Retour sur les élections présidentielles
Crainte et dégoût au Salvador après la victoire électorale de l’extrême droite
par Thomas Feakins
Article publié le 2 mai 2004

Le souvenir de l’archevêque Romero demeure vivace au Salvador, même 24 ans après sa mort. En tête de la procession de milliers de personnes portant des cierges pour l’anniversaire de sa mort, se trouvait une bannière tendue à travers la voie principale de la capitale, sur laquelle on lisait : « Pardonnez-nous Monseigneur Romero, car nous venons d’élire vos assassins ».

Trois jours avant cet événement sacré, les électeurs salvadoriens, en nombre record, s’étaient rendus aux urnes et avaient réélu l’ARENA (l’Alliance républicaine) d’extrême-droite pour 5 nouvelles années de mandat. Le président élu est Tony Saca, un nabab des médias de 39 ans sans expérience politique. Saca a obtenu environ 57 % des voix du peuple, alors que le FMLN, de gauche, en a recueilli 35%. Bien que le FMLN ait gagné beaucoup plus de voix que dans n’importe quelle précédente élection, les activistes du parti ont été anéantis par les résultats. Le sondage pré-électoral avait indiqué que le résultat serait beaucoup plus serré et conduirait au moins à un deuxième tour. Cette élection offrait le choix entre deux partis très différents et aux visions concurrentes, tout le contraire de l’option Républicains / Démocrates aux États-Unis ou Conservateurs / Libéraux au Canada.

La grande affaire pour les centaines d’observateurs internationaux sur le terrain était la campagne : en particulier son degré d’obscénité. L’image la plus mémorable de la télévision fut un film publicitaire d’ARENA diffusé à plusieurs reprises avant le jour de l’élection, montrant une avion de ligne s’écrasant sur l’une des tours du WTC le 11 septembre, puis le visage d’Osama bin Laden, puis finalement le visage de Schafik Handal, le candidat du FMLN à la présidence.

Les principaux quotidiens - tous de droite - ont publié à la une des articles et des commentaires de fonctionnaires du Département d’État des États-Unis aussi bien que des histoires sensationnelles, soulignant les points suivants :

1. George W. Bush se montre préoccupé par les liens apparents du FMLN avec le terrorisme.

2. Les Salvadoriens vivant aux États-Unis pourront être expulsés en cas de victoire du FMLN.

3. Le gouvernement des États-Unis reconsidèrera ses liens avec le Salvador si le FMLN est victorieux.

4. On interdira aux Salvadoriens des États-Unis d’envoyer de l’argent (la principale source de revenu) à leurs familles restées en Amérique Centrale.

Une fois encore, une élection libre et loyale sans intervention de l’administration étasunienne de l’époque semble impossible en Amérique latine.

Beaucoup d’observateurs internationaux - de plusieurs pays et ONG - ont été retenus à l’aéroport de la capitale. Certains l’ont été pendant plus de 24 heures tandis que d’autres se voyaient simplement refuser l’entrée. Les propriétaires étrangers des usines, dans les nombreuses zones franches, ont arrêté leurs machines et averti leurs employés que la production ne reprendrait pas à moins qu’ils ne votent pour l’ARENA. Des organisations fantômes, par exemple « Femmes pour la liberté », ont acheté de pleines pages de publicité comparant le Salvador gouverné par le FMLN à Cuba, et mettant en garde contre le vote pour des « communistes ». Les activistes d’ARENA ont distribué des tracts anti-FMLN en dehors des centres de vote ; les images d’un Schafik Handal à l’air démoniaque applaudissant les attaques du 11 septembre, manipulant les organisations de travailleurs et demandant aux étrangers de cesser d’investir au Salvador, n’en sont que quelques exemples.

Le FMLN était incapable de contrer cette attaque éclair de propagande, car il n’avait presque aucune ressource pour acheter du temps d’antenne. C’est comme si Ralph Nader rivalisait avec l’administration de Bush pour l’accès à la presse imprimée et aux autres médias. À la place, le parti a compté sur une campagne de « porte à porte » qui a duré des mois et mis le FMLN au coude à coude avec l’ARENA dans les sondages d’avant février.

Quelques membres du FMLN ont qualifié de « terrorisme politique » la campagne de l’ARENA, tandis que d’autres ont simplement parlé de fraude. Il ne fait aucun doute que Tony Saca assumera le pouvoir, non pas en raison de son programme de privatisation et de promotion d’une économie dominée par les « ateliers de la sueur » et le secteur informel. Il assurera la présidence parce que le parti dirigeant a exploité les craintes et l’insécurité de base des citoyens salvadoriens, de sorte que ces derniers ont estimé n’avoir d’autre choix que de voter contre le changement.

Le matin suivant l’élection, j’étais assis dans un café salvadorien de la capitale à lire les titres, quand un vieil homme au visage hâlé s’est approché de moi en tendant la main pour demander de la monnaie. Il m’a regardé, a souri et a dit : « Nous avons gagné ». Je me suis demandé ce qu’il croyait avoir gagné. Cinq années pendant lesquelles il aura encore le droit de demander des pièces de monnaie ? Ou bien a-t-il simplement pensé, à cause de ma peau claire, que c’est ce que je voulais entendre ? Cette rencontre symbolisait, je pense, ce qui est arrivé à la société salvadorienne et à sa culture politique. Une population appauvrie réduite aux contradictions et aux situations inextricables ; des hommes et des femmes vendant des DVD piratés aux coins des rues pour que leurs enfants puissent porter des uniformes scolaires.

Les médias nationaux ont claironné que l’élection avait été propre et transparente, ignorant un certain nombre de conférences de presse convoquées par des organisations internationales dans les jours suivant l’élection pour rapporter les nombreuses violations de la loi électorale. Le président élu a trouvé à s’occuper en visitant les médias pour les remercier de leur couverture de sa campagne. Et les médias internationaux ? Complètement absents de l’affaire, se concentrant sans doute sur les questions de l’Irak, de Michael Jackson et de Kobe Bryant.

Une semaine avant l’élection, des dizaines de milliers de fidèles d’ARENA ont rempli un stade de football de San Salvador pour entendre leur hôte, Tony Saca, prédire sa victoire au premier tour. Un gigantesque panneau d’affichage, large de plusieurs mètres, exposait le visage de Roberto D’Aubuisson, l’homme qui, quelques dizaines d’années plus tôt, avait donné l’ordre d’assassiner l’archevêque Romero et fondé le parti de l’ARENA.

Le Salvador n’est jamais apparu aussi polarisé.

Source : Znet, 26-04-04.

Traduction : Hapifil, pour RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info