Salvador : L’autre guerre du FMLN
par Angel Guerra Cabrera
Article publié le 29 mars 2004

Aux élections du Salvador, les forces populaires ont résolument affronté l’impérialisme. Mais la vision autiste de la démocratie préfère réduire cet affrontement à la compétition entre Schafik Hándal, le candidat du Front Farabundo Martí pour la libération nationale (FMLN), et Tony Saca, du parti de l’Alliance républicaine nationaliste (Arena). De sinistre origine, Arena se distingue par sa soumission inconditionnelle à Washington, au point d’avoir viré dans le grotesque avec le mandataire sortant Francisco Flores. Militant du libre-échange et de l’hostilité envers Cuba, il mit son veto à plus de 14 initiatives d’orientation sociale approuvées sous son mandat par le pouvoir législatif, et il grossit de 300 soldats la coalition en Irak. C’est presque une évidence d’affirmer que ce sont les Etats-Unis qui tiraient les ficelles derrière la candidature de Saca. La campagne électorale devint une opération de lynchage médiatique du FMLN au moyen de l’anticommunisme cavernicole des temps de la guerre froide. Si ce dernier gagnait, les parents perdraient l’autorité sur leurs enfants, on interdirait la Bible, et le pays deviendrait un Goulag au cœur de l’Amérique centrale. On menaçait de priver la population, appauvrie à l’extrême par les politiques néolibérales et les tremblements de terre, de sa planche de salut : les fonds envoyés par les Salvadoriens résidant aux Etats-Unis. Le stratagème fonctionna. Le FMLN, bien que réalisant le score le plus fort de son histoire, perdit jusque dans ses bastions de la capitale, où il gouvernait pour la troisième fois.

L’histoire se répète. Pendant le conflit armé, l’armée salvadorienne était parmi les premiers bénéficiaires au monde de l’aide militaire de la puissance du Nord. C’est là-bas que se formaient ses chefs et ses officiers, et même ses soldats avant de partir au combat. Ses plans de campagne étaient conçus au Pentagone et à la CIA, dont des centaines de conseillers étaient présents sur le terrain. Ecraser la guérilla du FMLN de l’époque devint l’une des obsessions de Ronald Reagan. Pour y parvenir, il ne lésina ni sur les moyens, ni sur la cruauté non plus, dans une guerre contre la quasi-totalité du peuple du petit Etat d’Amérique centrale. Le Salvador fut le Viêt-Nam de l’Amérique latine. Même en l’inondant de sang, Washington ne put vaincre l’insurrection et n’eut finalement d’autre alternative que d’accepter une sortie négociée du conflit. C’est avec la signature en 1992 au Mexique des Accords de Chapultepec que l’on mit fin à l’affrontement.

Les accords permirent aux organisations révolutionnaires membres du FMLN de sortir pour la première fois de la clandestinité et d’accepter de se transformer en parti politique, passant ainsi à la lutte légale dans un panorama régional et international unipolaire qui ne pouvait lui être plus défavorable. L’ancienne guérilla ne fut pas à l’abri de la démoralisation qui gagna alors la gauche, et elle connut bientôt les tentatives des socio-démocrates vite surgis de ses rangs pour la dénaturer et la diviser. Quelques-uns passèrent sans transition de stratèges de la guerre populaire à technologues de la contre-insurrection diplômés d’Oxford. C’était l’époque où l’on mit à la mode une gauche raisonnable, moderne et politiquement correcte : avide de partager la table et les célébrations des seigneurs de l’argent.

En lutte contre ces misères, le FMLN ne perdit pas le nord. Il s’est concentré sur la bataille des accords de paix, qui n’ont été observés qu’aléatoirement, mais n’ont pas été mis en pratique sous leurs aspects essentiels de justice économique et d’authentique inclusion sociale. En 10 ans de participation, il est parvenu à accroître ses voix de façon soutenue et, en 2003, à former le plus grand groupe parlementaire et à diriger 36 municipalités rassemblant 60 pour cent de la population. Bien qu’il ait perdu la joute de dimanche passé (21-03-04) - il a obtenu 35 pour cent des suffrages contre 57 à l’Arena - il s’est consolidé comme seconde force électorale et il a acquis son plus grand capital historique de suffrages. Le FMLN plaide en faveur du démantèlement du néolibéralisme, de la redistribution de la richesse et pour qu’on donne la préférence à l’intégration centraméricaine sur les accords commerciaux avec les Etats-Unis. Il a accompagné le mouvement des électriciens et de la Sécurité sociale pour empêcher leur privatisation et il a obtenu du Congrès une loi consacrant la gratuité de la santé publique. Pour réaffirmer son engagement dans la lutte sociale, il a choisi pour candidat à la vice-présidence le dirigeant de la grève des médecins. Persévérer dans cette direction confortera sa place aux côtés du peuple qui a su gagner à la guerre.

Source : La Jornada, 25-03-04.

Traduction : Hapifil, pour RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info