Paysans et indigènes contre le Plan Puebla Panama
Panorama de résistances et répressions en Amérique centrale
par Bill Weinberg
Article publié le 13 octobre 2003

Le 21 juillet, des leaders d’organisations indigènes, paysannes et de
communautés originaires de l’ensemble de l’Amérique Centrale et du Mexique
se sont réunis à Tegucigalpa, la capitale du Honduras, à l’occasion du
forum mésoaméricain, le quatrième d’une série de rencontres visant à défendre une culture écologique dans tout l’isthme, et à s’opposer au Plan Puebla Panama (PPP), un méga plan de développement pour l’ensemble de l’isthme promu agressivement par la Banque interaméricaine de développement (BID). Juste quelques jours avant l’ouverture du forum, dans une région rurale du Honduras, étaient assassinés 3 leaders paysans écologistes, offrant un éclairage plus cru des problématiques abordées lors du forum.

Dans la province du sud de La Paz (au Honduras), deux paysans indiens Lenca
impliqués dans une occupation de terres - objets d’un litige - ont été tués lors d’une attaque lancée à l’aube par deux hommes armés, présumés à la solde du propriétaire terrien local. Au nord, dans la lointaine province d’Olancho,
un leader paysan qui s’opposait à l’exploitation forestière illégale sur
des terres communales a été abattu par un pistolero non identifié. On
pouvait lire sur une bannière placée au-dessus du bureau d’accueil du forum : Souvenez-vous des martyrs de La Paz et d’Olancho.

Quelle ironie que le forum se soit tenu dans une ville dominée par
les icônes, omniprésentes, de la culture commerciale (Burger King,
Mc Donald, Pizza Hut). Par contraste, sur la bannière déployée au-dessus de
la scène de l’Université pédagogique de Tegucigalpa, où s’est tenu le
forum, figurait une représentation indienne maya traditionnelle du maïs
divinisé.

Le premier forum méso-américain s’est déroulé au printemps 2001 à Tapachula au
Chiapas (Mexique), après que la Banque interaméricaine de développement et le
président mexicain Vicente Fox aient fait connaître le Plan Puebla Panama, qui implique la mise en place de nouveaux projets hydroélectriques, d’axes routiers pour les transports commerciaux à l’échelle de l’isthme et de zones industrielles. Le forum s’est ensuite réuni à l’automne 2001 à Quetzaltenango au Guatemala, puis à Managua au Nicaragua en juillet 2002.

Au meeting de Tegucigalpa, l’ordre du jour était dominé par les problématiques de l’exploitation intensive des ressources naturelles et de la privatisation des ressources et infrastructures nationales, l’eau en particulier. Une loi légiférant sur la privatisation de l’eau, actuellement examinée par le pouvoir législatif hondurien, obligerait les municipalités locales à permettre la gestion par le secteur privé de leur système d’exploitation hydraulique. La deuxième ville du Honduras, San Pedro Sula, se trouve déjà liée par un tel contrat à une firme italienne.

De telles mesures, allant vers la privatisation, sont préconisées par la Banque interaméricaine de développement et la Banque mondiale. Mais comme l’ont souligné des délégués de l’ensemble du sous-continent mésoaméricain, elles se mettent en place dans un contexte d’impunité, dans lequel le contrôle public est inexistant et où les opposants sont la cible d’assassinats.

"Une autre Méso-Amérique est possible"

Intervenant de premier plan lors de ce forum et auteur des "Héritiers de
Zapata"
, une étude sur les mouvements paysans mexicains postérieurs à la
révolution, Armando Batra a qualifié le PPP de "capitalisme sauvage" et a
affirmé que ce plan divise le Mexique : "il sert les intérêts des blancs
vivant dans le Nord, proche de la frontière avec les Etats-Unis et condamne à la pauvreté les indigènes vivant dans le Sud, proche de la frontière avec le
Guatemala."
Se faisant l’écho d’un slogan souvent prononcé lors du
forum, il a soutenu l’idée qu’"une autre Méso-Amérique est possible". Comme
modèle d’un développement alternatif, il a proposé de "reconstruire des
liens entre les zones rurales et urbaines, notamment celui de la
consommation d’une production agricole issue des coopératives locales"
.

Parmi les délégués indigènes originaires du Guatemala présents au forum, on
trouvait des opposants au mégaprojet hydroélectrique de la rivière Usumacinta sur la frontière entre le Mexique et le Guatemala. Représentant la CONIC (Coordination nationale paysanne et indigène), Juan Ixbalan a qualifié le plan promu par la Banque interaméricaine, qui impliquerait l’inondation de vastes régions de forêt équatoriale, de "nouvelle conquête en territoire Maya".

Alors même que les technocrates dépeignent la privatisation et les
propositions de méga développement comme une étape incontournable de la
marche vers la démocratie et la modernisation, le spectre du passé
violent, encore récent, de l’Amérique centrale revient hanter l’isthme. Des leaders indigènes guatémaltèques constituent actuellement un dossier de mise en accusation de l’ancien dictateur militaire et actuel candidat aux élections
présidentielles Ríos Montt pour génocide, lorsqu’il mena une politique répressive de la terre brûlée contre les Indiens mayas. L’Association
indigène Justice & Réconciliation (AJR) recueille les témoignages de
massacres commis dans les années 80 dans 24 communautés réparties dans les
départements de Quiche, Huehuetenango, Chimaltenango et Alta Verapaz. Neela
Ghoshal, une institutrice de la ville de New-York, qui fut récemment
observatrice en matière de droits humains pour l’AJR et présente lors du
forum, a déclaré que comme "les cours de justice guatémaltèques n’ouvriront
probablement pas d’audiences à ce sujet, ils devront s’adresser à la Cour
interaméricaine des droits de l’Homme. Ils sont fort déterminés à obtenir justice"
.

Le 25 juillet, quelques jours à peine après la clôture du forum, de
violentes émeutes ont éclaté dans la ville de Guatemala alors que des
sympathisants de Ríos Montt, essentiellement des membres de ses
"patrouilles civiles" paramilitaires, sont descendus dans les rues pour
protester contre l’interdiction de sa candidature aux élections par un décret de la Cour constitutionnelle, s’appuyant sur une loi prohibant à tout auteur d’un coup d’Etat de se présenter aux présidentielles. Les contestataires ont érigé des barricades de pneus enflammés et ont agressé au hasard des piétons, provoquant la mort par crise cardiaque d’un reporter de la télévision. Cinq jours après les émeutes, la Cour constitutionnelle du Guatemala révoquait ce décret, permettant à l’ex-dictateur d’entamer sa campagne pour les élections présidentielles. Richard Boucher, le porte-parole du Département d’Etat américain, a prestement assuré que les relations entre les Etats-Unis et le Guatemala ne seraient pas perturbées au cas où Ríos Montt serait élu.

Raul Moreno, un autre intervenant, originaire du Salvador et venu représenter
le groupe pour le développement rural inti Techan ("du maïs pour le
peuple"
en langue nahuatl) a condamné la Zone de libre échange des
Amériques (ALCA, sigles en espagnol) et l’Accord de libre échange d’Amérique centrale, en cours de négociation, affirmant que ces accords "modifieraient l’ordre juridique, subordonnant le code du travail, les lois de protection de l’environnement et les droits humains. Le PPP n’est pas neutre. Il profite aux Etats-Unis et à ses transnationales. Le PPP n’est pas réformable". Ni inévitable, ajouta-t-il. "Nous pouvons résister. Les systèmes
d’exploitation électrique et de santé restent entre les mains des pouvoirs
publics au Costa Rica, en dépit des aspirations à la privatisation du
gouvernement et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et ce parce que la population n’en veut pas."

Magda Lanuza, du Centre d’études internationales du Nicaragua, a observé
que des plans visant à la privatisation de l’eau sont plus avancés dans son
pays qu’au Honduras. Plusieurs provinces du Nicaragua, dont celles du Leon,
du Chinandega, du Jinotega et du Matagalpa, ont déjà confié la gestion de leur réseau hydraulique à des firmes telles que la compagnie française Suez (qui s’est attirée les foudres de la critique internationale en raison des tarifs exorbitants qu’elle pratique dans le cadre de ses contrats avec des gouvernement locaux d’Afrique du Sud, laissant un grand nombre de communautés pauvres sans aucun accès à l’eau).

Actuellement, comme au Honduras, le programme de privatisation de l’eau est
sur le point d’être appliqué au plan national, selon les conditions liées à
un prêt de la Banque interaméricaine de développement. Mais Magda prédit
une bataille politique. "Des communautés locales sont préparées à défendre
leurs ressources en eau. Elles comprennent que l’eau, c’est la vie"
. L’énergie hydraulique est aussi en cours de privatisation au Nicaragua. La
firme privée Hydrogesa a remporté le contrat pour la gestion du barrage du
lac Apanas au Jinotega, alors que la compagnie Enron, minée par le scandale, avait en fait pris des engagements. Mais, suite à une protestation de
l’opinion publique, le contrat a été suspendu dans l’attente du vote d’une
loi sur la privatisation de l’eau. Des Indiens Matagalpa qui vivaient dans la région et qui ont été déplacés lorsque le projet du barrage a été lancé
dans les années 1960 s’opposent maintenant à sa privatisation.

Les héritiers de la lutte de Lempira pour la terre

Fabian Gonzalez et Santos Carrillo, les deux Indiens Lenca tués à La Paz,
étaient engagés dans une action d’occupation de terres menée par le Centre
national des travailleurs ruraux (CNTC), un des plus importants syndicats
paysans du Honduras. Les assassins ont ouvert le feu à l’aide de fusils
AK-47 lors d’une attaque lancée, à l’aube du 19 juillet, contre leur campement. Par une coïncidence étrange, le lendemain, le 20 juillet, c’était le Jour de Lempira, un jour de commémoration de la mort en 1536 de ce guerrier
Lenca qui avait résisté au conquistador Francisco Montejo. La terre en
question avait déjà été occupée une première fois en 1985, en raison d’une
clause de la réforme agraire hondurienne donnant la permission aux
paysans de s’installer sur des terres privées non utilisées, d’initier leur
expropriation et le transfert de titre au bénéfice des paysans. Mais cette
réforme agraire a pratiquement été entièrement abrogée de nos jours.

La leader Lenca Berta Caceres observe avec ironie que Lempira soit devenu
un symbole de fierté nationale alors même que les droits à la terre et à la
culture des Lenca ont été sacrifiés sur l’autel de la modernisation. "La question indigène a été invisible depuis trop longtemps", dit-elle. "Mais un nouveau processus de lutte s’est développé depuis la campagne des 500 Ans de Résistance initiée en 1992 et depuis le soulèvement zapatiste au Chiapas en 1994. Nous nous organisons afin de défendre le territoire Lenca."

Berta Caceres est la coordinatrice du Conseil civique des organisations
populaires et indigènes du Honduras (COPINH), qui représente 47 communautés
réparties sur le territoire ancestral Lenca, dans les départements de La
Paz, d’Intibuca et du Lempira. Il a été fondé en 1993 et est à
l’avant-garde d’une renaissance politique et culturelle Lenca. Après le
forum, j’ai rendu visite au modeste bureau du COPINH situé dans le village
d’Itibuca.

Les Lenca sont parmi les groupes les plus septentrionaux des Indiens
Chibcha, leur région commençant juste au sud du territoire maya
et s’étendant jusqu’en Amérique du Sud. Il ne reste que 45 mots de leur langue d’origine, désignant essentiellement des animaux et des lieux, comme la Sierra locale de Puca Opalaca, signifiant "haute montagne" en Lenca. Ils ont également adopté la langue nahuatl, une lingua franca de la sphère culturelle aztèque-maya, afin de pouvoir communiquer avec les peuples voisins.

Depuis 1993, le COPINH a organisé une série de 4.000 importants "pélerinages indigènes" vers des sites sacrés locaux associés à des saints
et vierges (et à une époque antérieure à des divinités et des esprits de la
terre Lenca), tels la Vierge de Lourdes à Ilama dans le Santa Barbara et la
Vierge de Remedios à Tomala dans le Lempira. Berta Caceres dit que ces
pélerinages "établissent un lien entre nos traditions spirituelles et
culturelles et nos exigences politiques"
. Le COPINH a aussi eu recours à
des tactiques plus militantes telles l’occupation en 1993 d’une usine à
bois afin de protester contre la déforestation.

Les demandes du COPINH ont donné quelques résultats, tels la
redéfinition des frontières municipales afin de permettre aux communautés
locales Lenca d’avoir un contrôle légal sur leurs territoires. En 1994,
était créée une première nouvelle municipalité, San Francisco Opalaca, dans
la province d’Intibua. C’est la seule municipalité du pays où toutes les
terres sont sous un régime de propriété collective et gérées par un conseil rural indigène. Six nouvelles autres municipalités ont vu le jour les années
suivantes. Avec la réforme agraire hondurienne, quelques terres nationales
ont été attribuées à des collectifs de paysans, qui les géraient de manière
privée mais sans pouvoir les revendre. Avec la loi sur la modernisation
agraire de 1992, désignée comme la "contre-réforme", les terres peuvent
être revendues. La "contre-réforme" a aussi pulvérisé les clauses en faveur
de l’expropriation de terres privées inutilisées et de leur redistribution
aux paysans les occupant. De plus, l’Institut agraire national a commencé à
privatiser des terres nationales de même que des ejidos, les
traditionnelles terres communales appartenant aux municipalités qui ont été protégés depuis les débuts de l’ère coloniale.

Salvador Zuniga, membre du comité exécutif du COPINH, observe le virage
pris depuis la politique "populiste" des années 1960, à l’époque où la
réforme agraire a été lancée, vers la politique "néolibérale"
d’aujourd’hui, soutenue par les États-Unis, la Banque mondiale et la Banque
interaméricaine et promouvant un retour vers l’idéologie libérale du XIXe
siècle de privatisation des terres et des ressources publiques et
collectives. Au cours de ce virage, il y a eu les dures répressions des
années 1980, qui, si elles n’ont pas été aussi sévères qu’au Salvador et au
Guatemala, ont tout de même été le théâtre d’assassinats et de disparitions
de centaines de leaders paysans de même que du démantèlement de
coopératives paysannes. "La politique néo-libérale d’aujourd’hui est le
fruit de la guerre de basse intensité des années 1980,"
affirme Salvador
Zuniga.

Et cette guerre se poursuit alors que des leaders indigènes continuent
d’être désignés pour mourir. Le 17 mai de cette année, Teodoro Martinez, un
leader indien Tolupan, originaire de la province centrale de Francisco
Morazan, a été assassiné alors qu’il menait une campagne contre des coupes
de bois illégales. Teodoro Martinez avait été un leader au sein d’une autre
alliance indigène, la Confédération des Peuples autochtones du Honduras
(CONPAH), dont le fondateur, Vicente Matute, a été assassiné en 1989, année
de lancement de l’organisation.

Olancho : chaos à la frontière sauvage

Au cours d’un autre séjour dans les régions rurales du Honduras, après le forum, j’ai rejoint vers Olancho une délégation organisée par le plus
proéminent groupe de défense des droits humains, le Comité des Familles de
Détenus et Disparus du Honduras (COFADEH), fondé à l’époque des répressions
des années 1980. Province au territoire le plus vaste du Honduras, Olancho
est principalement habité par des colons métis originaires des régions du
centre et du sud du pays qui ont été encouragés par le gouvernement à
coloniser la frontière sauvage au nord au cours des années 1960 et 1970.
Mais comme toujours, les intérêts économiques ont suivi de près les colons
et aujourd’hui, les montagnes couvertes de pins d’Olancho sont en train
d’être rapidement dévastées par les barons du bois locaux. Sur la route, on
croise de nombreux camions chargés d’énormes rondins de pins se dirigeant
vers le sud en direction de l’autoroute panaméricaine et des marchés
étrangers. On passe aussi à côté de plusieurs fabriques de coupe du bois en
planches.

Dans la nuit du 18 juillet, Carlos Arturo Reyes a été abattu chez lui par
un pistolero non-identifié, dans la municipalité d’El Rosario d’Olancho.
Reyes avait fondé le Mouvement écologiste d’Olancho (MAO) en 2001 et avait
organisé la Marche pour la Vie traversant le pays en juin 2003, et au cours
de laquelle 30.000 personnes ont marché depuis Olancho jusqu’à Tegucigalpa
pour exiger des mesures contre les opérations de déforestation illégales.
Le MAO a eu recours à des marches, des meetings communautaires et enfin, en
février, à des barrages humains sur les routes de transit du bois pour
appuyer leurs exigences d’une participation des communautés à l’élaboration
de ce que le groupe nomme un "plan rationnel d’exploitation". Vingt autres
membres du MAO disent être maintenant les cibles de menaces de mort.

D’autres paysans écologistes ont aussi été assassinés à Olancho au cours de
ces dernières années. Le 30 juin 2001, Carlos Flores, originaire de La
Venta, un village de la municipalité de Gualaco, était abattu à l’AK-47
devant chez lui. Comme leader du Centre des Sociétés de La Venta de Gualaco
(CEPAVEG), il s’était opposé au barrage hydroélectrique en cours de
construction sur le proche Rio Babilonia par la firme privée Energisa liée
par un contrat avec le gouvernement hondurien. Deux gardes de sécurité
d’Energisa ont finalement été arrêtés pour cette affaire, mais Gilberto
Flores, cousin de Carlos Flores, dit que les "commanditaires ont été
laissés en liberté"
. Gilberto, qui est lui-même toujours impliqué dans
l’opposition contre ce projet hydroélectrique, fait maintenant face à des
menaces de mort et un officier de la Police nationale est assigné à sa
protection à La Venta. Gilberto relate que le 14 juin dernier il a été visé
par un AK-47 depuis une voiture à Juticalpa, la capitale de
la province d’Olancho.

Gilberto insiste sur la nécessité de mettre un terme à la déforestation
dans Olancho et de se battre pour maintenir un contrôle public sur les
ressources en eau : "Dans beaucoup de municipalités d’Olancho il n’y a pas
d’eau. On creuse des puits mais on n’en trouve pas. Cette province est en
cours d’assèchement. C’est ainsi depuis 20 ans, avec l’exploitation abusive de nos forêts. Près de 100 camions remplis de bois coupé quittent Olancho chaque jour en direction de Trujillo,"
le port situé au nord sur le littoral des Caraïbes.

Rafael Ulloa, l’ancien maire de Gualaco, est manifestement aussi menacé de
mort. Il proteste car l’appropriation du Río Babilonia pour l’emplacement du barrage hydroélectrique constitue un renversement des priorités nationales. "Officiellement, l’eau doit être consacrée en premier lieu à l’usage municipal, puis à l’irrigation et enfin à la production d’énergie électrique. Mais les communautés situées en aval vont en fait perdre tout accès à la rivière à cause de ce projet".

Le cours du petit Río Babilonia plonge depuis la montagne du même nom en
plusieurs séries de cascades pour finalement rejoindre celui du Río Tinto
Negro qui s’écoule vers le nord dans la Mer des Caraïbes. Le barrage se
situe officiellement dans le parc national de la Sierra de Agalta et s’il
n’y avait pas ces activités de construction, la montagne, dans son manteau de
forêt, serait vraiment superbe. Depuis La Venta, nous nous sommes mis en
scelle sur chevaux et mules pour monter le sentier escarpé et boueux
qu’empruntent également les ouvriers d’Energisa. Ce coin étant trop
accidenté et difficile d’accès pour y convoyer de l’équipement lourd, les
ouvriers transportent sur leur dos ou suspendus entre des perches en bois de fortune les tubes en plastique vers le sommet Le sentier suit le parcours du canal creusé dans le flanc de la montagne, vers lequel sera détournée la rivière dans les tubes en plastique pour descendre en direction de la centrale électrique, qui n’est pas encore construite. Au sommet, le barrage est intact, chevauchant la première cascade, mais ses vannes ne sont pas encore fermées, l’espace creusé pour le lac de retenue n’est pas encore rempli. Un garde de la sécurité d’Energisa armé est en faction.

Les paysans de La Venta nous conduisent également vers les environs de
Las Delicias, dans le voisinage de la municipalité de San Esteban, où des
membres de la Police nationale et d’une milice privée ont expulsé le 23
juillet une vingtaine de familles occupant 83 parcelles de terre. A travers
la clôture de barbelés, on peut voir ce qui reste des maisons récemment
rasées. Les familles, des colons originaires de la province du sud de
Choluteca, vivaient sur ces terres depuis plus de 20 ans. Elles vivent
maintenant entassées dans l’unique salle d’une école et dans des bivouacs
installés sur des terres municipales adjacentes. Elles disent que des cours
de justice ont tranché dans ce litige territorial en faveur de la famille
Calderon, propriétaire d’un ranch local, et ce en dépit du titre de propriété des paysans. L’affaire est en cours d’examen à l’Institut national agraire (INA), mais les familles qui ont travaillé la terre à la manière d’un collectif paysan disent avoir peu d’espoir que le jugement soit annulé. Elles racontent que leur maigre bétail leur a aussi été volé lors de l’expulsion et qu’il se trouve probablement sur les terres déjà étendues de la famille Calderon. Heribeta Aguilar, une grand-mère qui a été expulsée raconte, "nous étions venus ici pour de meilleures conditions de vie et maintenant tout a disparu". Silverio Molina, un fermier expulsé ajoute, "nous nous battrons jusqu’à la mort pour la terre et l’eau."

Les paysans expulsés nous montrent l’épave d’un camion Toyota de type
pick-up garé proche de leurs bivouacs. Du côté conducteur, il est criblé de
balles d’AK-47 tirées lors d’une attaque prélude à l’éviction et perpétrée
supposément par les pistoleros de Calderon. Le conducteur, Candido Cruz, a
perdu une jambe lors de l’attaque, maintenant, il avance en clopinant sur
des béquilles.

Un autre croisé en faveur de l’environnement faisant face à des menaces de
mort à Olancho est le Père Jose Andres Tamayo, un prêtre originaire du
Salvador actuellement en charge de la paroisse regroupant les municipalités
de Salama et d’El Rosario, où Carlos Reyes a été tué. Il observe lui aussi
une chute spectaculaire de la production sur le territoire d’Olancho en
raison de l’érosion et de la désertification liées à la destruction des
forêts de la région. "Il y a à peine 5 ans, les paysans récoltaient ici
30 sacs de maïs par parcelle de terre,"
dit-il, "maintenant ils en
obtiennent habituellement une douzaine."
Sur la route entre Salama et El
Rosario, le Père Tamayo désigne une large bande de terre montagneuse et
boisée appartenant à un "cacique" local, un de ces maîtres de domaine
foncier et potentats politiques gratifiés par la corruption bureaucratique.
Il relate que des camions sortent fréquemment des terres du cacique
transportant du bois et que les flancs de montagne sont en train d’être
rapidement dénudés. De l’autre côté, sur l’autre versant de la vallée se
trouvent des flancs de montagnes beaucoup plus boisés. Ceux-là explique le
Père Tamayo sont des terres communales appartenant aux communautés
paysannes locales. Mais ils commencent à être à leur tour dénudés par les
barons du bois locaux car des leaders paysans se laissent acheter par du
cash ou de l’alcool. Le Père Tamayo affirme que 80% du bois coupé au
Honduras le sont d’arbres abattus illégalement.

Le 2 mars 2002, le quotidien hondurien El Heraldo a relaté que Marco
Vinicio Arias, l’ex-responsable de l’agence hondurienne pour le
développement forestier (COHDEFOR), doit répondre de chefs d’accusation de
corruption pour avoir illégalement autorisé l’abattage d’arbres de la
Réserve de la biosphère du Río Platano qui s’étire depuis le nord dans la
province d’Olancho jusqu’à l’intérieur des basses terres de forêts
tropicales très reculées de la côte Miskito. Le Père Tamayo dit que le
commerce du bois à Olancho est contrôlé par 6 compagnies dans le cadre
nébuleux d’un réseau qui s’enchevêtre avec celui des gangs du narcotrafic
qui se servent d’Olancho comme d’une zone de transit pour la cocaïne
destinée aux États-Unis entre des ports clandestins de la côte Miskito et
l’autoroute panaméricaine. Les revenus tirés du commerce du bois sont
utilisés pour le blanchiment des profits du narcotrafic et l’ensemble sert
à financer l’armement de gangs mafieux paramilitaires. Le Père Tamayo
qualifie les gangs du bois de "narco-madereros" (narco-marchands de bois).

Le Père Tamayo affirme que le bois est principalement revendu à des
compagnies états-unienne pour l’exportation, dont la plus grande quantité est
déchargée dans les docks de la Nouvelle-Orléans et d’autres ports
américains. Encore une fois, il est manifeste que les pouvoirs des
transnationales entretiennent des liaisons incestueuses avec les gangs
paramilitaires et criminels qui terrorisent l’isthme. "C’est la seconde
conquête de la Méso-Amérique"
, dit-il.

Le séjour de notre délégation à Olancho s’est terminé par un signe de
sinistre présage. Le 29 juillet, un jour après notre retour à Tegucigalpa,
le quotidien La Prensa a placé en première page la photo d’hommes masqués
portant des fusils dans une pinède dense, prétendant être un groupe
d’écologistes radicaux prenant les armes pour défendre les forêts
d’Olancho. Leur leader présumé, le "Commandant Pepe", assure disposer de
10.000 hommes à ses ordres. Dans un article associé figurait une photo du
président hondurien Ricardo Maduro regardant avec stupéfaction des clichés
de "Pepe" publiés dans ce même journal. Il était cité déclarant, "ils
causent un grand tort au pays"
, observant que ces supposés éco-guérilleros
ont l’air de "Zapatistes ou de membres du Sentier Lumineux". Etait aussi
citée sa promesse de sanctions : "Je ne permettrai l’existence d’aucun
groupe armé engendrant de la violence. Je ne veux pas savoir de quel côté
ils se trouvent, car dans ce cas, il n’y a aucune justification."
Le Père
Tamayo y était également cité affirmant que le mystérieux Pepe et ses
sbires seraient en fait un coup monté des gangs du bois "pour discréditer
le mouvement."

Source : Znet (http://www.zmag.org), 6 août 2003.

Traduction : Céline.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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