Pourquoi Bush a-t-il peur du Venezuela ?Si l’on en croit le général James Hills, chef du Commandement Sud des États-Unis (centre militaire étasunien chargé de l’Amérique latine), le Venezuela est devenu un sanctuaire de terroristes islamistes. Ses affirmations selon lesquelles l’île de Margarita, au large des côtes vénézuéliennes, serait un centre de « blanchiment d’argent et de trafic de drogue ou d’armes », ont été relayées dans l’édition d’octobre du mensuel US News & World Report.
Au début de cette année, le magazine néoconservateur Weekly Standard demandait au Congrès étasunien et à l’Organisation des États américains (OEA) d’imposer des sanctions au Venezuela. Ce magazine rapportait les accusations d’un pilote vénézuélien ayant fait « défection » aux États-Unis selon lesquelles le président Hugo Chávez entretenait des relations avec al-Qaida. Lors d’une transaction, Chávez aurait ainsi versé un million de dollars à Oussama ben Laden (bien qu’on ignore pourquoi le Venezuela, au bord de la faillite, subventionnerait le milliardaire ben Laden).
¿Qué pasa ? De telles histoires, semées de sources officielles anonymes, de pures inventions, de soi-disant transfuges et de liens avec des groupes terroristes internationaux, sont de plus en plus fréquentes dans la presse étasunienne. Elles rappellent tellement une certaine époque de propagande appuyée par l’Administration -mise à jour lors du scandale Iran-Contra- qu’on est en droit de se demander : « mais qui donc conseille le président Bush sur l’Amérique latine ? ».
La réponse est : Otto Reich, responsable spécial pour les questions de l’hémisphère occidental. Dans les années 80, alors qu’il était chef du Bureau de la diplomatie publique au Département d’État, c’est lui qui semait la désinformation sur le gouvernement gauchiste sandiniste du Nicaragua dans la presse étasunienne. Selon l’une de ces informations fabriquées, relayée par certains quotidiens crédules, le minuscule Nicaragua avait acheté des avions de chasse MIG pour attaquer les États-Unis. Lorsque le scandale Iran-Contra éclata, le vérificateur des comptes étasunien conclut que le bureau de Reich avait « mené des activités clandestines prohibées de propagande ». Aujourd’hui, au grand dam du Sénat, le voilà de retour de son exil politique, concentrant ses efforts le Venezuela et Chávez.
Élu en 1999, Chávez a introduit une série de réformes sociales modérées (gratuité de l’éducation, services de santé pour les pauvres, réforme agraire, mais pas de grandes nationalisations ou d’impôts destinés à la redistribution). Il est possible que ces réformes irritent les élites locales et étasuniennes, mais ce qui a placé Chávez sur un cap de collision avec les besoins les plus pressants des États-Unis, c’est son pétrole -qualifié « d’excrément du diable » par un ministre vénézuélien des années 70.
Le Venezuela est l’un des trois principaux fournisseurs de pétrole étranger aux États-Unis (le Canada et l’Arabie Saoudite en sont les deux autres). Or, sous la présidence vénézuélienne de l’OPEP, le prix du baril de pétrole a grimpé de 10 USD à 20 USD. D’où l’énorme bénéfice permettant de financer des programmes sociaux au Venezuela, mais pas vraiment au goût des États-Unis.
En novembre, Chávez annonçait l’initiative Petrosur lors du Congrès des parlements andins. Cette initiative vise à combiner les réserves pétrolières du Venezuela avec celles de l’Équateur, du Brésil et de Trinité-et-Tobago, pour ainsi intégrer les ressources pétrolières du continent.
Chávez est un survivant. Enlevé en 2002 lors d’un coup d’État manqué de 48 heures soutenu par Washington, il fut remis en place quand les quartiers les plus pauvres de Caracas se vidèrent dans les rues pour protester et certains secteurs militaires se rebellèrent contre les putschistes. Au début de cette année, il a aussi défait une « grève générale » de deux mois contre son gouvernement. Il s’agissait en fait d’un lock-out mené par les cadres de la société pétrolière.
Mais le mois dernier, au risque de mener le pays à la guerre civile, l’opposition de droite lançait le reafirmazo, une pétition de quatre jours pour exiger un référendum révocatoire de Chávez. Les résultats ne seront pas publiés avant le mois prochain, mais selon la constitution du pays, si les partisans du référendum parviennent à réunir au moins 20% de l’électorat, soit 2,4 millions de signatures, alors un référendum révocatoire doit être organisé dans les quatre mois.
Les Vénézuéliens qui sont en bas de l’échelle adorent Chávez, noir et indigène, comme eux. Par contre, les classes moyenne et privilégiée du pays lui en veulent furieusement pour la perte de leurs privilèges. Dans les quartiers les plus riches de Caracas, les queues des signataires de la pétition faisaient le tour des pâtés de maisons. Dans les barrios, les centres de collecte étaient pour ainsi dire déserts. La collecte de signatures s’est terminée ce 1er décembre et l’opposition crie victoire, parlant de 2,8 à 4 millions de signatures. Les chavistes estiment qu’elle n’en a réuni que 1,95 million et l’accuse de fraude à grande échelle. Une accusation appuyée par des observateurs internationaux et la fédération syndicale indépendante. Les cadres locaux de Pepsi-Cola, Coca-Cola et d’autres multinationales sont soupçonnés d’avoir obligé leurs travailleurs à signer. Le Conseil national électoral (CNE) devrait se prononcer sur la validité des signatures dans la deuxième semaine de janvier. « Cette certitude, des chavistes et anti-chavistes, d’avoir battu l’autre bord ne présage rien de bon pour l’avenir immédiat du pays » -écrit Gregory Wilpert, un journaliste travaillant à Caracas. Si l’opposition ne parvient pas à « convoquer un référendum auquel elle aspire si intensément ... elle ne manquera pas de protester et ses éléments les plus radicaux lanceront une nouvelle campagne de déstabilisation. »
Un groupe paramilitaire d’opposition s’est d’ores et déjà formé. Si le CNE proclame la défaite de l’opposition, des groupes extrémistes -comme le Bloc démocratique et les Militaires démocratiques (groupuscule de hauts officiers à la retraite)- accuseront certainement le gouvernement d’avoir saboté la pétition. Et leur tactique peut être la violence, de fomenter des troubles, et même de poser des bombes. Comment Washington doit réagir ? « La politique de Bush à cet égard est assez contradictoire »- affirme Wilpert. « D’un côté, d’importantes personnalités l’encouragent à maintenir une relation stable et pacifique avec le Venezuela, mais de l’autre, certains conseillers le poussent à prendre la voie du changement de régime ». Des conseillers tels que M. Otto Reich.
Source : New Statesman (http://www.newstatesman.com/), décembre 2004.
Traduction : Gil Lahout, pour RISAL.