Le vrai visage de la Société interaméricaine de presse (SIP)
par Pascual Serrano
Article publié le 30 octobre 2003

Ces dernières semaines, nous avons pu entendre de dures critiques de la Société interaméricaine de Presse (SIP) contre les gouvernements du Venezuela et de Cuba. Le premier a été accusé de fermer la chaîne de télévision Globovisión et d’agresser de manière permanente les médias de communication, quant au second, il a été accusé d’enfermer des journalistes indépendants.

Cependant, la SIP n’a strictement rien dit sur la fermeture d’une télévision communautaire vénézuélienne, Catia Tve, brutalement censurée par le maire métropolitain de Caracas, Alfredo Peña, et virulent opposant du gouvernement de Hugo Chávez. On a rien entendu non plus de sa part sur les perquisitions, interdictions et attentats contre les médias en Bolivie pendant les semaines qui ont précédé la fuite du président Sanchez de Lozada. Le gouvernement de ce dernier avait pourtant saisi des éditions des journaux Pulso et El Diario. Une radio telle que Radio Pio XII, qui a survécu aux dictatures boliviennes, a y compris été victime d’un attentat qui a été attribué aux forces de l’ordre. Tous ces faits ne semblent pas déranger la SIP, malgré les plaintes adressées à l’Organisation des États Américains (OEA).

Face à des attentats aussi graves contre la liberté d’expression, la dénonciation par la SIP de la fermeture de Globovisión par le gouvernement vénézuélien est tout bonnement fausse ; on n’a jamais interdit cette chaîne d’émettre. La seule mesure prise visait à empêcher cette chaîne d’utiliser une fréquence d’émission pour laquelle elle n’avait pas de licence, c’est là une action régie par la loi, utilisant les voies légales et qui se pratique dans n’importe quel pays.

Quant à Cuba, seul l’un des condamnés du mois d’avril dernier est un journaliste, et son arrestation est fondée sur sa participation dans des activités financées par une gouvernement hostile, celui des Etats-Unis, dont les représentants à La Havane ont conspiré avec les « dissidents » afin de déstabiliser le régime, promouvoir des interventions étrangères dans le pays et diffuser de fausses informations destinées à discréditer le gouvernement cubain - au travers de médias qui violent les conventions internationales de souveraineté de l’espace radio-éléctrique tel que Radio Marti.

Mais qu’est-ce la Société interaméricaine de presse et qui est derrière elle ? Créée en 1943 et refondée en 1950 par les agents de la CIA Jules Dubois et Joshua Powers, ensemble avec l’agent du Département d’Etat Tom Wallace, son orientation était axée sur l’appui inconditionnel à la politique extérieure des États-Unis, à la lutte anti-syndicale et anti-communiste inspirée par Mac Carthy et la promotion du libéralisme économique.

A peine un an après sa création, plusieurs dirigeants de différentes organisations professionnelles de presse exprimaient leur désaccords avec elle [1]. Quelques années plus tard, en 1976, la Fédération latino-américaine des Journalistes (FELAP) dénonçait les patrons des médias, regroupés dans la SIP, comme « usurpant la représentation des journalistes et se permettant d’émettre des jugements à l’égard du respect de la liberté d’expression ».

Les agissements de la SIP contre la liberté de la presse ont caractérisé toute son histoire. Elle a ainsi mené une intense campagne contre l’UNESCO au moment où le Nouvel Ordre Informatif était débattu que l’on y dénonçait le contrôle de l’information de la part des pays les plus puissants du monde. Elle a refusé, lors du Sommet Ibéro-américain sur l’île de Margarita (Venezuela) en 1997, de débattre sur le thème du « droit du peuple à une véritable information ». On peut ajouter son refus d’accorder pour ses rencontres aux États-Unis des accréditations et des visas à des journalistes parfois qualifiés de « dangereux » pour leur militantisme communiste.

Pendant le gouvernement d’Allende au Chili, la SIP a joué un rôle premier dans la campagne visant à promouvoir l’intervention militaire [2]. A l’occasion de la Journée nationale de la Presse, le 12 février 1973, le président chilien avait déclaré : « Nous nous sommes vus obligés de souligner l’absence d’autorité morale et d’objectivité de la part de ceux qui se nichent dans la Société interaméricaine de Presse ». Tout comme ils le font aujourd’hui au travers de leurs fausses accusations d’interdiction gouvernementale contre Globovisión, il y a 30 ans, les mêmes méthodes mensongères étaient employées contre le gouvernement d’Allende dans l’affaire du journal El Mercurio.

Les attaques contre Cuba ont été une constante de la SIP. Les plus modestes médias publics créés au cours des premières années de la révolution étaient considérés comme des « médias totalitaires et communistes ». Pour la SIP, la liberté de la presse et la démocratie sont seulement compatibles avec la propriété privée des moyens de communication, ce qui constitue une interprétation très particulière de la pluralité de l’information. Une mesure telle que la réforme agraire pendant la révolution cubaine était ainsi considérée par la SIP comme une abolition de la liberté de la presse à Cuba.

Plus récemment, trois journaux d’Uruguay se sont ajoutés aux nombreux médias honnêtes qui ont abandonné la SIP. Ils dénonçaient l’élection à la présidence de l’organisation de Danilo Arbilla [3] qui fut un haut fonctionnaire de la presse à l’époque de la dernière dictature uruguayenne. L’un d’eux, le journal La Republica, a souligné que les seuls « médias uruguayens qui restent membres de la SIP sont le journal El País, qui fut le porte-parole de la dictature militaire ; Ultimas Noticias, un journal financé par la Secte Moon et le journal El Observador, de l’Opus Dei ». Le dernier média à avoir quitté la SIP a été l’agence Argos, qui siège à Miami. Dans un long communiqué, cette agence a dénoncé le double langage de la Société et sa dépendance à l’égard du gouvernement des États-Unis.

L’exemple le plus clair de qui dirige la SIP et avec quel modèle de liberté d’expression nous a été offert le 9 octobre dernier au moment où la conseillère de sécurité nationale des États-Unis, Condoleezza Rice, a ordonné via une téléconférence avec l’Assemblée générale de la Société interaméricaine de Presse « d’appuyer le gouvernement constitutionnel de Bolivie » [4] dont la démission était exigée par les Boliviens après le massacre de plus de 80 personnes par la répression policière.

Notes :

[1Ernesto Vera. SIP : una libertad secuestrada. 02-08-03 www.cubadebate.cu.

[2Hernán Uribe. Allende y la prensa. Paralelo 21. Radio Universidad de Guadalajara. México www.radio.udg.mx.

[3IPI-ANC-UTPBA. 19-05-03. Disponible sur www.cubadebate.cu.

[4La Jornada (México). 9-10-2003.

Source : Rebelión (http://www.rebelion.org), 22 octobre 2003.

Traduction : Ataulfo Riera, pour le RISAL.

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