Amérique latine : un nouveau « miracle » ?
par Bernard Duterme
Article publié le 25 mars 2003

Que se passe-t-il donc en Amérique latine ? Une chose est sûre, son actualité lui vaut à nouveau l’obligeance de la presse et des opinions publiques européennes. Une parenthèse d’une bonne dizaine d’années de discrétion, à peine entrecoupées par l’une ou l’autre crise financière et les hardiesses des Indiens zapatistes, semble se refermer. Comme si les circonstances présentes recelaient enfin l’intérêt dont les péripéties de la décennie passée ne pouvaient être dignes.

Cela a commencé fin 2001 avec la crise argentine - la déconfiture d’un modèle économique en direct -, ses troubles sociaux et les parades politiques qui suivirent. Le Venezuela - son coup d’Etat déjoué, son leader « bolivarien » et ses opposants « contre-révolutionnaires » - est alors entré en scène pour ne plus la quitter jusqu’à aujourd’hui, paralysie du pays aidant. Entre-temps, plusieurs rendez-vous électoraux nationaux ou plutôt leurs résultats inédits ont marqué durablement les esprits : la spectaculaire percée d’un leader indigène en Bolivie et la victoire de l’ex-colonel Lucio Gutierrez aux présidentielles en Equateur bien sûr, mais surtout l’avènement à la présidence de l’immense Brésil du leader de gauche Luis Inacio « Lula » da Silva, le « trait d’union » autant médiatisé que controversé entre les récents forums de Davos et de Porto Alegre. On en oublierait la violence politique sans nom toujours à l’ordre du jour en Colombie et, plus fondamentalement encore, le grand projet étasunien d’intégration économique du continent, la Zone de libre-échange des Amériques annoncée pour 2005.

Quelle intelligibilité donner à ces événements et à d’autres, concomitants, mais que l’on ne pourrait épuiser ici ? Au risque de réduire la complexité de la réalité à l’énoncé de tendances globalisantes, quitte donc à perdre en finesse ce que le propos entend gagner en efficacité, l’actualité latino-américaine de ces dernières années peut être ramassée en un double constat. Celui de l’échec patent de la modernisation et de la libéralisation économique du continent - la faillite du fameux « miracle » des pays émergents - et celui de l’apparition, dans des cadres démocratiques, d’acteurs sociaux et politiques, atypiques et populaires. Evident pour beaucoup d’observateurs, le relevé de ces deux phénomènes ne fait toutefois pas l’unanimité.

L’envers du « miracle ». Si l’appellation « décennie perdue » attribuée aux années quatre-vingt (retour à des régimes civils sur fond de crise économique sévère) ne prête plus à débat, on hésite encore sur le titre à décerner aux années nonante : « décennie piégée », « gâchée » ? Le bilan socioéconomique est en tout cas désastreux. L’application généralisée des recettes du « consensus de Washington » - libéralisation, privatisation, dérégulation -, si elle a permis de juguler les hyperinflations et d’assurer, dans un premier temps, un modeste retour à la croissance et une certaine stabilité macroéconomique, aboutit aujourd’hui sur un énorme gâchis. Dépendances financière et technologique accrues, volatilité de la croissance, augmentation des inégalités et de la vulnérabilité d’importants secteurs sociaux, stagnation ou nouvelles hausses de la pauvreté… Les élèves zélés du Fonds monétaire international paient les frais de leur orthodoxie. La dette externe atteint des sommets inégalés et la logique financière dominante, induite par le développement d’ « économies casinos » largement ouvertes sur l’extérieur, ajoute la fragilité à l’instabilité du continent.

En quête d’équilibres budgétaires et de crédibilité auprès des bailleurs de fonds, les Etats continuent à désinvestir leurs missions fondamentales, et en particulier l’éducation et la santé. Quelque 220 millions de Latino-américains, près de 45% de la population, vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté, et 75% des habitants du sous-continent obtiendraient des revenus insuffisants pour échapper durablement à la précarité. Dans des petits pays comme le Nicaragua ou Haïti, sans consistance politico-économique réelle face aux investisseurs transnationaux qui y ont les mains libres, les situations dépassent l’entendement : incurie, népotisme, corruption des élites, largage social et sanitaire d’importants secteurs de la population urbaine et rurale, insécurité croissante, expansion et aggravation de la malnutrition, famines, saccage de l’environnement… Les conditions de vie de dizaines de millions de Latinos-américains sont pires aujourd’hui qu’en 1980.

Les nouveaux acteurs. La libéralisation des économies et l’ouverture relative des espaces politiques ont aussi créé les conditions de l’émergence ou du renforcement de mouvements populaires contestataires. Combinant dans leurs identités et leurs stratégies le neuf et l’ancien, ils s’opposent à la privatisation de l’éducation et de la pêche au Chili, de l’eau en Bolivie, au Costa Rica, en Argentine, ils se mobilisent pour la terre au Brésil, au Honduras, pour le logement au Mexique, etc. Parmi eux, les mouvements indigènes (équatoriens, guatémaltèques, etc.) ajoutent aux revendications sociales et politiques une affirmation identitaire. Révolutionnaires et démocrates, ils entendent être reconnus « égaux et différents ». Point commun entre ces acteurs et les opinions publiques du continent, une même défiance vis-à-vis du champ politique, des institutions et des élites, une même lassitude à l’endroit de processus de normalisation démocratique qui n’ont pas tenu leurs promesses.

Les conditions sont dès lors réunies pour l’apparition, sur les scènes nationales, de leaders atypiques, plutôt de gauche, souvent d’extraction populaire, plus ou moins en phase avec les mouvements sociaux, issus de ceux-ci au terme de longues maturations ou surgis d’ailleurs (des forces armées par exemple) en libérateurs messianiques... L’amalgame, diabolisant ou idéalisant, conduit déjà à considérer la tendance comme un nouvel axe (du mal ou du bien) en constitution : les présidents Lula, Chavez et Gutierrez, ajoutés à Evo Morales en Bolivie, au Frente amplio en Uruguay, voire à Fidel Castro… C’est aller vite en besogne. Les contextes, les styles et les risques diffèrent. Ainsi que - facteur déterminant s’il en est - l’attitude des Etats-Unis à leur égard. Reste que l’opposition plus ou moins ferme à la subordination du continent aux intérêts nord-américains gagne du terrain social et politique aujourd’hui en Amérique latine. En ligne de mire, la présence d’une quinzaine de bases militaires US dans les pays latinos et l’intégration contrainte au grand marché américain.

La version courte de cet article a été publiée dans l’hebdomadaire ’Le Journal du Mardi".

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