Des fissures au cœur de l’empire
par Eduardo Galeano
Article publié le 19 mars 2004

Le pouvoir se nourrit de la peur. Sans les démons qu’il crée lui-même, il perdrait ses sources de justification, d’impunité et de fortune. Ses diables - Ben Laden, Saddam le prisonnier ou les prochains qui apparaîtront - travaillent en réalité comme des poules aux œufs d’or : ils font peur. Que faut-il leur envoyer ? Des bourreaux qui les exécutent ou des médecins qui les soignent ? La peur distrait, elle dévie l’attention. Si ce n’était par les services qu’elle rend, l’évidence paraîtrait évidente : en réalité, le pouvoir se regarde dans un miroir et nous fait trembler en racontant ce qu’il a vu. « Attention, danger ! » crie l’homme dangereux.

Le patriotisme est un privilège de ceux qui commandent. Quand ce sont les commandés qui l’exercent, doit-on le réduire à un simple terrorisme ? Prenons le cas des actes de désespoir suicidaires des Palestiniens délogés de leur pays, ou encore des attaques de la résistance nationale contre les forces étrangères qui occupent l’Irak : S’agit-il de terrorisme ? Ne s’agit-il que de cela ?

Le monde marche sur la tête et nomme à l’envers. Le pouvoir, masqué, nie le bon sens. S’il ne le niait pas, pourrait-on douter même un instant du fait que l’actuel gouvernement d’Israël pratique le terrorisme, le terrorisme d’Etat, et qu’il propage la folie ? Plus ce gouvernement dévore les terres et inflige d’humiliation au peuple palestinien, plus il génère des réponses criminelles. Et ces attentats, qui tuent des innocents, lui servent de prétexte pour tuer toujours plus d’innocents et pour commettre toutes les atrocités qui lui viennent à l’esprit.

S’il restait un peu de bon sens dans le monde, on trouverait incroyable qu’Ariel Sharon puisse faire ce qu’il fait dans une impunité absolue, comme si c’était normal : il envahit et crible de balle des territoires étrangers, il élève un mur qui ferait oublier celui de Berlin, de triste mémoire, pour blinder ce qu’il a usurpé ; il annonce publiquement qu’il assassinera Yasser Arafat, un chef d’Etat démocratiquement élu par son peuple ; et il bombarde la Syrie, car il sait bien que les Etats-Unis mettront leur veto, comme ils en ont l’habitude de le faire, à toutes les résolutions de condamnation du Conseil de sécurité des Nations Unies.

En ce monde, les pays et les personnes sont cotées en bourse, et leur valeur dépend de la géographie du pouvoir.

Combien d’innocents ont volé en morceaux, combien sont morts de faim et de soif pendant la dernière guerre en Irak ? Les vainqueurs n’ont pas eu le temps de compter leurs victimes, des civils qui existaient et qui n’existent plus, parce qu’ils étaient occupés à chercher les armes de destruction massives qui n’existaient pas et qui n’existent toujours pas.

Il n’y a donc pas de chiffres officiels. Les plus sérieux calculs officieux ont comptabilisé cependant près de 7.700 morts parmi les civils, dont beaucoup d’enfants, de femmes et de personnes âgées. Combien valent ces vies ? Proportionnellement à la population, la quantité d’Irakiens étripés équivaut à 94.000 Américains. Que se serait-il passé si le pays envahisseur avait été le pays envahi ? Les victimes nord-américaines d’une pareille boucherie feraient encore la une des tous les médias de communication de masse. Au contraire, les victimes irakiennes ne méritent que le silence.

On sait trop bien que le vol fut le seul mobile de cette tuerie, commise avec préméditation et perfidie. Mais les assassins en série continuent à dire qu’ils ont fait ce qu’ils ont fait pour se défendre, et ils ne sont ni prisonniers ni repentis. Le crime paie : du haut des cimes du pouvoir, ils menacent le monde avec de nouvelles trouvailles, ils inventent des dangers, ils désignent des ennemis, ils sèment la panique.

Le président des Etats-Unis, George Bush, adore citer l’Apocalypse, mais il serait plus simple de citer les journaux, qui sont plus actuels et disent plus ou moins la même chose.

Ce terrifiant texte biblique, une prophétie contée dans un autre temps, était plutôt exagéré et se trompait dans les chiffres, mais il faut reconnaître que les nouvelles d’aujourd’hui y ressemblent beaucoup. L’Apocalypse disait : « Près du grand fleuve Euphrate (…) fut exterminé le tiers des hommes par le feu, la fumée et le souffre. »

Elle disait aussi : « Le tiers de la terre s’embrasa, le tiers des arbres s’embrasa, toute l’herbe verte s’embrasa. Le tiers des créatures qui vivent dans la mer périrent. Beaucoup d’hommes moururent des eaux des fleuves qui étaient devenue amères ».

L’auteur, Saint Jean ou qui que ce fut, attribuait ces catastrophes à la colère divine. Il n’avait jamais entendu parler des bombes intelligentes ni du dioxyde de carbone ni de la pluie acide ni des pesticides chimiques ni des déchets radioactifs. Et il ne pouvait imaginer que la société de consommation et que la technologie de la dévastation seraient plus à craindre que la colère de Dieu.

Des bombes contre les hommes, des bombes contre la nature. Et les bombes de l’argent ? Que serait ce modèle de monde ennemi du monde sans ses guerres financières ?

En plus d’un demi-siècle d’existence, la Banque mondiale et le Fond monétaire international ont exterminé une quantité de gens infiniment plus grande que toutes les organisations terroristes qui existent ou qui ont existé dans le monde. Elles ont contribué avec toute leur puissance à faire le monde tel qu’il est.

Désormais ce monde où bouillonne l’indignation effraie ses auteurs.

« La Banque mondiale, apôtre de la privatisation, souffre d’une crise de la foi », commente le quotidien The Wall Street Journal. Dans un rapport récent, la Banque mondiale révèle que la privatisation des services publics que ses fonctionnaires ont imposée et continue d’imposer aux pays pauvres n’est pas exactement une manne du ciel, surtout pour les pauvres abandonnés à leur sort. Alarmée par les conséquences de ses actes, la Banque dit maintenant qu’il faudrait consulter les pauvres et que les pauvres « devraient superviser les investissements privés », sans expliquer cependant comment ils pourraient réaliser cette petite manœuvre. Les pauvres sont aussi une source d’inquiétude pour le Fond monétaire, qui a passé sa vie à les étrangler : « Il faut réduire les inégalités sociales », conclut le directeur du FMI, Horst Köhler, après avoir longuement médité sur le dossier. Les pauvres ne savent pas comment remercier tant de gentillesse.

Ces organismes, qui exercent une dictature financière à l’intérieur de l’ordre démocratique, n’ont rien de démocratiques : au FMI, cinq pays décident de tout ; à la Banque mondiale, sept. Les autres n’ont pas voix au chapitre.

La dictature commerciale n’est pas non plus démocratique. A l’Organisation mondiale du commerce, on ne vote jamais, alors que le vote est prévu dans ses statuts.

L’organisation coloniale de la planète serait menacée si les pays pauvres, qui constituent l’écrasante majorité, pouvaient voter. Ils sont bien conviés au banquet, mais pour y être mangés.

La dignité nationale est une activité non rentable condamnée à disparaître, comme la propriété publique, dans le monde sous-développé. Mais lorsque les dignités s’unissent, il en va autrement.

C’est ce qui s’est produit à Cancun, récemment, à la réunion de l’OMC : les pays méprisés, ceux à qui l’on ment, se sont unis en un front commun, pour la première fois depuis tant d’années de solitude et de peur. Et la réunion, convoquée comme d’habitude pour que la majorité exerce son droit d’obéissance, a fait naufrage.

C’est ce qui est en train de se passer partout : il semblerait que le pouvoir n’est pas aussi puissant qu’on voudrait nous le faire croire.

La jeune Alice, de Carroll, le savait bien :

- Qu’on lui tranche la tête ! -hurla la reine de cœur, de toute la force de ses poumons. Mais personne ne fit le moindre geste.

- Qui pourrait avoir peur d’eux ? -dit Alice-. Après tout, ces gens là ne sont jamais qu’un jeu de carte !

Source : Rebelion.

Traduction : Comité Chile - America Latina.

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