Dix ans de rébellion zapatiste : L’impasse d’une promesse ?
par Bernard Duterme
Article publié le 8 mars 2004

« Nous luttons pour le travail, la terre, un toit, l’alimentation, la santé, l’éducation, l’indépendance, la liberté, la démocratie, la justice et la paix. Nous ne cesserons pas de nous battre avant d’avoir obtenu satisfaction et formé un gouvernement libre et démocratique pour notre pays. » [1] Les termes de la première déclaration de la selva lacandona rendue publique le 1er janvier 1994 dans le Sud-Est mexicain sont sans équivoque. La résolution et l’évidence du propos renvoient au profil de l’organisation qui la signe, l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Une « armée » de quelques milliers d’Indiens mayas, munis ou non de véritables fusils, le visage souvent cachés par un foulard ou un passe-montagne, et qui s’emparent de quatre localités importantes de l’Etat du Chiapas, le jour de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre le Mexique, les Etats-Unis et le Canada ! La surprise des autorités est à la hauteur de l’audace des insurgés. La première est peut-être feinte, la seconde paraît suicidaire. Toujours est-il que la nouvelle du soulèvement fait le tour du monde et donne d’emblée un écho international vital à l’insolite rébellion des oubliés du « miracle mexicain ».

Le coup d’éclat du jour de l’an 1994 fera long feu. Refoulés militairement, les zapatistes vont se replier dans les tréfonds de leurs régions et villages d’origine. A Mexico, une manifestation massive réclame la fin des hostilités et le 12 janvier, le président Carlos Salinas décrète un cessez-le-feu unilatéral. Débute alors un laborieux processus de négociation, aux étapes et revirements multiples, entre le gouvernement fédéral et l’EZLN. Le 16 février 1996, les deux parties en conflit finissent par signer les seuls accords conclus à ce jour, les accords dits de San Andres, du nom de cette localité des hauts-plateaux du Chiapas où se tiennent les négociations. Ils portent sur les « droits et culture indigènes » et puisent dans les apports d’un large panel de « conseillers » extérieurs, acteurs et experts en la matière, invités par les délégués zapatistes à participer aux débats. D’autres thèmes de discussion - « Démocratie et justice », « développement et bien-être »...- censés toucher aux autres aspects des revendications des insurgés sont prévus, mais début septembre de la même année, les commandants rebelles décident de « suspendre » le dialogue. En cause, essentiellement, les réticences gouvernementales à mettre en œuvre les accords signés et le harcèlement militaire des villages et hameaux favorables aux zapatistes...

Sept ans plus tard, en dépit d’une certaine démocratisation du jeu politique mexicain, les données du problème n’ont pas fondamentalement changé. Certes, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), après plus de 70 ans de pouvoir ininterrompu, a fait place à la tête de l’Etat, en décembre 2000, au Parti d’action nationale (PAN). Certes, le nouveau président élu, Vicente Fox, bien décidé à régler le conflit du Chiapas « en un quart d’heure » clame sa sincérité aux rebelles. Certes, dans la foulée de « la marche des zapatistes sur Mexico » en mars 2001 [Lire La Fragile Armada -La Marche des zapatistes, Métaillé, Paris, 2001 ; Ignacio Ramonet, Marcos marche sur Mexico, Le Monde diplomatique, mars 2001 ; La caravana de la dignidad indigena, Ediciones La Jornada, Mexico, 2001.]], une réforme constitutionnelle visant à donner suite aux accords de San Andres est enfin votée. Mais parce qu’elle dénature le projet rédigé en 1996 par la Commission parlementaire de concorde et de pacification (COCOPA), cette réforme est perçue par les rebelles, les mouvements indigènes mexicains et la plupart des observateurs comme une nouvelle insulte aux réalités, comme « une négation des populations autochtones en tant que sujets de droit » selon l’analyse de Gilberto Lopez y Rivas, ancien président de la Cocopa. La résolution du conflit n’a pas avancé d’un pouce. L’EZLN, toujours armée, reste cantonnée aux confins du Chiapas.

Originalités et pensée critique

Le zapatisme ne se réduit toutefois pas à ses interactions avec le gouvernement fédéral et aux avatars d’un processus de négociation durablement enlisé. En dix ans de vie publique, la rébellion du Chiapas a réussi à marquer les esprits en profondeur, bien au-delà du Mexique. Par ses actes et par ses écrits, mais aussi par ses évolutions, ses dialogues avec l’extérieur, ses ajustements aux circonstances. L’originalité du mouvement fait consensus. Une guérilla qui surgit, se bat quelques heures, se sauve et patiente durant des années. Des guérilleros qui bénéficient d’un retentissement inversement proportionnel à leurs faits d’armes. Des contestataires qui assument leurs filiations historiques - indigène, marxiste-guévariste, chrétienne... - sans s’y réduire. Un mouvement armé latino-américain qui, faisant de nécessité vertu, n’entend pas prendre le pouvoir et aspire à disparaître le plus vite possible parce qu’il se considère comme une « absurdité ». Le phénomène a de quoi désarçonner.

Une insurrection indigène qui lutte à coups de communiqués à la presse, de déclarations solennelles, d’actions symboliques et de happenings pacifiques. Un porte-parole, « sous-commandant » érudit et ironique, dont les bons mots filent sur le web et déstabilisent ses interlocuteurs. Une armée d’Indiens mayas, « premier mouvement symbolique contre la globalisation » [2], qui revendique des droits légitimes, encourage à démocratiser le Mexique et à combattre le néolibéralisme. Une jacquerie post-guerre froide suffisamment identitaire pour ne pas se diluer, suffisamment universelle pour ne pas se replier. Un mouvement social régional qui multiplie les ancrages - indien, mexicain et humaniste - sans les opposer et qui tempère son cosmopolitisme par l’enracinement et son attachement au territoire par l’autodérision. Des révolutionnaires démocrates et identitaires qui somment la société civile de prendre le relais. Une révolte qui parle d’« indéfinition » quand on la pousse à se définir, qui affiche ses doutes en guise de vérités. Un groupuscule pionnier de l’altermondialisme qui, dès 1996, invite le monde entier à la « première rencontre intergalactique pour l’humanité et contre le néolibéralisme »... Iconoclastes, les rebelles sont aussi détonnants.

Dernière initiative zapatiste en date : la création, en août dernier, de cinq Caracoles dans les régions rebelles du Chiapas, en lieu et place des anciens Aguascalientes (La Garrucha, Morelia, Oventic, La Realidad et Roberto Barrios), ces espaces de résistance et de dialogue construits par les communautés insurgées et qui ont servi de cadres à de multiples rendez-vous avec la société civile depuis 1994. Nouveau pas dans l’affirmation de l’autonomie zapatiste, l’établissement des Caracoles (escargots, spirales [3]) vise « à appliquer les accords de San Andres dans les territoires rebelles » par la voie des faits. La bonne trentaine de communes autoproclamées « autonomes zapatistes » depuis décembre 1994 y auront leur gouvernement régional - les cinq « conseils de bonne gouvernance » - chargé de l’éducation, de la santé, de la justice et du développement. La démarche, qui réserve désormais à l’EZLN et à ses commandants un rôle strictement militaire, poursuit aussi un double objectif connexe : mieux maîtriser les relations externes des communautés zapatistes, tant avec leurs interlocuteurs extérieurs (ONG, solidarité internationale...) qu’avec les indigènes non zapatistes... [4]

La stratégie des Caracoles correspond au profil inédit du mouvement dans son ensemble, à ce qu’il est devenu au fil des ans, en dépit de ses atermoiements et de ses déboires. Elle parie sur l’irréversibilité de la mobilisation chiapanèque, sur son épanouissement au sein d’un mouvement social, paysan et indigène, fort et autonome. Du zapatisme militaire au bout de ses possibilités depuis les premiers jours de l’insurrection, cherche à émerger inéluctablement un zapatisme social, civil, ouvert et pluriel. Si, pour les rebelles, la justice sociale reste l’étoile à atteindre, sa quête repose nécessairement sur la responsabilisation du pouvoir (mandar obedeciendo), la revalorisation de la démocratie et la construction d’espaces autonomes multiculturels au sein d’Etats pluriethniques et souverains. Cet aspect, majeur, s’il distingue les zapatistes - ainsi que d’autres mouvements indiens du continent - des révolutionnaires latino-américains qui les ont précédés, moins préoccupés par l’articulation du respect des diversités à l’impératif d’égalité, il les différencie également d’autres mouvements identitaires contemporains, séparatistes, repliés et crispés, souvent dans la violence, sur de mythiques identités homogènes. Bien sûr, ce profil séduisant - et fragile ! - ne naît pas de nulle part et plutôt que d’en « essentialiser » la nouveauté, il convient d’en analyser les conditions d’émergence [5].

Quoi qu’il advienne dans les prochains mois, le bilan de l’apport de dix ans de zapatisme à l’actualité latino-américaine et à la dynamique des luttes est donc considérable. Catalyseurs de la démocratisation du Chiapas et du Mexique, artisans de la chute du parti au pouvoir sans partage depuis les années 20, moteurs de la constitution d’un mouvement indigène national, voire latino-américain, affirmatif, massif et démocratique, initiateurs d’un universalisme nouveau qui respecte les particularités, les insurgés cagoulés « invitent à dépasser ces oppositions que la modernité occidentale croit irréconciliables » [6] : la tension entre égalité et différence, l’exclusion mutuelle de l’individuel et du collectif... « Entre les "lendemains qui chantent" et le désenchantement postmoderne, entre l’intolérance identitaire et la dissolution des cultures », le zapatisme participe « à la mise en place d’une nouvelle pensée critique » [7]. Dix ans après le spectaculaire soulèvement du 1er janvier 1994 contre l’injustice et la pauvreté, la reconnaissance mondiale des mérites des insurgés alimente et se nourrit de la dignité retrouvée.

Ancrages et efficacité politique

Il serait cependant trop confortable de s’en tenir à une célébration acritique du phénomène, tant, à y regarder de plus près, le triple ancrage du mouvement zapatiste - chiapanèque, mexicain et international - correspond aussi à une triple impasse. Lorsqu’on l’appréhende par le bas, le portrait des sans visages peut offrir des reliefs moins engageants.

Dans le Chiapas, la guerre d’usure menée par le gouvernement du président priiste Ernesto Zedillo a laissé des traces. Exacerbés par les activités de bandes paramilitaires et par l’injection de capitaux sociaux au sein de villages « en ballottage », les conflits inter ou intra-communautaires persistent. Difficile bien sûr d’estimer leur impact réel sur la détermination des « bases d’appui » zapatistes, mais la lassitude gagne du terrain au sein d’une population dont le quotidien s’est détérioré depuis 1994. L’initiative des Caracoles entend reconstruire ce que l’intransigeance puriste de certains leaders rebelles à l’égard d’autres organisations indigènes a pu dégrader. L’attitude des autorités vis-à-vis de ces structures parallèles de pouvoir sera déterminante. Elle est aujourd’hui conciliante ou hésitante dans les interviews ; sur le terrain, les militaires restent visibles. Mais une autre tendance prend de l’importance : celle qui, privatisations des biens publics aidant, transformera la tension entre peuples indigènes et Etat en une confrontation entre peuples indigènes et entreprises transnationales, avec comme enjeu central les richesses naturelles du Chiapas.

Sur le plan national, la sympathie flottante dans l’opinion publique pour « la parole des sans-visages » reste un atout pour la rébellion, convertie ainsi en une sorte d’autorité morale qu’il est préférable de ne pas s’aliéner si, d’aventure, on rêve de briguer un mandat présidentiel... Mais la radicalité démocratique des rebelles du Chiapas séduit plus qu’elle n’engage. Malgré de multiples tentatives d’articulation sociale, partisane ou organisationnelle, leur atterrissage sur la scène politique nationale, régulièrement ajourné, a fini par capoter. La posture du sous-commandant Marcos qui décerne les bons et les mauvais points au gré des circonstances n’y est pas pour rien. Mais la raison principale réside sans doute dans la difficulté d’inscrire dans la sphère publique d’un pays moteur de la mondialisation de l’économie néolibérale, un projet exigeant de renouvellement de la culture politique aux contours volontairement non arrêtés... Entre-temps, « le problème du Chiapas » est sorti des priorités de l’agenda national.

A l’échelle internationale, le zapatisme repose essentiellement sur ce qu’en font les observateurs et les « zapatisants » d’Europe et d’Amérique du Nord d’une part et sur les « sorties » intermittentes du porte-parole Marcos de l’autre. Dans l’agenda des premiers, la dynamique altermondialiste des Forums sociaux mondiaux a quelque peu bousculé la destination Chiapas. Le talent du sous-commandant, son poids prépondérant dans l’(in)définition politique du zapatisme et partant, dans sa résonance internationale toujours vitale, ne sont certes pas remis en question. Mais, si dans un premier temps chacun reconnaissait aisément sa saveur préférée dans le cocktail zapatiste, aujourd’hui l’attention tend à se focaliser sur ce qui pourrait l’altérer. En clair, les débats militants et théoriques qui portent sur le zapatisme renvoient à ceux qui crispent le mouvement altermondialiste : quelle identité plurielle et quelle stratégie organisationnelle pour quelle efficacité politique ?

Notes :

[1Ya Basta !, Les insurgés zapatistes racontent un an de révolte, Dagorno, Paris, 1994.

[2Ignacio Ramonet, Marcos, la dignité rebelle, Galilée, Paris, 2001.

[3« La spirale est une référence de longue date des zapatistes pour décrire leur action : expansive, elle balaye large, elle tourne sans cesse, et pourtant pas en rond. Elle échappe au cercle répétitif de la tradition, brise l’encerclement et la routine. Evolutive, jamais fermée, elle n’a ni intérieur ni extérieur, elle va et vient du dedans au dehors, inspire et expire, rayonne et absorbe, rassemble et dissémine. » Joani Hocquenghem, La stratégie de l’escargot, http://cspcl.ouvaton.org, 2003, 2003.

[4Lire Dossier : Caracoles zapatistas, autonomia y buen gobierno, Memoria, n°176, octubre 2003.

[5Lire notamment Yvon Le Bot, Le rêve zapatiste, Seuil, Paris, 1997 ; Carlos Montemayor, Chiapas : la rebelion indigena de Mexico, J.Mortiz, Mexico, 1997 (Carlos Montemayor, La rébellion du Mexique, Presses de l’université de Laval/Syllepse, Québec/Paris, 2001) ; Bernard Duterme, Indiens et zapatistes, Luc Pire, Bruxelles, 1998 ; J. Womack, Chiapas, el obispo de San Cristobal y la revuelta zapatista, Cal y Arena, Mexico, 1998.

[6Jérôme Baschet, L’étincelle zapatiste - Insurrection indienne et résistance planétaire, Denoël, Paris, 2002.

[7Ibidem.

Source : Le Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr/), janvier 2004.

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