Chantage et libre-échange au Mexique
L’ALENA et le bilatéralisme intensif
par John Saxe-Fernández
Article publié le 9 mars 2004

Le "bilatéralisme intensif" mis en pratique par Washington au Mexique depuis le début des années 80 a été un des ingrédients fondamentaux du processus qui a abouti à la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) [1]. Ce processus comprend des aspects historiques, géostratégiques ainsi que d’autres aspects liés aux mécanismes d’« intégration » promus par l’instauration d’un régime créditeur au début des années 80. Cependant, l’insistance inusitée de Carlos Salinas (président du Mexique de 1988 à 1994) pour la promotion de la politique désastreuse de « réformes structurelles » et de privatisations, encouragée par la Banque mondiale et lamentablement adoptée par Vicente Fox (actuel président mexicain depuis décembre 2000), qui a dévasté le système bancaire, l’économie populaire et l’appareil de production national, démontre qu’il est toujours utile de regarder attentivement les facteurs conjoncturels inhérents à la genèse de l’ALENA.

Comme je l’ai déjà dit par ailleurs, bien que Salinas se soit montré sceptique par rapport à l’ALENA (il affirmait que les asymétries entre les deux économies rendaient ce type d’accords peu souhaitables ), il a donné au Wall Street Journal, en février 1990, une des informations les plus transcendantales de son mandat : le début des négociations « secrètes » avec les Etats-Unis concernant la signature de l’ALENA. Ce changement brutal d’opinion mérite notre attention parce qu’il indique l’existence des instruments puissants dont disposent l’appareil politique et les services de renseignements des Etats-Unis dans l’exercice du « bilatérisme intensif ».

En son temps, la journaliste Dolia Estévez avait informé depuis Washington que, selon Jack Sweeney de l’Heritage Foundation, Bush père avait réussi à « convaincre » Salinas d’accepter les termes de l’ALENA grâce à un chantage basé sur des rapports des services de renseignements concernant le trafic de drogues et la corruption des hautes sphères du pouvoir mexicain. En échange, Bush lui permettait de rester à son poste de président en lui faisant bénéficier d’une narco-amnistie. Cela a convaincu Salinas des bienfaits de l’ALENA.

Des sources officielles nord-américaines indiquent qu’en 1990, quand l’ex président mexicain informait Bush qu’il avait toujours été « en faveur » de l’ALENA, la Maison blanche ordonna à toutes ses agences et à leurs collègues du Congrès d’« oublier » le trafic de drogues et la corruption. "Washington -affirme Sweeney- est complice et responsable de l’augmentation du trafic de drogues et de la corruption au Mexique parce qu’il a fermé les yeux ». Citant d’autres sources, la presse mexicaine a annoncé le 21 mai 1995 que « le trafic de drogue, qui a pénétré l’économie et la politique mexicaines d’une manière jamais égalée lors du mandat de Salinas, a été rendu possible par la complicité du gouvernement républicain états-unien qui cherchait à faire aboutir le Traité de libre-échange (TLC) ». La « négociation » secrète incluait l’usage privilégié de l’information issue de l’espionnage téléphonique et microphonique réalisé d’une façon routinière au Mexique par les agences états-uniennes afin de surveiller les défaillances du pouvoir local. Il s’agit cependant d’une arme à double tranchant reflétant également la corruption du pouvoir exécutif des Etats-Unis si l’on en juge par l’indignation de Jack Blum, ex chef des conseillers du Comité des Relations extérieures du Sénat de la nation nord-américaine, qui a étudié la corruption et le blanchiment d’argent et qui a également dirigé des enquêtes sur le sujet.

Blum a démontré l’existence de liens entre la CIA, le trafic de drogues et le sous-continent. « Sous le gouvernement Bush » déclare Blum, « la Maison Blanche était convaincue que si l’opinion publique américaine se rendait compte de l’augmentation du trafic de drogues et de la corruption au Mexique, le TLC n’aurait jamais pu être ratifié... Personne n’aurait pu le dire à voix haute parce que cela allait à contre-courant de la politique officielle ».

Une étude du Federal Bureau of Investigations (FBI) intitulée L’économie politique du commerce des drogues -rédigé par James Moody, chef de la Section Drogues de la Division du Crime organisé, et rendu public au Mexique le 9 mai 1995 - indique que, depuis, le gouvernement de Salinas a mis en place une série d’incitants pour attirer le capital étranger. Un de ceux-ci - d’après le document- « est la vente d’entreprises parastatales à des investisseurs privés, des entreprises telles que d’importantes institutions financières, des fabriques et des commerces industriels et des services d’avant-garde ayant une valeur de plusieurs milliards de dollars ». Dans ce programme de privatisation « il y a eu corruption et blanchiment d’argent impliquant d’influents financiers mexicains.... Des entreprises parastatales ont été achetées par des organisations de narcotrafiquants. ».

L’application du « bilatérisme intensif » grâce à l’action des instruments de « projection » du pouvoir nord-américain tels que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, la Banque interaméricaine de développement, le Trésor, les secteurs politico-militaires et les services de renseignements ont préparé le terrain d’une manière tellement favorable pour les négociateurs de l’ALENA que, naturellement, Washington veut maintenant étendre l’ALENA à tout le reste du continent latino-américain via la ZLEA/ALCA, version plus des concessions faites par Salinas en faveur des grands entrepreneurs étrangers.

Notes :

[1Accord de libre-échange entre les Etats-Unis, le Mexique et le Canada. Il est entré en vigueur le 1er janvier 1994.

Source : La Jornada, 19-02-04.

Traduction : Anne Vereecken, pour RISAL.

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