Colombie : Le massacre d’Alto NayaL’histoire qui suit m’a été racontée par un indigène de la région de la rivière Naya en Colombie. Cet homme est un Nasa. Dans sa langue natale, Nasa veut dire « humain ». C’était le nom par lequel son peuple se désignait lui-même - et il continue de se désigner ainsi - avant que les Espagnols n’arrivent et ne le renomme Paez. Cette époque-là, note l’indigène, fut celle de la « première extermination ». Aujourd’hui, c’est l’époque de la « deuxième extermination ». Moi aussi, comme les Espagnols avant moi, je lui donne un autre nom, mais pour une raison différente. C’est un déplacé, chassé de sa patrie par la violence. Il doit rester anonyme, s’il veut raconter son histoire et vivre. Je décide de l’appeler Juan, du nom d’un ami. Juan est trapu et tout en muscles, ses pommettes sont larges et proéminentes, au-dessus d’elles on découvre son trait le plus frappant : ses yeux. Ce sont ses yeux, et leur humilité qui semble infinie, qui m’impressionnent.
Le département du Cauca, au sud-ouest de la Colombie, que la rivière Naya sépare du département voisin de la Vallée du Cauca, recèle le plus grand nombre de peuples indigènes de toute la Colombie. Quand les conquistadores espagnols firent irruption dans le pays, les villageois Nasa préférèrent se suicider collectivement, plutôt que de se retrouver captifs des maraudeurs étrangers. En signe de protestation populaire, on s’enterrait soi-même vivant. Une lente, progressive décomposition dans la terre valait mieux qu’une punition infligée par les Espagnols. Ceux qui demeuraient parmi les vivants abandonnaient leurs patries des vallées et fuyaient vers les refuges en altitude des Andes, une région connue sous le nom d’Alto Naya.
L’une des cultures traditionnelles des Nasa est la coca, ou esh, son nom indigène transcrit phonétiquement, qu’on utilise pour l’endurance qu’elle procure, et comme médicament. C’est un mot qui ne quitte pas la bouche facilement : il s’y attarde, puis s’évanouit. Pour tirer profit du esh, le Nasa a l’habitude de mambear, de « mâcher les feuilles ». Pour le peuple indigène, l’acte de mambear est nécessaire si l’on veut être capable de penser et de réfléchir sur le monde spirituel et matériel. C’est l’acte qui permet de trouver l’équilibre entre la Terre Mère et ses enfants.
Quand la culture de subsistance de la coca devint une « culture de production » il y a plus de 25 ans, elle fut à la fois une référence pour les impératifs commerciaux naissants et le présage des malheurs à venir. A cette époque, les guérilleros du 6e Front des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) établirent leur campement dans cette région pendant deux ou trois mois. Deux semaines après leur départ, l’Armée arriva et lança une campagne de harcèlement et d’intimidation contre la population paysanne et indigène, laquelle totalisait alors à peine 1.000 personnes.
Vers le début des années 1990, la culture de coca fut déplacée du Pérou et de la Bolivie vers le sud de la Colombie, ce qui amena un plus grand nombre de gens à déménager vers cette région pour profiter de cette nouvelle culture. D’après Juan, « les factions des FARC et de l’ELN (l’Armée de libération nationale) se mirent à tuer les indigènes et les paysans sous le prétexte qu’ils espionnaient pour le compte de l’Etat ».
Vers cette époque également, le barrage de Salvajina, construit en 1983 pour produire de l’énergie hydroélectrique, a drastiquement altéré l’environnement et l’économie. Le barrage a provoqué un changement dramatique du climat et rendu le sol trop froid pour produire des cultures saines. Quand les gens se sont rendu compte de l’étendue des dommages causés par le barrage, ils ont fait une marche de protestation de Santander à Popayan, la capitale du Cauca. Les Nasa, accompagnés d’autres peuples de la rivière Naya, ont formé une alliance avec les protestataires du barrage. Ils étaient prêts à abandonner volontairement la culture de la coca si le gouvernement acceptait de construire les routes qui leur permettraient de transporter plus rentablement de plus grands volumes de cultures légales. Ils voulaient se débarrasser des activités illicites parce qu’ils étaient parvenus à comprendre que la violence qui s’abattait sur eux y était directement liée.
Carlos Ossa Escobar, représentant du gouvernement, proposa un plan de construction par étapes. Les « étapes » se montaient à cinq kilomètres à peine par an. Néanmoins, les protestataires signèrent avec le gouvernement un accord qui ne mena à rien. Les problèmes de la région étaient exacerbés par les fluctuations internationales sur le marché du café en 1989. Les prix chutant de 40 pour cent, l’industrie du café jadis prospère dans la région dépérit. Dans leur désespoir, les gens se mirent à cultiver les pavots utilisés pour l’héroïne.
Ils furent pris au dépourvus quand en 1993 des avions survolèrent les pics montagneux pour déverser une substance blanche sur les champs. Bientôt, « les chevaux, les mulets, les cochons et les poulets tombèrent malades et périrent. Les poissons se desséchèrent même dans l’eau. Les cultures du maïs, des haricots, des pois et des pommes de terres ne portèrent pas de fruit mais seulement des tiges et des feuilles. Le lulo, un fruit local, grandit, vert et sain, mais il donne aujourd’hui encore une mousse blanche, ou une moisissure. C’est alors, » dit Juan en posant sa main sur sa poitrine et en la remontant doucement jusqu’à sa gorge, « que les enfants ont commencé à tousser comme s’ils avaient quelque chose qui explosait à l’intérieur ». Vingt-huit d’entre eux moururent.
Le bureau du procureur et le Secrétaire de la Santé publique du Cauca arrivèrent sur les lieux. Un médecin légiste accompagnait le procureur. Les corps de tous les enfants décédés furent emmenés dans un laboratoire. Vingt jours après le décès des enfants, des membres de la communauté partirent se renseigner sur les résultats de l’enquête. Le Secrétaire de la Santé publique publia les résultats de son enquête. Deux semaines plus tard, un homme d’une autre région commença à mettre en doute les résultats publiés ; il fut abordé par le personnel du Département de la Santé publique. « Avez-vous de la famille ? » lui demandèrent-ils. « Si vous avez de la famille, il vaudrait mieux vous tenir tranquille. Vous devriez rentrer chez vous ».
Les familles des enfants décédés et d’autres membres inquiets de la communauté tentèrent de mener leur propre enquête. Un avocat leur vint en aide. Il fit une vidéo, mais les fonctionnaires décrétèrent que la vidéo n’apportait pas la preuve que l’épandage était la cause de la mort des enfants. On exigea d’eux des rapports légaux d’autopsie et de nécropsie. On exigea d’eux qu’ils fournissent les dates exactes des fumigations. On exigea d’eux qu’ils présentent les registres légaux des enfants. Mais les enfants appartenaient à des régions délaissées par l’Etat, et l’on n’avait pas coutume d’observer ces obligations légales.
D’après Juan, c’est à cette époque qu’ « un éminent dirigeant eut l’idée de s’interroger sur la propriété légale de la terre ». Ce dirigeant était Elias Trochez, le gouverneur d’Alto Naya. Son projet fut contesté par les efforts conjoints du gouvernement national et de l’université du Cauca, qui revendique la propriété de 600.000 acres (environ 240.000 hectares) de terres dans la région. Elias Trochez commença alors à entendre les rumeurs d’un massacre imminent. Le 11 décembre 2000, Trochez se rendit à la capitale nationale de Bogotá pour rapporter ces rumeurs. A son retour, des paramilitaires lui ordonnèrent d’assister à un meeting en leur compagnie. Les guérilleros, croyant qu’il collaborait avec les paramilitaires, l’assassinèrent.
La présence des guérilleros était si manifeste à Naya que les habitants ne croyaient pas que d’autres groupes armés entreraient dans la région. Mais en avril 2001, déclare Juan, « Nous nous sommes rendus compte de notre excès de confiance ». Pendant la Semaine sainte, quand les gens avaient coutume d’aller de hameau en hameau faire des achats, les paramilitaires firent le siège de la région en en barrant la seule issue. En une seule journée, les paramilitaires dérobèrent de l’argent, des bijoux et de la coca aux voyageurs locaux, et firent en sorte que ceux qui avaient quitté la région n’y reviennent pas.
C’est le Vendredi saint que Juan les rencontra pour la première fois. Vu qu’ils étaient habillés comme des guérilleros, Juan pensa qu’ils en étaient, et il demeura perplexe quand ils lui demandèrent : « Où sont les guérilleros ? » 60 autres paramilitaires environ s’infiltrèrent dans la région. L’un d’eux annonça : « Nous sommes le front Calima. Nous sommes ici pour vous défendre, mais nous tuerons quiconque a des relations avec les militaires ou les guérilleros ».
L’ELN avait récemment organisé l’un des plus massifs kidnappings de l’histoire en enlevant les fidèles d’une église proche, et les paramilitaires accusèrent les villageois d’aider les guérilleros. Les paramilitaires établirent un barrage routier où ils exigèrent que chacun leur remette sa carte d’identité. Puis ils comparèrent les cartes avec une liste contenant les noms de personnes soupçonnées de soutenir la guérilla.
« Ils m’ont permis de passer, ainsi que la plupart des gens qui se trouvaient avec moi », se rappelle Juan. Il a continué jusqu’au village. « En bordure du village, il y a un petit café appelé Patio Bonito. Devant le café, j’ai vu un garçon, d’environ 17 ans. Il était attaché nu à un piquet par le cou. Un paramilitaire faisait aller et venir la lame de son couteau à travers le cou du garçon en disant : ’ Tu seras le premier que nous tuerons ’. Le garçon criait. Puis il me vit : ’ Juan ! Tu es mon ami ! Ne les laisse pas me tuer ! S’il te plaît, ne les laisse pas me tuer ! ’ » « J’ai dit au paramilitaire : ’ Ce garçon est innocent. C’est un retardé mental. Il n’a jamais eu d’arme. Il n’a même jamais quitté le village. S’il s’est enfui devant vous, c’est seulement parce qu’il a eu peur de vous ’ ». Juan fut conduit devant le commandant des paramilitaires. Le commandant avait une longue cicatrice qui traversait son visage en diagonale. Le visage défiguré parla : « Le garçon est un guérillero. Il mourra. Tu mourras aussi ».
Mais Juan ne fut pas tué. Après qu’ils l’eurent laissé partir, alors qu’il descendait un étroit sentier, il se souvient : « Un autre paramilitaire s’est approché de moi. J’étais sûr qu’il avait été envoyé pour me tuer ». Le paramilitaire était un jeune afro-colombien, un gars du pays, pas un étranger. Juan lui fit face : « Pourquoi es-tu mêlé à ça ? Tu devrais penser à ta propre famille. Ça pourrait leur arriver ». Il répondit : « Ma mère souffre de la faim. Maintenant, j’ai du travail. Les paramilitaires me paient un bon salaire ».
Plus bas, un poste de contrôle paramilitaire avait été établi. Les paramilitaires firent sortir de force un jeune garçon et une jeune femme d’un bus et les ligotèrent. Quand des gens poussèrent des cris pour les arrêter, un paramilitaire hurla : « Personne ici n’a aucun droit. Si la mère de ces gens parle plus fort, nous la tuerons aussi ». Après que Juan et les autres eurent franchi le poste de contrôle, ils apprirent que beaucoup de familles qui étaient restées avaient été tuées. « Nous avons compris que ce Front Calima n’était pas notre défenseur », dit Juan, « C’était le diable ».
En désespoir de cause, certains se sont rendus à la base de la Troisième brigade de l’Armée colombienne, à une heure de là. Ils rapportèrent que les paramilitaires étaient au moment même en train de massacrer des gens à Alto Naya. Mais les soldats répondirent : « On a déjà entendu ça, c’est un mensonge. Nous n’avons pas d’ordres ».
Personne n’osa retourner au village. « Des gens ont grimpé plus haut dans les montagnes. Certains prirent leurs enfants avec eux, mais ils n’avaient pas de nourriture ni de couvertures. Des femmes firent des fausses couches », se souvient Juan. « Nous avons demandé l’aide de la Croix-Rouge. Tout le monde cherchait à localiser sa famille. J’étais inquiet pour mon frère dans la région, aussi j’ai intégré la commission qui récupérait les corps afin de le retrouver ». La commission était composée de membres du Bureau du procureur et de Juan, le seul représentant de la communauté. Les gens étaient devenus si méfiants à l’égard des autorités étrangères et à l’égard les uns des autres, dit Juan, « qu’il y en avait qui se moquaient de nous ».
La commission s’est servie d’un hélicoptère pour les recherches : « Nous avons vu des corps qui avaient été jetés dans un ravin. Des vêtements étaient éparpillés dans un buisson proche. Des cartes d’identité étaient dispersées partout. Quand nous avons atterri, nous avons trouvé la preuve que les paramilitaires avait pris de la drogue. Nous craignions que des mines antipersonnel aient été posées, aussi avons-nous fait marcher devant nous du bétail pour savoir si la zone était sans danger. » Au café Patio Bonito, se souvient Juan, « Nous avons trouvé six cadavres : le propriétaire, trois employés et deux clients - Daniel Suarez et sa femme Blanca, qui portaient des marques de tortures sexuelles. Certaines des victimes avaient été abattues, d’autres poignardées, une avait été découpée en morceaux et brûlée ».
Le procureur prit une décision. La situation était trop dangereuse pour qu’on continue les recherches. On laissa les gens de Naya retrouver tout seuls les corps des amis et des parents. En cinq heures ils parcoururent toute la zone. Juan trouva les corps de gens qu’il connaissait. « La plupart de ceux qui avaient été torturés étaient décapités. Un corps n’avait pas de main. Un autre avait la gorge fendue et sa langue avait été tirée au travers de la blessure, une technique de torture connue en Colombie sous le nom de la corbata (la cravate). Le temps de trouver Jorge Esteban Legado, son corps avait été dévoré par des animaux. Je l’ai ramassé d’une seule main tellement il restait peu de chose de lui. Alexander Quejima était si détruit par les animaux et la boue que je n’ai pu rapporter de lui que quelques os, juste pour qu’il soit avec les autres morts ».
Des témoins affirmèrent que les paramilitaires avaient arrêté Cayetano Cruz, un gouverneur indigène, et avaient coupé son corps en deux à la tronçonneuse. Gladys Ipia, une septuagénaire, avait eu la tête et les mains coupées à la tronçonneuse. On dit qu’un paramilitaire a transporté la tête d’une de ses victimes dans son sac à dos pendant une semaine. Les habitants de Naya croient que 140 personnes ont perdu la vie dans cette opération paramilitaire. Cependant, le gouvernement n’a reconnu la mort que de 23 d’entre eux. 6.000 autres personnes ont fui pendant le massacre. Et bien que 5.500 environ soient revenues sans aucune garantie pour leur sécurité, 540 personnes sont toujours réfugiées.
« Il n’y a pas eu d’autres massacres de cette ampleur », dit Juan. « A la place, il y a maintenant des assassinats au hasard. Les esprits sont brouillés, et tout le monde a peur de parler », explique-t-il. « Il y a un projet de construire un nouveau barrage et d’en vendre l’électricité. Ils commencent à privatiser l’eau. Il y a un endroit qui fournit de l’eau à plusieurs villages, mais maintenant personne ne peut plus l’utiliser. On sent de plus en plus la présence des multinationales. L’université du Cauca - ainsi que des groupes religieux - prétendent être les propriétaires du pays, mais beaucoup de gens pensent que les multinationales sont derrière l’université. Les choses ne sont pas claires. Nous sommes dans la confusion. Nous voulons être soutenus, mais nous ne savons pas quel chemin suivre ».
La Constitution de 1991 reconnaît la Colombie comme un pays souverain et pluraliste. Mais Juan soutient que le gouvernement tente actuellement d’établir que les indigènes, les Afro-colombiens et les paysans ont des droits différents, ce qui requiert une législation distincte pour chacun. « Dans ces communautés, nous dénonçons cette théorie comme une tentative de nous diviser, alors que nous avons toujours vécu ensemble en paix », affirme Juan avec défi. « Beaucoup de vérités n’ont pas été dites, et nous devons maintenant commencer à les dire. Nous ne pouvons nous rendre complices de ce silence. Même avec une seule vérité, nous pouvons sauver beaucoup de vies ».