Les Marines s’en vont, les spéculateurs arrivent
Puerto Rico : Vieques, le nouveau bombardement
par Carmelo Ruiz Marrero
Article publié le 4 février 2004

La belle île de Vieques, à Porto-Rico, fut pendant des décennies une base militaire états-unienne, jusqu’à ce que triomphe, il y a quelques mois de cela, la longue lutte des habitants de l’île pour chasser la Marine. Maintenant qu’il n’y a plus de bombardements ni d’exercices militaires, tout le monde veut investir dans ce lieu paradisiaque, tant les retraités étrangers que les spéculateurs immobiliers. Ainsi, à la destruction écologique laissée par le séjour des militaires menace de s’ajouter un développement immobilier insoutenable.

PORTO RICO.- La Marine états-unienne s’en est allée, mais les terres de Vieques continuent d’être l’objet de différends et de désaccords. Cette fois, ce n’est pas à cause des militaires, mais de la dynamique du capitalisme. Maintenant qu’il n’y a plus de bombardements, la Isla Nena apparaît comme un vrai paradis aux yeux des étrangers et des Portoricains de la Isla Grande (l’île principale de Porto Rico), qui en profitent pour y acheter des terrains et des maisons et y ouvrir des commerces.

Ces nouveaux visiteurs, depuis les habitants de San Juan à la recherche d’une maison pour y passer leurs vacances et les États-uniens impatients d’y ouvrir une auberge ou un restaurant, jusqu’aux spéculateurs, provoquent des changements démographiques et économiques susceptibles de troubler durablement le caractère et l’âme de l’île, en bien ou en mal.

Une grande partie de la population de Vieques et de la Isla Grande craignent qu’il leur arrive la même chose qu’à Culebra (île et commune au nord de Vieques occupée par les forces navales états-uniennes jusqu’à ce qu’elles en soient chassées au début des années 70 par une campagne de désobéissance civile). Après le départ de la Marine, Culebra a connu un boom de développement insoutenable et incontrôlé qui menace de la transformer en un rocher inhabitable.

Ils craignent que la spéculation sur les terrains n’aboutisse à ce à quoi la Marine n’était pas parvenue : faire des habitants de Vieques des étrangers sur leur propre terre, et cette fois-ci non pas au nom de la « sécurité nationale », mais de celui du libre-échange et de l’entreprise privée.

Mais une médaille a deux faces. S’il y a des acheteurs, c’est qu’il y a des vendeurs. S’il y a beaucoup d’étrangers qui achètent des propriétés, c’est parce qu’une partie de la population les met en vente. Et il ne peut pas s’agir que de deux ou trois vendeurs, car pour qu’il y ait un boom de l’immobilier, il faut que l’offre soit forte ; en d’autres mots, beaucoup de gens sont disposés à vendre. La situation ne se prête pas à une analyse manichéenne. Ce n’est pas comme à l’époque de la Marine, où il y avait des « bons » et des « méchants », et où il était facile de savoir qui était qui et de quel bord il était.

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Sur un bateau de fret qui fait route vers Vieques, nous nous entretenons avec Gustavo Marín Méndez, un habitant de San Juan qui s’est établi il y a quelques années sur la Isla Nena où il a ouvert un restaurant avec sa femme. Tous les mercredis au petit jour, il prend le bateau de fret à Fajardo (village côtier sur la Isla Grande) et court jusqu’aux grandes surfaces s’approvisionner pour son restaurant, puis il retourne à l’embarcadère à temps pour prendre le dernier transport qui le ramène à Vieques.

Marín Méndez est également courtier en immobilier. Il dit qu’après le départ de la Marine, Vieques est devenue une terre riche en opportunités, et il ne partage pas le pessimisme de ceux qui voient l’investissement étranger avec méfiance et suspicion. Mais il se montre en revanche énormément préoccupé par la mentalité de ceux qui veulent « un développement à tout va », à la façon de la Isla Grande et de Culebra.

Il nous dit que certains habitants de Vieques associent le progrès et le développement aux grandes surfaces et aux fast-foods, et qu’ils ne comprennent pas que c’est justement leur absence qui fait l’attrait touristique de Vieques. Beaucoup de ceux qui pensent ainsi n’ont jamais vécu dans la área metro (San Juan et ses faubourgs), et n’ont donc pas fait l’expérience de vivre dans des zones de grande criminalité, où le bruit et l’air pollué font le quotidien, et où chacun doit s’habituer à dormir dans un concert de fusillades, de sirènes de police et d’alarmes de voitures.

Marín Méndez soutient que si Vieques applique le modèle d’expansion galopante et de mauvaise planification de la Isla Grande, tout le monde en sortira perdant parce qu’aucun touriste n’ira prendre le bateau à Isabel Segunda (le village principal de Vieques où se trouvent la mairie et l’embarcadère où accostent les navires de fret et les passagers venant de Fajardo) pour se rendre au Mc Donald’s ou au Subway quand il y en a largement assez dans les autres communes.

« On nous accuse, nous les agents immobiliers, de la hausse du prix des propriétés, mais nous n’avons rien à y voir », dit Lynne Wetherby, une États-unienne qui tient une affaire d’immobilier. « La valeur est déterminée par le prix que les gens sont disposés à payer. C’est aussi simple que cela, le marché dicte les prix ».

Wetherby nous apprend qu’avant le départ de la Marine, elle vendait tout au plus une propriété par mois. Mais en 2003 ses affaires ont triplé et la valeur des propriétés s’accroît maintenant de 25% par an. Elle trouve risible l’idée d’imposer un moratoire à la spéculation, comme certains le proposent ; elle objecte que même si l’on supprime la demande, l’offre demeurera, ce qui compliquera encore plus le problème que l’on est censé résoudre.

Mais Wetherby reconnaît qu’il faut un certain type de contrôle. Par exemple, elle admet que l’arrivée des fast-foods verrait la ruine de Vieques au plan du tourisme, et qu’en outre l’absence d’immeubles de plus de trois étages fait la beauté de l’île. Vieques n’a pas ces horribles immeubles, comme ceux de El Condado et d’Isla Verde, qui bouchent complètement la vue sur la mer.

Les acheteurs des années passées étaient en majorité séduits par la beauté de Vieques, impatients d’aller y vivre ou pour le moins d’y avoir une maison pour y passer les vacances, et ils questionnaient Wetherby sur la qualité de la vie. Mais maintenant, ce sont plus souvent des spéculateurs : on voit les symboles du dollar dans leurs yeux, et leur unique intention est de revendre les propriétés. La seule chose qu’ils demandent, c’est quel bénéfice ils peuvent retirer d’une propriété : « Combien pourrai-je la revendre d’ici deux ou trois ans ? »

Ce n’est pas facile

Carmen Valencia, de l’Alliance des Femmes de Vieques, nous a raconté que la communauté subissait d’énormes pressions économiques et qu’il n’était pas facile de résister aux offres d’acheteurs qui viennent, billets en main, proposer des sommes de six chiffres pour des terres en friche.

Valencia dit qu’il y a des familles divisées sur cette affaire, les frères ne tombant pas d’accord sur la question de vendre ou non les terres héritées de leurs parents et grands-parents. Les uns veulent vendre pour sortir d’une situation économique difficile ; après tout, le taux de chômage à Vieques est très supérieur à la moyenne du pays. D’autres ne veulent pas vendre ce qu’ils estiment être un patrimoine inaliénable.

C’est une question difficile. Qui peut dire non à 100 mille dollars ? Si un voisin a vendu son bout de terrain en friche 140 mille dollars, pourquoi ne pourrait-on pas vendre le sien au même prix ?

Au milieu de la pénurie et des offres alléchantes, on en vient à oublier l’évidence : que 100 mille ou 140 mille dollars, ce n’est pas beaucoup, surtout si l’on partage à plusieurs. Au bout de quelques années, on finit dans la même situation économique qu’avant. Ainsi va la spéculation : à court terme, le vendeur est gagnant, mais à long terme, les bénéfices partent en fumée. Et l’on ne peut éviter l’impression de s’être fait rouler quand l’acheteur, des années plus tard, revend la propriété pour une somme beaucoup plus élevée.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), supplément MASIOSARE, n°319, 01-02-04.

Traduction : Hapifil, pour le RISAL.

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