John Negroponte : du Honduras à l’Irak, en passant par l’ONU
par Larry Birns , Jenna Wright , Jeremy Gans , Matthew Tschetter
Article publié le 1er mai 2004

Le Président Bush a confirmé les récentes rumeurs en annonçant lundi que John D. Negroponte serait proposé au poste d’ambassadeur en Irak, un poste qu’il devrait occuper à partir du 30 juin, lorsque la souveraineté sera ostensiblement transférée aux autorités irakiennes. Mais la nomination de Negroponte est profondément troublante car les questions dérangeantes qui entouraient sa nomination en 2001 au poste d’ambassadeur étatsunien à l’ONU persistent encore aujourd’hui. Il semblerait que suffisamment de temps se soit écoulé depuis qu’un certain nombre d’accusations contre Negroponte aient été lancées (et qui datent au moins de l’époque où il occupait le poste d’ambassadeur étasunien au Honduras entre 1981-1985) pour qu’elles soient formulées une nouvelle fois. Mais si le passé doit servir de leçon, il est fort probable que Negroponte passera sans encombres les auditions de la Commission des Affaires étrangères du Sénat sans que son passé lui soit reproché. Washington devra faire jouer une nouvelle fois son amnésie politique quant aux actions répréhensibles entreprises par Negroponte au Honduras.

Le principal problème concernant Negroponte est qu’il a trompé le Congrès des Etats-Unis lorsque il y fut interrogé sur son implication personnelle directe ou indirecte dans la formation, l’équipement et la censure des actions horribles du Bataillon 316, l’escadron de la mort au Honduras qui, à l’époque où Negroponte était ambassadeur, fut responsable du meurtre de quelques 200 Honduriens opposés à ce que leur pays soit employé comme "un porte avions insubmersible" dans la guerre de la Contra soutenue par les Etats-Unis contre le Nicaragua.

Negroponte arrive à Tegucigalpa

Negroponte remplaça Jack Binns, ambassadeur de Carter au Honduras entre 1980 et 1981, après que Binns se soit exprimé contre les grossières violations des droits de l’homme qui s’accumulaient contre les dissidents politiques qui osaient s’opposer à l’engagement croissant du Honduras dans la guerre secrète de la Contra contre le Nicaragua sandiniste. Il fit allusion aux activités menées par une organisation obscure connue sous le nom de Bataillon 316. Il s’avère que le rapport annuel sur les droits de l’homme, préparé chaque année par les ambassades étasuniennes à travers le monde et présenté au Congrès, était falsifié. S’agissant du Honduras, le rapport était largement expurgé, d’abord à Tegucigalpa par Negroponte lui-même, puis une fois de plus à Washington dans le bureau du secrétaire adjoint aux Affaires interaméricaines, le tristement célèbre Elliot Abrams. Ce dernier, combattant obsessif de la guerre froide, avait autant de mépris pour les droits de l’homme au Honduras qu’il en était un partisan lorsqu’il s’agissait de Cuba. Toute cette opération était en violation de la loi, et Abrams finit par confesser son rôle dans l’affaire Iran-Contra, mais fut ensuite gracié par le premier président Bush. Cette affaire domina la réalité hondurienne au début des années 80, qui devaient encore se détériorer pendant le règne de Negroponte. La mission du nouvel ambassadeur était d’assurer à n’importe quel prix une aide étasunienne au Honduras, destinée à empêcher que le communisme sandiniste au Nicaragua ne se répande. Des années plus tard, en 1995, un ancien fonctionnaire qui avait travaillé à l’ambassade du Honduras sous Negroponte, formula de graves accusations sur la censure appliquée au rapport annuel sur les droits de l’homme sous Negroponte. Ce rapport devait être envoyé au Congrès, mais il affirma que les accusations contenues dans le rapport étaient supprimées ou transformées par d’autres avant que le rapport ne soit remis à ses destinataires.

Negroponte prend soin des rapports sur les droits de l’homme

Il ne fait aucun doute que Negroponte et le reste des hauts fonctionnaires de l’ambassade étaient au courant des disparitions et des tortures infligées contre les militants de gauche honduriens car les principaux journaux du pays publièrent pas moins de 318 articles à ce sujet au cours de la seule année 1982. Negroponte était aussi en contact direct avec le Général Gustavo Alvarez Martinez, à l’époque chef des Forces armées honduriennes et chef occulte du Bataillon 316. Negroponte a lui-même souligné qu’il lui était arrivé d’intervenir pour faire libérer une victime de torture lorsque l’information risquait d’être publiée dans la presse étasunienne. Ce qui arriva en 1982 à la suite de l’arrestation et de la torture du journaliste Oscar Reyes et de sa femme, Gloria. A l’évidence, Negroponte et l’ambassade étaient suffisamment bien renseignés pour pouvoir intervenir et agir lorsqu’ils y étaient poussés par les circonstances.

Negroponte représente la ligne dure

Le remplacement de Binns par Negroponte reflétait le changement vers un durcissement de la politique étasunienne en Amérique centrale, avec la nomination d’Elliot Abrams par l’administration Reagan. Au Honduras, cette nouvelle ligne dure était représentée par le zélé ambassadeur à Tegucigalpa, John Negroponte.

Les anciens objectifs de Negroponte au Honduras sont étrangement similaires aux objectifs actuels de l’administration Bush en Irak. Le gouvernement étasunien, une fois de plus, tente d’imposer un schéma démocratique, et pas forcément par des moyens démocratiques, dans un pays qui ne l’a pas décidé de lui-même. La mise en oeuvre d’une telle tâche complexe provoquera inévitablement une situation difficile pour l’ambassadeur. Mais eu égard à la capacité confirmée de Negroponte de manoeuvrer, de répandre de fausses informations et de mentir ouvertement, il est douteux qu’il réussisse à instaurer la démocratie en Irak mieux qu’il ne l’a fait au Honduras, peut-être parce que la "démocratie" n’est pas vraiment sa tasse de thé. John Negroponte est avant tout un homme qui croit que la fin justifie les moyens. Il a constamment démontré par le passé qu’il est prêt à recourir à des pratiques qui sont en opposition avec la définition du mot "démocratie", et ceci au nom de la démocratie. La carrière de Negroponte démontre qu’il est prêt à recourir à des méthodes autoritaires pour soi-disant faire avancer la démocratie.

Qui est réellement Negroponte ?

Pour ses admirateurs, Negroponte est un fonctionnaire à la carrière exemplaire qui a bien servi son pays à différents postes importants. Pour ses détracteurs, Negroponte est un opportuniste sans fards qui a épousé (jusqu’à l’extrême) la ligne idéologique de l’administration qu’il servait, même au prix d’un renoncement à tout éthique ou honnêteté morale. Peut-être qu’une description plus précise du personnage consisterait de dire qu’il a abusé de son autorité et foulé aux pieds toute éthique professionnelle, sans se poser de questions. Plutôt qu’un champion de la démocratie, Negroponte doit être considéré comme l’antéchrist de la démocratie, trahissant sans cesse cette noble cause. La nomination de Negroponte, ainsi que d’autres nominations par le Président Bush de guerriers de la Guerre froide à des postes clés pour l’Amérique latine, tels qu’Otto Reich et Elliot Abrams, ainsi que le protégé du sénateur Helms, Roger Noriega, représente un retour en arrière vers une époque où les droits de l’homme et la démocratie étaient régulièrement violés au nom de la lutte anticommuniste sur le continent.

Pour les Irakiens habitués au règne inflexible de Saddam Hussein, à son cynisme et à son indifférence devant les souffrances d’autrui, l’arrivée de Negroponte à Bagdad ne demandera pas une longue période d’adaptation aux méthodes du nouveau pro-consul étasunien. Pour tous ceux familiarisés avec son passé, il leur faudra se boucher le nez pour supporter ses discours sur la démocratie.

Le passé récent de Negroponte

Après la nomination de Negroponte au poste d’ambassadeur à l’ONU, il devait être soumis à un examen critique de la part de ses détracteurs devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat pour ses actions au Honduras, procédure habituelle pour confirmer sa nomination à un tel poste. Mais cette mise en examen lui fut épargnée grâce aux attentats du 11 septembre et au sentiment qui régnait désormais au Sénat que le poste à l’ONU devait être rapidement occupé. C’est ainsi qu’au lieu d’un interrogatoire approfondi, on assista à une simple cérémonie d’investiture.

Il est certain que le même scénario se répétera en ce qui concerne le poste en Irak. Cette nomination représente encore une nouvelle initiative préoccupante de la part de l’administration Bush et du secrétaire d’Etat, Colin Powell, en ce qui concerne la politique internationale et qui trouve ses racines en Amérique latine. Après tout, Negroponte a joué un rôle clé lorsqu’il s’est agi de manipuler les dirigeants du Mexique et du Chili afin de les convaincre de destituer leurs ambassadeurs à l’O.N.U. parce que ces derniers s’opposaient à la position de Negroponte en Irak. La complicité de Negroponte aux efforts déployés pour destituer l’ambassadeur du Mexique, Adolfo Abullar Zinnser, et celui du Chili, Juan Gabriel Valdes, est pratiquement la copie conforme de son témoignage mensonger lorsqu’il couvrait les violations des droits de l’homme commises par les militaires honduriens ou sur son implication dans le scandale Iran-Contra. Il a aussi avoué un détournement de l’aide étasunienne à l’Honduras au profit des forces de la Contra, ce qui aurait normalement dû lui barrer définitivement la route à toute promotion. Malheureusement, la Commission des Affaires étrangères du Sénat et son président vont certainement se déshonorer en se rendant complice de la nomination d’un tel personnage à Bagdad. Le Général Luis Alonso Discua Elivir, ancien commandant des escadrons de la mort au Honduras, qui avait déclaré qu’il "viderait son sac" sur Negroponte si sa famille était obligée de quitter le pays, s’est vu révoquer son visa (pour les Etats-Unis) en 2001.

Il serait peut-être intéressant d’entendre le témoignage de cet homme et d’entendre Negroponte répondre à l’énorme accumulation de documents qui indiquent l’étendue de son rôle au Honduras. Malgré les nombreux journalistes, universitaires et anciens fonctionnaires qui ont publiquement soulevé des questions sur le passé de Negroponte, aucun témoin ne fût invité devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat pour vérifier si Negroponte était qualifié pour le poste à l’ONU. Ainsi, au lieu d’un examen attentif de ces graves accusations, on assista à une simple cérémonie formelle.

Complicité avec les chefs des escadrons de la mort

En tant qu’ambassadeur au Honduras de 1981 à 1985, Negroponte était connu pour entretenir des relations étroites avec les violeurs des droits de l’homme les plus notoires du pays. Un des plus connus était à l’époque le Colonel Gustavo Alvarez Martinez, chefs des armées du Honduras et de facto l’homme fort du pays. Promu général, Alvarez fut assassiné à son retour des Etats-Unis, où il avait tenté de se réfugier de ses collègues militaires, et qui l’ont fait assassiner après qu’il ait refusé de partager avec eux les pots-de-vin qu’il avait reçus par l’intermédiaire de l’ambassade des Etats-Unis. Il avait été ainsi récompensé pour avoir facilité la transformation de son pays en une base arrière pour mener une guerre contre le gouvernement progressiste sandiniste au Nicaragua.

Alvarez était surtout connu pour ses liens étroits avec l’escadron de la mort connu sous le nom de Bataillon 316. Cette unité créée par Alvarez, qui recevait une formation en techniques de torture par d’anciens vétérans de la "sale guerre" en Argentine et par la CIA (selon une série d’articles primée par le Prix Pulitzer du journal Baltimore Sun qui avait enquêté, entre autres, sur le rôle controversé de Negroponte au Honduras), est largement soupçonnée d’avoir fait "disparaître" plus de 180 "subversifs" au début des années 80. A cette époque, tout Hondurien opposé au rôle de base arrière attribué à son pays par le Président Reagan dans sa guerre contre les Sandinistes était généralement considéré comme "subversif".

La promotion des droits humains pour sauver la face

En réponse aux questions des journalistes, ainsi qu’au cours d’enquêtes officielles, Negroponte a toujours nié ou minimisé la portée de ses connaissances sur l’implication des militaires honduriens dans les escadrons de la mort, allant jusqu’à nier l’existence même du bataillon 316. Les tentatives de Negroponte de minimiser le rôle des escadrons de la mort ont été contredites par d’autres déclarations où il se vantait d’être au contraire intervenu à plusieurs reprises pour faire libérer certains détenus dans des cas politiquement sensibles. Même s’il dit vrai, un tel comportement chez Negroponte représente l’exception plutôt que la règle, et indique comment il aurait pu sauver beaucoup plus de vies s’il avait profité de son pouvoir de pro-consul au Honduras pour réellement défendre les droits de l’homme et la dignité humaine.

Une de ces rares occasions où il dit être intervenu concernait le journaliste Oscar Reyes, qui fut enlevé après avoir écrit de nombreux articles critiquant l’armée hondurienne. L’ancien porte-parole de l’ambassade étasunienne, Cresencio Arcos, a confirmé qu’en juillet 1983, Negroponte fit part au Général Alvarez de sa préoccupation quant à la toute récente "disparition" de Reyes. Il faut rappeler qu’Arcos lui-même, en tant qu’attaché de presse de l’ambassade, a été régulièrement accusé par des enquêteurs d’avoir sciemment fait distribuer de fausses informations aux journalistes étasuniens basés au Honduras à l’époque, et qu’il s’était personnellement lié à une famille hondurienne politiquement importante, en contradiction avec son devoir de réserve en tant que diplomate.

Poussé par des manifestations d’étudiants et de nombreux articles de presse sur l’affaire Reyes, il est peu probable que l’intervention de Negroponte en faveur du journaliste ait été motivée par des considérations humanitaires. Il est plus probable que Negroponte craignait que la répétition d’articles locaux sur l’enlèvement de Reyes ne provoque quelques titres dans la presse étasunienne, créant ainsi une publicité indésirable sur les méthodes de l’ambassade.

Des documents récemment déclassés qui avaient été demandés par le Sénat pour la nomination de Negroponte indiquent que celui-ci était constamment préoccupé par toute mauvaise publicité qui aurait pu le toucher. Une telle chose aurait renforcé l’opposition à la politique très controversée du Président Reagan qui voulait entraîner le Honduras dans la guerre de la Contra en échange de pots-de-vin distribués aux politiciens et militaires du pays, en plus des centaines de millions de dollars affectés à une aide économique et militaire du régime hondurien.

Un autre cas où Negroponte se vante d’être intervenu est celui de la disparition d’Inès Murillo. De nombreux rapports de l’époque indiquent qu’un officiel de l’ambassade étasunienne (ou peut-être de la CIA) avait visité le centre de torture nommé INDUMIL, où Murillo était détenue et torturée. Fille d’une famille de notables locaux, les parents de Murillo tentaient sans relâche de localiser leur fille, allant jusqu’à publier un plein page de publicité dans un journal, El Tiempo. Negroponte prétend avoir exprimé sa préoccupation sur le cas de Murillo, craignant une nouvelle fois une mauvaise presse, et souleva la question lors d’une réunion avec des officiels honduriens. Quatre jours plus tard, Murillo fût sauvée in extremis d’une mort certaine et condamnée à deux ans de prison.

Connexions avec la Contra

Au début des années 80, le Honduras était devenu la principale base d’opérations dans la guerre de la Contra. L’armée du Honduras fournissait les sites et le soutien logistique dans une portion du territoire adjacente au Nicaragua qui fut baptisée "Contraland". Les réseaux honduriens furent employés aussi pour transférer des fonds étasuniens aux Contras, sans dévoiler les sources, à une époque où un tel financement avait été interdit par le Congrès [des Etats-Unis] mais qui continuait malgré tout, à partir d’autres sources, comme la CIA. Pendant son séjour à Tegucigalpa, Negroponte multiplia le personnel de l’ambassade par 10 et elle devint le plus gros site de la CIA de toute l’Amérique latine. Inévitablement, le même scénario se reproduira à Bagdad une fois que Negroponte prendra ses fonctions et présidera sur une des plus grosses missions diplomatiques étasunienne au monde, qui emploiera entre 1.000 et 3.000 personnes. Les Honduriens qualifiaient souvent Negroponte de "pro-consul", car son arrogance et son style relevaient plus d’un agent des services secrets que d’un diplomate traditionnel, une réminiscence de l’époque où il était un jeune agent au Vietnam. C’est ainsi qu’il réussit à assurer la coopération du Honduras comme base arrière de l’armée rebelle Contra par le contrôle et la corruption des officiels et institutions locaux.

Negroponte et l’amendement Boland

Negroponte a joué un rôle de premier plan dans l’organisation de projets de soutien aux Contras tels le centre de formation contre-insurectionnelle étasunien à Puerto Castilla et la construction de la route controversée de Puerto Lempira, pour un montant de 7.5 millions de dollars, qui passait à travers une forêt vierge vers la côte est du Honduras. Cette route devait faciliter l’acheminement de matériel destiné aux Contras nicaraguayens d’extrême droite. Malgré la réglementation à laquelle l’USAID est soumise et qui précise qu’un tel projet financé par les Etats-Unis doit d’abord faire l’objet d’une étude de l’impact sur l’environnement avant le début des travaux, Negroponte a tout simplement ignoré la loi et passé outre en ordonnant la construction malgré les protestations du représentant de l’USAID qui avait été envoyé par Washington. De plus, le soutien aux Contras violait une interdiction du Congrès, l’amendement Boland de 1982, qui interdisait le recours aux fonds étasuniens pour tout "matériel militaire, conseil ou formation militaire, ou toute autre type d’activité militaire, en faveur d’un groupe ou d’un individu qui ne faisait pas partie des forces armées d’un pays, dans le but de renverser le gouvernement du Nicaragua ou de provoquer une confrontation militaire entre le Nicaragua et le Honduras".

En échange de la collusion totale du Général Alvarez avec les opérations de soutien aux Contras au Honduras, Washington offrit un total soutien politique et économique aux militaires corrompus du pays. L’aide militaire étasunienne au Honduras passa de 3.9 millions de dollars en 1980 à 77.4 millions en 1984. Entre 1981 et 1986, plus de 60.000 soldats étasuniens et membres de la Garde nationale traversèrent le Honduras au cours de plus de 50 exercices militaires non pas pour intimider les Sandinistes mais pour couvrir un transfert d’armes aux Contras. D’une manière cynique, sur les recommandations de Negroponte et d’autres, l’administration Reagan eu l’indécence de décerner à Alvarez la Légion du Mérite en 1983 pour avoir "encouragé la démocratie".

Par tous les moyens nécessaires

John Negroponte fut envoyé à Tegucigalpa avec la mission de préserver le flot de l’aide étasunienne vers le Honduras pour les Contras et ce par tous les moyens nécessaires. Sous le commandement direct de Negroponte, l’ambassade étasunienne à Tegucigalpa fit la sourde oreille aux violations ouvertes et systématiques des droits de l’homme commises par les officiels honduriens. Des documents récemment déclassés du Département d’Etat révèlent toute l’étendue des efforts déployés par Negroponte pour protéger les bourreaux au lieu des victimes. Pour la seule année 1982, il y eut plus de 300 articles dans la presse hondurienne sur les détentions arbitraires d’étudiants et l’enlèvement de dirigeants syndicaux. Le Colonel Leonidas Torres Arias, ancien chef des services de renseignement de l’armée hondurienne, déclara lors d’une conférence de presse en 1982 que le Bataillon 316 était effectivement un escadron de la mort, en citant nommément trois de ses victimes. Efrain Diaz Arrivillaga, élu au Congrès du Honduras, a aussi déclaré que lorsqu’il parlait des abus des militaires à l’époque de Negroponte, il ne rencontrait qu’une "attitude de ... tolérance et le silence." De plus, des organisations telles que la Commission des Familles des Disparus se sont rendues à l’ambassade étasunienne pour protester contre les détentions arbitraires pratiquées par les militaires honduriens dans des prisons clandestines, comme l’INDUMIL, mais n’ont rencontré qu’un Negroponte totalement indifférent.

Des rapports récents ont confirmé que Negroponte était parfaitement au courant des violations des droits de l’homme au Honduras, et que les doutes qu’il pouvait exprimer sur tel ou tel cas n’étaient motivés que par des questions purement politiques plutôt qu’éthiques. Le livre "In Search of Hidden Truths" ("à la recherche de vérités cachées"), co-écrit par le commissaire du Honduras aux droits de l’homme, fournit des documents récemment déclassés qui prouvent que les Etats-Unis étaient parfaitement au courant des violations des droits de l’homme commises par l’armée hondurienne dans les années 80, malgré les affirmations persistantes de Negroponte du contraire. De plus, des documents déclassés du Département d’Etat démontrent aussi qu’au mois d’octobre 1984, après que le Général Alvarez ait été démis de ses fonctions par les forces armées honduriennes, l’ambassade de Negroponte était finalement disposée à reconnaître cela, la "responsabilité d’un certain nombre de disparitions alléguées entre 1981 et mars 1984 peuvent être assignés directement ou indirectement à Alvarez lui-même."

Des échanges de télégrammes récemment déclassés démontrent la facilité avec laquelle Negroponte croyaient aux excuses fournies par le Général Alvarez pour expliquer les violations des droits de l’homme. Par exemple, dans une lettre de 1983, le sous-secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires inter-américaines Craig Johnstone fit savoir à Negroponte qu’un certain nombre de guérilleros avaient été capturés et exécutés par des éléments des forces armées honduriennes. La réponse de Negroponte fut d’accepter les justifications bancales d’Alvarez qui prétendait que les 6 détenus avaient été abattus en tentant de s’enfuir. Cependant, lorsqu’il s’agissait de protestations émises par les militants des droits de l’homme ou des opposants politiques concernant les violations des droits de l’homme commises par l’armée, c’est tout le contraire qui se passait. L’ambassade des Etats-Unis, lorsque ce n’était pas Negroponte lui-même, exprimait systématiquement son scepticisme ou même niait purement et simplement les faits.

Les déclarations de Jack Binns, le prédécesseur de Negroponte au poste d’ambassadeur au Honduras, de 1980 à 1981, n’arrangent pas les choses. A l’époque, Binns avertit le Département d’Etat d’un "accroissement des assassinats contre des cibles politiques ou criminels sous couvert et/ou effectués par des officiels". Binns avait aussi déclaré qu’il était impossible que Negroponte ignore les réalités du Honduras. Thomas Enders, à l’époque le chef direct de Binns au sein du Département d’Etat, a admis qu’il avait ordonné à Binns de ne pas divulguer les violations des droits de l’homme par des voies officielles afin de maintenir l’aide étasunienne au Honduras à n’importe quel prix. Enders finit un jour par avouer. Quant à Negroponte, l’idée ne lui a pas encore effleuré l’esprit.

Contradictions flagrantes dans les rapports sur les droits humains

Les cas de disparitions, harcèlement et enlèvements d’opposants politiques ont tous augmenté sous Negroponte, et pourtant les rapports annuels sur les droits humains préparés par le personnel de l’ambassade à l’intention du Bureau des Affaires humanitaires du Département d’Etat étaient de purs chefs d’oeuvre de manipulations et d’inventions, déformant et minimisant systématiquement les données. Par exemple, un rapport de 1982 préparé pour le Département d’Etat par le personnel de Negroponte affirme, "que les garanties juridiques existent contre les arrestations ou détentions arbitraires, contre la torture et le traitement inhumain. L’Habeas Corpus est garanti par la Constitution, la loi du Honduras prévoit la présentation devant un juge 24 heures après l’arrestation. Il apparaît que la règle s’applique." Même pour aujourd’hui, tout ceci n’est que foutaises, sans parler des années 80. En fait, le système judiciaire du Honduras se voit régulièrement attribuer les plus mauvaises notes par Transparency International. En réalité, les enlèvements extra-judiciaires par les militaires étaient courants à l’époque et largement connus de tous. De plus, il a été reconnu dans des documents déclassés du Département d’Etat de l’époque, que le système judiciaire était, et est encore, pratiquement totalement corrompu.

Les demandes d’informations ou de visites effectuées par les membres de la famille des prisonniers se heurtaient à un mur, puisque ni les tribunaux ni les militaires ne reconnaissaient leur détention et qu’on ne pouvait donc pas les localiser. L’ambassade étasunienne était souvent sollicitée pour retrouver un proche ou obtenir sa libération. Il ne fait aucun doute que Negroponte était au courant de bon nombre de ces disparitions.

Le Honduras ou la Norvège ?

Etrangement, le cas de Reyes mentionné ci-dessus n’a pas eu l’honneur d’être mentionné dans le rapport de Negroponte en 1982, malgré une couverture médiatique et son propre engagement. Cependant, dans son rapport on trouve : "Aucune ingérence du pouvoir dans les médias n’a pu être constatée ces dernières années." Ces rapports étaient tellement en contradiction flagrante avec tout ce qui pouvait se constater chaque jour au Honduras que même le personnel de l’ambassade avait du mal à les prendre au sérieux. Rick Chidester, à l’époque assistant à l’ambassade au Honduras, a été cité comme ayant demandé un jour sur un ton blagueur s’ils n’avaient pas rédigé en réalité le rapport sur la Norvège.

Ne promouvoir la démocratie que lorsque c’est nécessaire

Avant d’être expédiés à Washington, les rapports de l’ambassade sur les droits de l’homme étaient soigneusement révisés pour coller aux idées et à la mission de Negroponte, plutôt qu’aux faits objectifs. Il faut comprendre que Negroponte ne considérait pas le rapport comme une simple formalité mais plutôt comme un document potentiellement explosif dans lequel les révélations devaient être limitées. Ce qui est certain, c’est que Negroponte a placé d’une manière hypocrite la barre très haute en ce qui concerne les preuves d’une violation de droits effectuée par les autorités du Honduras, mais remettait systématiquement en cause les cas soulevés par les dirigeants des organisations de défense des droits de l’homme à travers le monde, ce qui n’est très certainement pas la politique officielle du Département d’Etat.

Avec de tels états de service, on comprend difficilement l’adulation pour Negroponte exprimée par certains qui pratiquaient l’indignation sélective - tels l’ancien secrétaire d’Etat adjoint Bernard Aronson et l’(ancienne) ambassadrice à l’ONU Jeanne Kirkpatrick. Ils auraient dû savoir malgré leur admiration aveugle pour Negroponte que de tels rapports ne sont pas censés contenir uniquement des faits et être présentables devant un tribunal, mais qu’ils sont destinés aussi à contenir des informations moins importantes provenant de citoyens ordinaires et des médias et qui concernent les violations des droits de l’homme, qui étaient nombreuses à l’époque au Honduras, et qu’Aronson et Kirkpatrick connaissaient. Negroponte réinventa les règles en exigeant que tous les témoignages soient établis sous forme de déclarations écrites publiques. Ce qui représentait de gros risques pour ceux qui auraient voulu faire des révélations.

La comparaison des rapports sur les droits de l’homme du Honduras et du Nicaragua montrent clairement les objectifs réels de ces documents. Tandis que les rapports rédigés par l’ambassade au Honduras mettaient en doute les accusations de violations des droits de l’homme par les militaires ; au Nicaragua, les rapports étaient manipulés afin de faire croire à l’opinion publique étasunienne que des atrocités étaient commises grossièrement et quotidiennement par le gouvernement sandiniste, ce qui était loin d’être le cas.

Les rapportsde l’ambassade fournis pas les services de Negroponte mentionnaient tout ce qui était utile pour rassurer la majorité démocrate au Congrès sur ce qui ce passait dans la zone, tout en ignorant les réalités meurtrières auxquelles la population du Honduras était confrontée au quotidien. La manipulation des rapports de l’ambassade semble avoir été un outil extrêmement utile pour Negroponte dans la promotion de ses efforts destinés à renverser les Sandinistes au Nicaragua, qui n’avaient aucun rapport avec le renforcement de la démocratie ou des droits de l’homme au Honduras. Il y a de bonnes raisons de penser que l’accusation de complicité de meurtre qui a été formulée contre Henry Kissinger dans l’affaire du meurtre d’un général chilien pourrait être reprise contre Negroponte pour ses propres actions.

Le plus mauvais choix

Les failles morales et intellectuelles de Negroponte en ce qui concerne les droits de l’homme devrait nous préoccuper quant aux dégâts que sa nomination va provoquer sur notre réputation, déjà bien entamée par rapport à l’Irak. Envoyer un tel homme pour instaurer la démocratie en Irak ne peut être considéré que comme une blague de mauvais goût.

Considérant son passé au Honduras, certains observateurs affirment que la nomination de Negroponte à l’ONU révélait un peu plus l’absence de critères chez le secrétaire d’Etat Powell. Les témoignages de ce dernier en faveur de telles nominations, comme celles d’Otto Reich, John Bolton et Roger Noriega, que Powell qualifiait "d’hommes honorables", sont en totale contradiction avec la réalité.

La nomination d’un personnage comme celui de Negroponte à un des postes diplomatiques les plus importants du moment représente une insulte à la communauté internationale, ainsi qu’un affront aux victimes des guerres en Amérique centrale des années 1980, et n’aura comme résultat que d’atteindre encore un peu plus la réputation de ce pays dans un moment difficile de son histoire.

Source : The Council on Hemispheric Affaires (http://www.coha.org/), 27-04-04.

Traduction : Cuba Solidarity Project.

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