Interview de Ricardo Alarcon, président de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire
Ricardo Alarcon : « La démocratie cubaine ne se limite pas à la représentation formelle, elle incorpore des mécanismes et des formes de démocratie directe »
par Pascual Serrano
Article publié le 17 janvier 2004

Il n’est pas exagéré d’affirmer que la presse traditionnelle occidentale n’offre pas ou très peu la possibilité aux autorités cubaines de s’exprimer et de répondre ainsi aux attaques répétées dont le régime est la cible. Il n’est pas nécessaire d’être un chaud partisan du régime cubain pour faire une telle constatation. C’est une des raisons pour laquelle RISAL a décidé de publier cette longue interview de Ricardo Alarcon, président de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire de Cuba. Le mandataire politique nous donne de précieuses informations mais manie également très bien la langue de bois.(RISAL)

Ricardo Alarcon, 66 ans, est sans aucun doute l’une des figures les plus importantes de l’administration cubaine et peut-être celui qui connaît le mieux la politique des États-Unis. Après avoir vécu à New York pendant plus de 14 ans, il est président de l’Assemblée nationale depuis 1993 et chargé des relations avec les États-Unis. (...)

Comment peut-on justifier que le président cubain soit toujours le même depuis 1959 ?

Et bien, je dois dire qu’il n’a pas toujours été le même depuis 1959.
Fidel Castro est notre président depuis 1976, lorsqu’il fut élu par
l’Assemblée nationale. La justification se trouve dans ses qualités
personnelles, qui sont nombreuses, sa capacité indéniable à diriger et un
dévouement exceptionnel à son travail, ce qui a motivé l’Assemblée à le
réélire depuis cette date. Il est d’abord proposé comme député à
l’Assemblée municipale de Santiago de Cuba et se fait élire en tant que tel, par une élection libre et à bulletin secret. Puis il est proposé comme
candidat à la présidence et élu par l’Assemblée selon les mêmes modalités.

Il existe différents groupes anti-castristes qui affirment que le blocus des États-Unis contre Cuba est une erreur, puisqu’il offre au gouvernement cubain une excuse pour empêcher toute réforme. Qu’en pensez-vous ?

C’est ridicule et ne fait que refléter un cynisme répugnant. Le blocus,
ou pour être plus précis, la guerre économique, est un crime abominable
contre l’ensemble du peuple cubain. Ce n’est pas une excuse mais plutôt une tentative de génocide selon l’ONU. Cela a même été reconnu par le
Département d’État en 1959, dans des documents rendus désormais publics où on peut lire que l’objectif de cette politique était "de provoquer la famine et le désespoir" parmi le peuple cubain. A plusieurs reprises, lorsque des journalistes états-uniens m’ont posé la question, j’ai répondu : convainquez Washington de retirer notre "excuse" et de lever le blocus. Qu’ils osent le lever, ne serait-ce que pour une courte période, disons un an.

Le président des États-Unis a annoncé des restrictions imposées à ses concitoyens sur les possibilités de voyager à Cuba. Dans le même temps, le gouvernement cubain a annoncé sa décision de faciliter l’entrée du pays aux Cubano-américains. Comment faut-il interpréter cette contradiction ?

(L’administration Bush) n’a pas seulement "annoncé" des restrictions
mais a aussi imposé différentes méthodes de contrôle et de pression dans les aéroports. Elle a aussi distribué des amendes et menacé de poursuites
judiciaires des centaines de citoyens états-uniens qui ont visité Cuba.

Cette année, une fois de plus, la Chambre des représentants et le Sénat du Congrès des États-Unis ont approuvé un texte de loi qui aurait mis fin à ces restrictions et, une fois de plus (c’est déjà arrivé dans le passé) de hauts dirigeants ont "démocratiquement" retiré le texte qui avait été approuvé par une large majorité. En ce qui nous concerne, nous avons poursuivi et continuerons de poursuivre une politique d’ouverture et de main tendue vers la communauté d’origine cubaine qui vit aux États-Unis.

La plupart voient d’un oeil favorable une relation respectueuse et constructive avec leur pays d’origine. Le contraste entre ces deux politiques est très révélateur : Washington a appliqué la même politique depuis plus de quarante ans et s’acharne à vouloir la durcir. Cuba, au contraire, a cherché à développer avec maturité et responsabilité un dialogue et une communication avec ceux qui ont émigré, malgré le fait que de cette communauté soient sortis tous les mercenaires et les terroristes qui nous attaquent. Le contraste en dit long sur la confiance respective que nous avons de notre société, de nos valeurs. Notre porte est ouverte aux Cubano-américains et aux citoyens états-uniens. Nous ne sommes pas préoccupés par tous ceux qui voudraient venir. De quoi a peur M. Bush ?

Les relations entre Cuba et l’Union européenne (UE) sont dans une passe difficile. Vous avez accusé les gouvernements européens de céder aux intérêts des États-Unis. Quels sont les motivations derrière cette position de l’UE ?

Washington a souvent exprimé sa satisfaction devant le soutien de
l’Europe à sa politique contre Cuba, et ce depuis l’époque de Clinton,
lorsqu’ils ont approuvé un "accord", ce qui dans la pratique signifie que
l’Europe rejetait sa propre opposition à la loi Helms-Burton et offrait son
soutien à la politique états-unienne de subversion, tout ça en échange de
rien. L’UE fait tout simplement écho à la machine de propagande et
diplomatique des États-Unis vis-à-vis de Cuba. Les raisons : servilité de la
part de certains et, pour d’autres, une faiblesse ou un manque de
cohérence. Les avantages pour l’Europe ? Aucun, bien sûr, mais cela ne nous préoccupe pas. En ce qui concerne l’Europe, il y aura de plus en plus de remises en cause de ce "soutien inconsidéré" que certains individus
attendent et imposent et dont les noms ne méritent pas d’être mentionnés et qui englobent une sorte de néo-fascisme domestiqué par Washington.

Le gouvernement Cubain a dénoncé le désir de l’administration Bush de déstabiliser l’île, afin de justifier une intervention US. Quelle est la crédibilité d’un plan US pour une intervention militaire à Cuba ?

Chaque fois que les dirigeants des États-Unis sont interrogés sur la
possibilité d’une action militaire contre Cuba, ils se bornent à déclarer
qu’un tel plan n’existe pas mais que la possibilité d’une telle action n’a
jamais été exclue, par principe. Même le Général Powell, avec sa soi-disant image de colombe, a été très explicite à ce sujet. M. Bolton, le
sous-secrétaire d’État et d’autres fonctionnaires du Département d’État ont fait les mêmes déclarations à maintes reprises, dont la dernière date d’il y a seulement quelques semaines. Dans ces déclarations, Cuba a été accusée de posséder et de fabriquer des armes de destruction massive. Que cherchent-ils avec ces mensonges grossiers et irresponsables ?

Dans le même temps, c’est exactement ce que réclame la mafia partisane de Batista à qui Bush doit son élection en 2000 (ne l’oublions pas !).
Rappelez-vous qu’au cours du dernier week-end de février, des millions de
personnes dans le monde entier ont manifesté contre l’attaque contre l’Irak, qui était imminente à l’époque. La seule exception fut Miami. A Miami, il y a eu une manifestation en faveur de la guerre. Plusieurs groupes terroristes avec à leur tête Orlando Bosch, un ami de Bush, et auteur de l’attentat en plein vol contre un avion civil cubain en 1976, ont publiquement appelé à cette manifestation - avec une grande banderole qui disait "Aujourd’hui l’Irak, demain Cuba".

Tout ceci dans le contexte d’un nouvel unilatéralisme et de guerres
préventives, et les menaces de Bush d’attaquer n’importe qui, n’importe
quand. Cuba fait partie des pays que les États-Unis qualifient de
"terroristes" et le seul situé à 150 km et à l’intérieur de son périmètre de
défense militaire : pour attaquer Cuba, les États-Unis n’ont pas besoin
d’expédier une large force militaire de l’autre côté de la planète. Il leur
suffirait d’appuyer sur un bouton et le monde entier ne serait au courant
qu’après la destruction de la Havane par leurs missiles.

Nous ne pouvons pas nous permettre de prendre cette question à la légère. C’est pour cela que nous nous préparons. Notre agresseur potentiel doit savoir qu’il sera incapable d’occuper notre territoire. Ce serait un Vietnam à la puissance x. Ce que nous voulons le plus c’est qu’ils le comprennent à temps.

Les dissidents cubains accusent souvent l’administration cubaine de corruption. Quel est, selon vous, le niveau de corruption à Cuba ?

La soi-disant "dissidence cubaine" est elle-même synonyme de corruption,
depuis qu’elle a été inventée, fabriquée, organisée, dirigée et payée par le
gouvernement des États-Unis. Différents documents officiels US rendus
publics en 1990 le prouvent. Il y a des manifestations de corruption à Cuba. Nous sommes une société humaine et nous vivons sur la même planète où le système dominant génère la corruption en permanence. Mais dans notre pays il n’y a pas de corruption à la tête du pays ou parmi ses principaux dirigeants et ce n’est pas non plus un phénomène généralisé dans notre société.

Les signes de corruption qui sont apparus, et que nous combattons sans
relâche, se trouvent surtout dans les échelons intermédiaires. De plus, nous voyons assez fréquemment, mais pas uniquement, qu’elle est liée à une activité commerciale en relation avec certains éléments de l’économie de marché qui fait désormais partie de notre réalité. Si le capitalisme devait être rétabli ici, nos "accusateurs" pourraient se vautrer dans un "océan de corruption".

Quelles sont les formalités pour un Cubain qui désire quitter l’île et
aller vivre ailleurs ?

Pour pouvoir partir, il ou elle doit être en possession d’un passeport
et d’un visa pour le pays en question, et avoir accompli certaines tâches
(comme réserver un siège dans un avion et acheter un billet, par exemple). Pour pouvoir résider dans un autre pays, certaines conditions doivent parfois être remplies, comme effectuer un service social pour certaines professions ou le service militaire, pour les jeunes. Ces conditions peuvent retarder le départ de quelques mois. Il y a aussi une condition en rapport avec l’autorité parentale (patria potestad) et qui concerne les mineurs qui voyagent avec un seul de ses parents. Dans ce cas une autorisation écrite doit être fournie par l’autre parent.

Il y a une rupture évidente entre les Cubains de l’île et ceux de Miami. Voyez-vous une possibilité pour que ces deux communautés se réconcilient et quelles mesures pensez-vous seraient nécessaires pour aboutir à une réconciliation ?

Il faut avant tout mettre fin aux mythes qui entourent la question de
l’immigration cubaine aux États-Unis. Il faut comprendre une bonne fois pour toutes que l’immigration cubaine aux États-Unis est une des principales armes employées par Washington contre la Révolution, pour déstabiliser le pays à l’intérieur et déformer son image à l’extérieur. Examinons certaines données fournies par le Bureau de recensement, d’immigration et de naturalisation des États-Unis (acronyme INS - N.d.T.) qui peuvent attester de certains faits concernant l’immigration cubaine aux États-Unis :

— dans les années 50, avant la Révolution, Cuba occupait la deuxième placepour ce qui du nombre d’immigrants légaux vers les États-Unis dans le monde occidental, derrière le Mexique.

— Aujourd’hui, il y a au moins sept pays devant Cuba. Je dis "au moins"
parce que pour connaître avec certitude le nombre exact d’immigrants il
faudrait pouvoir compter les immigrés clandestins, qui sont plusieurs
millions, dont aucun n’est cubain. Il se peut qu’il y ait des Cubains
clandestins aux États-Unis, dont beaucoup sont arrivés avant le triomphe de la Révolution. C’est pour cela que la Loi d’Ajustement cubain [loi
états-unienne - N.d.T.], qui fut conçue pour privilégier les partisans de
Batista et transformer l’immigration en une arme de déstabilisation, répète à plusieurs reprises que cette loi ne s’applique qu’aux Cubains arrivés aux États-Unis "à partir du 1er janvier 1959". Cette phrase est répétée dans chaque paragraphe de la loi.

La politique qui consiste à accueillir automatiquement tout Cubain qui foule le sol des États-Unis même si celui-ci voyage sans papiers ou a
eu recours à la violence (ce qui est illégal selon les lois états-uniennes
sur l’immigration) est bien connue. Auriez-vous une idée du nombre de
Latinos-américains qui entreraient aux États-Unis si les portes leur étaient
ouvertes et qu’une loi comme la Loi d’Ajustement cubain, qui ne s’applique qu’aux cubains, était votée ?

Le discours que la mafia de Miami répète depuis des années est que des
"millions" de cubains ont "fui" Cuba pour vivre aux États-Unis. La vérité,
selon les derniers recensements, est qu’il y a moins d’un million de Cubains aux États-Unis, en comptant leurs descendants et tous ceux qui sont arrivés avant 1959 et qui étaient déjà nombreux. La plupart sont arrivés par un vol confortable qui a duré cinquante minutes.

Miami est la ville d’où partent le plus de vols pour Cuba. Cinq ou six vols
par jour, selon la saison, arrivent dans différentes villes de Cuba. Ces
vols sont pleins malgré le fait que les États-Unis n’autorisent que les
Cubano-américains à les emprunter. Combien de fois les millions de
Latino-américains qui arrivent à peine à survivre aux États-Unis ou au
Canada ou en Europe peuvent-ils visiter leur pays d’origine ?
Connaissez-vous un seul clandestin qui quitte un pays du Nord pour passer ses vacances avec sa famille et retourne ensuite dans le pays où il vit clandestinement ? Qui vit l’expérience de rupture la plus profonde et la
plus définitive ?

En ce qui concerne les Cubains, il faudrait pouvoir dépolitiser la question.
Il faudrait qu’elle cesse d’être un outil de manipulation. Washington doit
cesser les restrictions discriminatoires qui sont imposées, comme le fait de
ne pouvoir voyager à Cuba qu’une fois par an, et d’autres restrictions
arbitraires sur les relations avec les familles cubaines qui ne sont
appliquées qu’aux États-Unis.

Et il ne faudrait pas oublier tous ceux qui ne sont pas cubains. Nous devons aussi exiger la fin de la persécution, de l’exploitation et de la
discrimination de nos frères et soeurs d’Amérique latine qui réclament aux
États-Unis leur droit à la dignité. Une bonne initiative serait de leur
faire bénéficier à tous d’une Loi d’Ajustement, qui régulariserait leur
situation et leur garantirait la possibilité de faire venir leurs familles.

Apparemment, l’environnement ne paraît pas trop défavorable à Cuba en ce moment en Amérique latine. Les relations sont bonnes avec Hugo Chávez, Kirchner et Lula. Qu’est-ce que cela pourrait signifier pour l’avenir de Cuba ?

Ce qui est important est de prouver que le néolibéralisme est en train
d’entrer dans une crise irréversible sur tout le continent. Les mouvements
populaires ont le vent en poupe et nous avons assisté à des victoires
importantes ; on le voit dans chaque pays et selon des caractéristiques
propres, qui ne suivent aucun modèle ou programme particulier. Cela va
accroître les possibilités de coopération entre nos pays.

Cuba a joué un rôle très important pendant la Guerre froide, en
soutenant les mouvements armés de libération. Certains de ces mouvements sont toujours en activité, comme les FARC ou l’ELN en Colombie, et d’autres un peu moins bien implantés comme au Pérou, et même des nouveaux, comme l’EZLN au Mexique. Quelle est la position officielle de Cuba face à ces
mouvements ?

Nous, les Cubains, qui avons combattu si durement toutes les
interventions étrangères, nous serons toujours réticents à exprimer une
opinion sur une situation qui nous est étrangère. Selon le contexte
historique et les particularités de chaque pays, différentes stratégies
doivent être adoptées. En ce qui concerne la Colombie, et à cause de
l’intérêt exprimé à la fois par le gouvernement, les FARC et l’ELN, nous
avons tenté, avec d’autres pays, de contribuer à un processus de paix.

Prenons les États-Unis. Durant toute la période de la Révolution
cubaine, aucun président n’a tenté de normaliser les relations avec la Havane ou de lever le blocus. Comment expliquez-vous cela ?

Dés 1870, le père fondateur de la patrie, Carlos Manuel de Céspedes,
avait prévenu que "le secret" de la politique US était de "prendre le
contrôle de Cuba."
José Marti a dévoué une bonne partie de sa vie à dénoncer ce "secret". Par une intervention militaire en 1898, les Etats-Unis occupèrent la place de l’Espagne. Cuba devint un protectorat militaire et courait le risque d’une annexion. Nous avons finalement conquis notre
indépendance le 1er janvier 1959. Le jour même une politique d’agression
fut initiée, et qui a été appliquée par tous les dirigeants d’un pays dont
l’oligarchie croyait qu’elle possédait l’île. Aujourd’hui, des documents
dé-classifiés et publics nous éclairent sur l’origine de la confrontation
avec la Révolution ("Foreign relations of the United States, 1958-1960,
Volume VI, Cuba,"
Department of State, Washington, 1991). Il y a des
centaines de pages qui laissent entrevoir discrètement, pour protéger leurs sources, tout ce que l’administration Eisenhower entreprit tout au cours de l’année 1958 pour soutenir Batista et "empêcher la victoire de Castro" : celui qui ignore cette partie de l’histoire serait surpris de découvrir qu’au cours de la nuit de Noël et jusqu’aux dernières heures de l’année, les Cubains ont été les trouble-fête qui ont obligé le Président et ses principaux collaborateurs à passer de longues et pénibles heures penchés sur la question, alors que tout le monde était en congé. Pourquoi ? A leurs yeux les États-Unis étaient en train de perdre quelque chose qui leur appartenait, et c’est quelque chose que de nombreux historiens là-bas n’ont pas encore compris. Il est bien connu qu’ils ne sont pas très forts en histoire et géographie.

Cuba est fière des ses organisations de jeunesse, de ses travailleurs, de ses syndicats, de ses étudiants, de ses artistes. Mais comment participent-ils à la politique cubaine et comment se font-ils entendre auprès du gouvernement cubain ?

Ces organisations avec d’autres, comme celles des paysans, ou même
professionnelles ou de quartier, occupent un rôle vital et organique dans la gouvernance de la société. Il est de leur responsabilité que de désigner des candidats aux postes de députés nationaux et délégués provinciaux. Non seulement ils sont écoutés mais ils interviennent directement dans le
processus de prise de décision. Je peux citer d’autres exemples : la Loi
d’Imposition a fait l’objet d’un examen très attentif de la part des
syndicats avant d’être présentée à l’Assemblée nationale. Cela aboutit à
d’importantes modifications du texte original ; la Loi sur les Coopératives
agricoles, qui fut présentée par l’Association nationale des petits
agriculteurs (ANAP), fut débattue par des centaines de milliers de membres dans toutes les coopératives. De ces discussions est sortie la version définitive du projet qui fut présenté et approuvé par l’Assemblée. Mais le meilleur exemple est ce que nous appelons les "parlements ouvriers", auxquels toute la société cubaine a participé afin de réfléchir ouvertement et profondément sur les problèmes généraux et concrets rencontrés par notre économie dans les pires moments de la crise (1993), c’est une expérience que nous avons utilisé comme ligne de conduite dans la pratique du pouvoir législatif. Il faut souligner que pendant que Cuba était confrontée à une situation très difficile et une intensification des attaques de l’étranger (Loi Torricelli, Loi Helms-Burton et autres mesures agressives) et que la démocratie s’approfondissait et se développait dans la pratique, le monde occidental s’acheminait dans la direction opposée. Ce que nous pratiquons ici a été défini par Kelsen comme "une parlementarisation de la société", tandis qu’ailleurs des mesures sont prises sans même faire semblant de respecter les rituels de la démocratie formelle, et qui affectent l’ensemble de la population. Il y a eut parfois même des conspirations secrètes contre certains peuples : l’Accord Multilatéral d’Investissement, l’ALCA, et les négociations sur le "libre-échange" sont des exemples de jusqu’où la "fiction de la représentation dans une démocratie représentative" est allée.

Cuba est aussi accusée d’empêcher la liberté d’expression. Quelle est la situation des médias à Cuba ? Est-ce que l’accès à Internet est limité pour les Cubains ?

En ce qui concerne la liberté d’expression, j’ai cité des cas très
concrets qui illustrent la différence radicale entre les Cubains qui non
seulement s’expriment, mais qui prennent aussi des décisions sur les
questions fondamentales qui les touchent, et ceux qui vivent sous le
néo-libéralisme et qui "jouissent" de ce que quelqu’un d’aussi peu suspect
que Thomas L. Friedman décrit comme "la peur des changements rapides d’un ennemi qu’on ne peut voir, ni toucher ou sentir... que votre emploi,
communauté ou lieu de travail peut être modifié à tout moment par des forces économiques et technologiques anonymes."
Ce que Friedman appelle "l’angoisse devant la définition de la globalisation" est la preuve
irréfutable de l’absence de démocratie. Que devient la "liberté
d’expression" dans ces conditions ?

On pourrait s’étendre longtemps sur les médias cubains. J’ai déjà eu
l’occasion de souligner ses défauts à des journalistes cubains. Il y a eu
quelques progrès sensibles dans les médias électroniques.

En ce qui concerne l’Internet, je recommanderais une étude excellente d’un professeur cubano-américain, Nelson P. Valdés, au sujet de la bataille que Cuba a dû mener dans ce domaine, face aux restrictions imposées par les États-Unis. L’accès à Internet et le nombre d’utilisateurs est en
croissance, non pas d’une manière élitiste mais d’une manière démocratique et participative. L’expérience est en train d’être multipliée dans les clubs et les centres où tous ceux que cela intéresse peuvent apprendre à s’en servir. Tous les étudiants cubains, même les plus jeunes, étudient l’informatique, et toutes les écoles, même les plus modestes dans les coins reculés du pays, ont des ordinateurs.

L’ONU, et surtout le Conseil de Sécurité, a été sévèrement critiquée pour sa réserve au moment de l’invasion de l’Irak. Selon vous, quel est le rôle de l’ONU et quelles réformes faudrait-il envisager ?

La première victime de la soi-disant "guerre contre le terrorisme" fut
l’ONU. Et même bien avant, les pays du Tiers Monde demandaient une
démocratisation. Cette exigence est encore plus urgente aujourd’hui
qu’hier, et ce serait possible en supprimant le droit de veto au Conseil de
Sécurité, en mettant fin aux excès de pouvoir que cet organe s’autorise. Il
serait aussi nécessaire que l’Assemblée générale assume ses responsabilités, selon la Charte. Parmi ces responsabilités, on trouve la responsabilité fiscale et le contrôle du Conseil de Sécurité et d’autres organes de l’ONU. Il faudra travailler très dur pour réaliser ces changements indispensables. Il est évident que ceux qui détiennent le droit de veto ne l’abandonneront pas de gaieté de coeur. Mais il est du domaine du possible que de renforcer le rôle de l’Assemblée générale, parce que nous y avons tous une voix et un vote et personne ne peut opposer un veto à ses décisions.

Malgré le fait qu’elle soit toujours qualifiée de communiste, la Chine s’est orienté vers une politique économique très différente de celle de Cuba. Quelle est votre opinion sur le système politique et économique de la Chine ?

Les Chinois ont leur propre système politique et économique. La Révolution chinoise a accompli d’admirables
réalisations. Il faut se souvenir des fameuses famines, de la misère et de
l’arriération en Chine à une époque encore récente et des progrès incessants accomplis dans tous ces domaines, dans un laps de temps historiquement court. Bien sûr, nos politiques économiques sont différentes et c’est normal - je ne crois pas en un modèle unique de socialisme - mais nos relations politiques et économiques avec la Chine sont excellentes.

Le magazine Forbes affirme que le Président Fidel Castro possède une fortune personnelle de 110 millions de dollars. Qu’en pensez-vous ?

Ce sont des foutaises, tout comme ce magazine. Même sur leur propre site Internet, le magazine reconnaît qu’ils n’ont aucune idée de la fortune de Fidel Castro, alors avec ça ils se sont contentés d’imputer à la fortune
personnelle du président une somme équivalente à un pourcentage du PNB. Je pense qu’il s’agit là d’un exemple très éloquent de la manière dont le poison est distillé dans les médias états-uniens en ce qui concerne Cuba et son président.

Pouvez-vous me dire le montant d’un salaire de ministre à Cuba ?

450 pesos (plus ou moins 20 dollars - N.d.T.)

Avez-vous des désaccords avec Fidel Castro ?

Aucun, si on parle de principes. Mais permettez-moi de vous dire une
chose que tous ceux qui ont eu affaire à lui connaissent très bien : il est
infatigable dans les conversations. Il cherche avidement à obtenir des
autres des faits et des opinions, qu’il compare ensuite aux siens lors
d’échanges d’une fluidité et d’un naturel inhabituels. N’oubliez pas qu’il
s’agit de quelqu’un qui n’est pas simplement un personnage : c’est un
dirigeant politique cultivé qui n’arrête jamais de travailler et
d’apprendre. Il est totalement dévoué à ce qu’il fait.

Le gouvernement cubain est accusé d’empêcher aux Cubains l’accès à certains services et installations sur l’île, ceux qui sont réservés aux touristes étrangers. Qu’en pensez-vous ?

C’est une contre-vérité destinée à tromper ceux qui ne sont pas cubains.
Heureusement, il y a de nombreuses personnes qui pourraient confirmer ce que je vais dire. Avant 1959, la plupart des Cubains, parce qu’ils étaient pauvres ou noirs, se voyaient refuser l’accès non seulement aux services et installations mais aussi à pratiquement toutes les plages du pays et dans certaines zones réservées de la capitale et dans d’autres villes. C’est la Révolution qui a éradiqué ce genre de discrimination honteuse, comme l’a si bien dit le poète Nicolás Guillén dans un de ses poèmes les plus populaires.

Jamais auparavant il n’y a eu autant de Cubains modestes, de travailleurs,
ayant accès aux mêmes installations et services (les hôtels) que les
touristes étrangers. Ces derniers payent en dollars ou en euros tandis que les Cubains paient en pesos (monnaie locale - N.d.T.). Chaque année des dizaines de milliers de Cubains en profitent dans le cadre de récompenses pour leur travail ; ils sont choisis pour la qualité de leur travail par des groupes de travailleurs. Si nous ne permettions pas à ces Cubains récompensés d’utiliser ces services - qui ne sont pas illimités - et qu’à la place nous permettions aux Cubains qui reçoivent des dollars de l’étranger d’utiliser les mêmes services que les étrangers, alors là oui nous ferions un retour en arrière vers une véritable discrimination qui exclurait la plupart des Cubains pour des raisons financières ou raciales. Ce genre de discrimination est finie, et bien finie.

Un autre sujet qui préoccupe le peuple cubain et de nombreuses personnes dans le monde est celui des cinq Cubains emprisonnés aux États-Unis, accusés d’espionnage par le gouvernement états-unien. Quels étaient leurs rôles aux États-Unis ?

Ils combattaient le terrorisme. Ils accomplissaient une mission très
délicate et courageuse : infiltrer les groupes terroristes de Miami afin
d’obtenir des informations sur leurs projets et aider ainsi Cuba à prévenir leurs crimes. Leurs accusateurs et le bureau du State Attorney de la
Floride du sud ont tous reconnu oralement et par écrit que c’était bien là
leur mission. Au cours du procès, le même bureau du State Attorney a tenté d’empêcher la présentation de témoignagesou de preuves sur les activités terroristes qui avaient été révélées et a menacé plusieurs témoins au cas où ces derniers révéleraient quelque chose sur ces activités.

La Cour a même imposé une sanction supplémentaire qui dit littéralement qu’ "il est interdit aux accusés de se rendre sur les lieux fréquentés par les
individus ou groupes terroristes"
. Il est tellement important pour le gouvernement de protéger ses terroristes qu’il est allé jusqu’à "frapper
d’incapacité" quelqu’un qui pourrait se retrouver emprisonnédans un
quartier de haute-sécuritépour le reste de sa vie, plus dix ans.

Toute cette histoire "d’espionnage" est un exemple des vices en cours et de la manipulation médiatique. Ce qu’on appelle "la presse" à Miami les a
accusés d’être des "espions", la même presse qui publie à longueur de pages les déclarations d’individus qui ont un lourd passé d’activités terroristes et qui se promènent librement dans les rues de cette ville. Les procureurs sont allés encore plus loin et les ont accusés de tenter de "détruire les États-Unis", rien de moins, et les ont comparés à ceux qui ont attaqué Pearl Harbor.

Pourtant, le Pentagone a déclaré dans une note officielle que les accusés
n’avaient jamais mis en danger la sécurité des États-Unis et de nombreux
témoins, des généraux à la retraite et des amiraux, et même de hauts
officiels qui ont témoigné en tant qu’experts du gouvernement, ont déclaré sous serment qu’il n’y avait pas eu d’activité d’espionnage.

Quelles ont été les irrégularités dans le procès des cinq Cubains ? Où en est ce procès ?

La liste des irrégularités est longue. Je vais tenter d’en faire un résumé :

— il a été refusé aux accusés quelque chose qui est accordé tous les jours à n’importe qui, à savoir le droit de déplacer le lieu du procès à l’écart de
l’ambiance hostile et préjudiciable de Miami. La défense a demandé que le
procès se tienne à Fort Lauderdale, qui n’est qu’à une demi-heure de Miami et qui se trouve dans la même circonscription, mais cela a été refusé.

— il y a eu une manipulation des preuves et des restrictions sévères ont été imposées aux accusés pour leurs contacts avec leurs avocats, et ces derniers demandent toujours le droit de consulter environ 80% des "preuves".

— trois des camarades ont été jugés coupables d’espionnage sur la base d’une seule pièce versée au dossier et ce malgré les témoignages des militaires et des experts que j’ai déjà mentionnés. Il est difficile de trouver un seul précédent où quelqu’un ait été condamné pour espionnage sans aucune mention d’au moins un document, information ou publication secret qui aurait été visé.

— un d’entre eux a été accusé de meurtre avec préméditation et de traîtrise, sans la moindre preuve qu’il ait commis l’acte (le 24 février 1996, des avions ayant violé l’espace aérien cubain avaient été abattus), ni même qu’il y ait participé de quelque manière que ce soit. Et pour combler le tout, le procureur a reconnu qu’il ne pouvait pas prouver cette accusation et que cela constituait "un obstacle insurmontable". A la dernière minute il a demandé l’autorisation de modifier l’acte d’accusation, ce qui fut refusé. Malgré cela, Gerardo fut jugé coupable par un jury de Miami.

— il y a eu un nombre incalculable de violations en ce qui concerne le
traitement des détenus et prisonniers. Je me contenterais de rappeler qu’ils ont été maintenus en isolement total, dans le soi-disant "trou", depuis le jour de leur arrestation et pendant 17 mois. Ils y ont été renvoyés ensuite une fois de plus. La violation la plus récente a duré un mois, au moment précis où ils préparaient leurs dossiers pour faire appel, et on leur interdisait d’entrer en contact avec leurs avocats.

— le gouvernement états-unien a eu un comportement illégal. A part tout ce que je viens de mentionner, le Procureur a agit d’une manière malhonnête et délictueuse en ce qui concerne la demande faite par les accusés de déplacer le procès en dehors de Miami. A cette époque, qui coïncidait avec les troubles et les violences autour de l’enlèvement du petit Elian Gonzalez, il a été décidé que le procès de représentants de la Révolution cubaine pouvait se dérouler d’une manière honnête et objective à Miami. Un an plus tard, le même procureur a déclaré qu’il était "virtuellement impossible" à Miami de juger quoi que ce soit en relation avec Cuba, alors qu’il était lui-même accusé dans une affaire administrative qui n’avait qu’un rapport indirect avec notre pays.

L’affaire est désormais devant la 11e chambre d’appel d’Atlanta. Les
documents requis ont déjà été présentés. La défense a demandé une audience devant la cour, que le procureur estime inutile.

Du point de vue juridique, tout dépend de la Cour d’Appel d’Atlanta. Un
jugement devrait être prononcé l’année prochaine.

Source : Rebelión (http://www.rebelion.org/), 6 décembre 2003.

Traduction : Cuba Solidarity Project.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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