascena, a signalé aux médias qu’il « est fondamental pour le pays que le gouvernement impulse le développement rural soutenable et l’autonomie des paysans. La pauvreté maintient les femmes des campagnes comme des otages de maris agressifs ». Selon des chiffres officiels, au cours des huit dernières années, 100.000 familles ont pu bénéficier de répartitions de terres, mais c’est notoirement insuffisant. A l’occasion de divers événements publics, Lula avait déclaré que l’objectif de son gouvernement était de distribuer des terres à 60.000 autres familles avant le mois de décembre prochain.

Mais les mouvement paysans demandent que l’on double cet objectif, de telle sorte que pour 2006, lorsque le gouvernement Lula arrivera à son terme, l’on puisse distribuer un million de titres de propriété. Les spécialistes soulignent qu’établir une réforme agraire efficace est vitale pour la campagne brésilienne, qui traverse une situation gravissime : la pauvreté touche des millions de personnes et la violence est latente puisque l’affrontement entre les grands propriétaires terriens et les paysans s’est intensifié au cours des derniers mois. On estime le nombre de paysans sans terre à travailler à 4 millions 800 mille...

D’après les données fournies par Brasilia, au cours des 6 premiers mois de l’année, 114 foyers de conflit ont surgit à la campagne et l’on a enregistré 103 occupations de terres, la majorité dirigées par le MST, un mouvement né en 1984 et qui a acquis une énorme importance ces dernières années. On souligne également qu’entre les mois de janvier et juin dernier, 13 personnes sont mortes dans les luttes pour la terre alors que le nombre de victimes était de 20 l’an dernier.

La cruelle réalité des femmes à la campagne

Les femmes des campagnes souffrent d’une double marginalisation. Ce sont des paysannes pauvres, sans propriété et ce sont des femmes qui vivent dans un pays où prédomine le machisme. D’après les données de la Contag, les femmes représentent près de 50% de la population rurale du pays, mais seulement 7% d’entre elles détiennent un titre de propriété. L’immense majorité est exploitée. L’Institut d’économie de l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ ) signale que sur le total de personnes qui ne bénéficiant d’aucun salaire, 80% sont des travailleuses rurales. Près de 40% d’entre elles sont encore considérés comme des ménagères, ce qui implique qu’elles ne peuvent compter sur aucun revenu propre ni bénéfices sociaux. Cette situation entraîne une dépendance à l’égard des maris qui, de plus, les maltraitent.

90% des paysannes commencent à travailler à partir de 15 ans ; 80% des fillettes accompagnent leurs parents sur les terres cultivées dès l’âge de 10 ans.

De plus, au total, les femmes travaillent quotidiennement 6 heures de plus que les hommes puisque, après avoir aidé aux tâches des champs, elles doivent encore cuisiner, laver, repasser et garder les enfants. Le manque d’éducation est un autre problème vital puisque 6 millions 500 mille paysannes sont analphabètes.

Elle ne bénéficient pas non plus d’une attention médicale. 53% des paysannes ont eu des enfants morts nés et 10% d’entre elles en ont perdu ainsi plus de quatre. 41% ont souffert d’avortements spontanés.

Le combat de Margarida avait comme objectif de supprimer ces fléaux qui, en son temps, étaient encore plus marqués. Elle a obtenu que la voix des paysannes puisse être écoutée pour la première fois au Brésil et dans le monde.

Madame Margarida

L’inspiratrice de « La Marche des Marguerittes » est née le 5 août 1943 à Alagoa Grande dans la province de Paraíba. Elle était fille cadette et avait neuf frères. Face à la nécessité d’alimenter sa famille, Margarida a dû commencer à travailler dans les latifundios dès son plus jeune âge. Elle s’est rapidement rendue compte des carences criantes dont souffraient les siens et a décidé de consacrer sa vie à la lutte pour le travailleur rural. Sur les conseils du Père Geraldo, activiste renommé de la région, Margarida s’est affiliée au Syndicat rural d’Alagoa Grande. Grâce à sa constance et à sa disposition au travail, elle fut nommée trésorière du syndicat et, en 1973, élue présidente, poste qu’elle a occupé jusqu’en 1982.

La syndicaliste luttait pour la défense des droits de l’homme et de la femme de la campagne, pour le registre dans le livret de travail, la journée des huit heures et les vacances obligatoires. Elle fut aussi la cofondatrice du Centre d’éducation et de culture du travailleur rural, dont l’objectif, jusqu’à aujourd’hui, est de contribuer au processus de construction d’un modèle de développement rural et urbain soutenable, en s’appuyant sur le renforcement de l’agriculture familiale. Pendant les 12 ans passés au syndicat, elle a dirigé quelques 600 actions de travailleuses rurales contre les latifundistes de la région. Elle a, de plus, impulsé quelques 80 plaintes juridiques contre des propriétaires de terres et d’entreprises.

Cet activisme a attiré sur elle l’attention des militaires qui gouvernaient le pays et qui l’ont menacée et persécutée. Mais la forte et infatigable personnalité de Margarida a fait qu’elle ne s’est pas laissé faire et qu’elle a continué de l’avant.

Et cela jusqu’au 12 août 1983 où ils se sont débarrassés d’elle avec lâcheté : deux tueurs l’ont criblé de balles devant sa maison. Margarida avait un mari et deux enfants. Aux funérailles, son époux, Severino, a dit que « elle était une femme sans peur qui dénonçait les injustices ». Sa mort fut pleurée par tout le pays. Du Rio Grande do Norte jusqu’à Pernambuco, de Paraíba, sa terre natale, jusqu’à Belem, des milliers de paysans ont exigé que justice soit faite.

La pression des paysans et des organisations agraires a forcé le gouvernement à ouvrir une enquête sur l’assassinat de Margarida, mais ce ne fut fait que trois ans après le crime. Et 20 ans après sa mort, l’impunité prévaut toujours.

On a ouvert un procès contre les rancheros de la région, José Buarque de Gusmão Neto et Agnaldo Veloso Borges, mais le jugement a été suspendu à l’infini sous la pression des grands propriétaires terriens.

Les activistes du mouvement rural du Brésil savent que l’indigène les accompagne dans leurs luttes et ils disent souvent que la « semence de Margarida fleurira à chaque printemps. Ils ont pu la tuer, mais ils ne pourront jamais tuer ses idéaux. »

Traduction de l’espagnol : Ataulfo Riera, pour RISAL.

Article original en espagnol : "Brasil : Las "Margaritas" defienden su derecho a la tierra", Ciberoamerica, 28-08-03.

© COPYLEFT Ciberoamerica 2003.

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