| Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine |
http://www.risal.info/spip.php?article1207

Les mouvements sociaux dans l’Argentine d’aujourd’hui
par Héctor Palomino
13 décembre 2004

Introduction

Les nouveaux mouvements sociaux en Argentine reflètent les efforts de reconstruction de liens sociaux à travers de nouvelles formes d’organisation. Les changements dans les formes de travail, dans leurs dimensions contractuelles et organisationnelles, entretiennent une vision soucieuse de la construction sociale des mouvements et plus seulement de ses formes protestataires et mobilisatrices, conçues désormais comme étant la partie émergente d’une activité plus vaste de création de liens et d’organisations sociales.

Les initiatives soutenues par les mouvements de travailleurs d’entreprises récupérées, les organisations de sans emploi et les assemblées de quartiers s’inscrivent dans ce qu’on tend à dénommer actuellement l’ “économie sociale”, un espace public où le travail ne s’échange ni exclusivement ni principalement contre une rémunération monétaire. Mais à la différence des formes qui prévalaient antérieurement dans ce domaine, celles impulsées dans la période actuelle par les mouvements acquièrent une dimension politique : dans ces nouvelles formes le travail est la politique.

1. Le travail est la politique

La pauvreté et le chômage constituent aujourd’hui le noyau de délégitimation du système économique en vigueur, ce que le fonctionnement “normal” de l’économie de marché ne peut résoudre. En contrepartie, les mouvements sociaux obtiennent une bonne part de leur légitimité en montrant à la face de la société des réponses originales à la pauvreté et au chômage hors le système économique institutionnalisé.

Les mouvements sociaux s’orientent vers la construction de réseaux d’économie alternative qui leur permettent de consolider leur développement, en partant des besoins et en impulsant la génération d’activités dans le cadre d’une nouvelle économie sociale. Cette stratégie instaure une réponse au problème central que ni le fonctionnement de l’économie sociale ni les initiatives étatiques ne peuvent résoudre à court terme : la création d’emplois.

La réponse étatique a déplacé le problème de l’emploi dans l’enceinte de la politique sociale, par l’injection massive d’allocations aux chefs des foyers sans emploi. Cela reflète les difficultés d’une économie qui ne peut générer des emplois que de manière très lente, ce qui contraste avec l’ampleur d’un chômage qui frappe 2 millions de chômeurs indemnisés et environ 2,2 millions d’autres qui ne perçoivent aucune allocation [1].

Le développement d’une nouvelle économie sociale impulsée par les mouvements constitue une orientation nettement politique, différente à la fois de celle qui prévalait dans la décade 90 et du développement centenaire des coopératives en Argentine. Alors qu’au cours des années 90 diverses formes d’économie sociale et solidaire furent mises en oeuvre afin d’amortir le retrait de l’Etat, les stratégies formulées par les actuels mouvements sociaux s’orientent surtout vers la substitution au marché. Les nouvelles formes d’économie sociale et solidaire entretiennent avec les coopératives des relations instrumentales et parfois de complémentarité.
Néanmoins les mouvements favorisent la participation et l’horizontalité dans la prise de décisions, ce qui diffère des formes délégataires et hiérarchiques de gestion prévalant dans les coopératives traditionnelles.

2. Quelques caractéristiques des projets d’autogestion des nouveaux mouvements sociaux

Les représentations du travail dans la nouvelle économie sociale questionnent les modalités traditionnelles du travail salarié. Ce questionnement est centré sur l’ “exploitation” supposée du travail dans les relations de dépendance salariale et dans la subordination organisationnelle, à laquelle sont opposés divers mécanismes d’autogestion et de coopération dans le travail.

Les nouveaux réseaux alternatifs en formation incorporent des acteurs collectifs aux motivations variées : dans les organisations de chômeurs, ce sont les nécessités de subsistance basique qui priment, un terrain sur lequel s’affronte la contradiction entre le recours systématique aux allocations et la recherche d’indépendance grâce à des activités auto- soutenables. La première stratégie revient à entretenir une politique de reproduction permanente des conditions qui la génère, à savoir la mobilisation sociale pour revendiquer des allocations [2].

La seconde stratégie pousse les organisations de chômeurs à renoncer à revendiquer des allocations et à amplifier l’articulation en réseaux afin d’élargir l’échelle des initiatives et même “être compétitifs sur le marché”.

Les travailleurs des entreprises récupérées, au contraire, cherchent à renforcer leur communauté de travail. Leur articulation en réseaux avec d’autres acteurs se réalise avec la finalité d’élargir l’échelle de leurs activités et pour renforcer les liens solidaires et politiques qui compensent leur précarité juridique et économique.

Pour les assemblées de quartiers l’impulsion de la nouvelle économie sociale et solidaire prend une tonalité résolument politique, comme mode d’articulation avec d’autres mouvements, comme forme d’intervention dans l’espace urbain et comme développement alternatif à celui du système économique en vigueur.

2.1 Les piquets

Les mouvements de chômeurs se composent de plusieurs dizaines de groupes qui correspondent à des orientations politiques différentes : certains se rattachent à des partis politiques ou à des centrales syndicales ; d’autres privilégient leur autonomie par rapport à ceux-ci ; d’autres encore suivent des leaders populistes. Ainsi, sous une même dénomination, les piqueteros recouvrent des orientations très distinctes, par-delà leur énorme impact politique et surtout médiatique.

Leur dimension est sans conteste importante. Selon les estimations des groupes piqueteros eux-mêmes, leur capacité de mobilisation globale, à savoir celle de toutes les organisations qui regroupent des sans emplois, représente plus de 100.000 personnes pour l’ensemble du pays. Néanmoins ce chiffre est à ramener aux millions de sans emplois et de sous employés et au-delà de la dimension, c’est le type d’action elle-même qui donne aux piqueteros leur visibilité : les coupures de routes ont un fort impact politique, démultiplié par les médias. L s’agit d’actions maximalistes qui contrastent avec les objectifs à priori minimalistes qui animent les mobilisations : ces dernières se limitent le plus souvent à l’obtention d’allocations de chômage et de colis alimentaires.

Si une partie des groupes piqueteros se satisfont de ces réclamations, d’autres mobilisent leurs moyens à diverses activités, développant depuis des années des actions d’une portée plus vaste au sein des communautés dans lesquelles ils sont territorialement implantés : buvettes et cantines, centres éducatifs et surtout activités productives auxquelles sont versées les allocations et les aliments obtenus grâce aux mobilisations. Ces activités productives sont, entre autres : les vergers communautaires, la vente directe de produits alternatifs, l’exploitation horticole et fruitière, artisanale ou industrielle, les boulangeries, la production textile, la confection artisanale et industrielle. Ainsi, les coupures de routes ne sont que la pointe visible de l’iceberg d’une construction sociale beaucoup plus complexe. L’organisation de ces activités économiques adopte des formes autogestionnaires et coopératives, bien que les différents groupes piqueteros n’ont pas les mêmes critères concernant ces activités, leur viabilité et leur développement futur. Certains considèrent que le produit des activités autogérées doit être totalement distribué, refusant la production d’excédents ou les répartissant entre les producteurs et leurs familles. Le fondement de cette orientation renvoie à une conception plus générale qui identifie la notion d’excédent économique à celle de plus-value et de bénéfice privé, assimilation conceptuelle qui pousse à l’extrême le rejet de la production d’excédents au nom de l’impératif moral de rejet du capitalisme.

Bien qu’elle soit contestable économiquement et philosophiquement, cette conception a des effets pratiques considérables sur la mobilisation des piqueteros : tant que les projets productifs autogérés ne génèrent pas les conditions de soutenabilité économique à moyen et long terme, les conditions sont reproduites pour continuer à réclamer des allocations et des ressources à l’Etat. C’est pourquoi, au-delà de son impact économique, cette orientation a des effets importants dans le renforcement de l’identité de groupe et dans la stimulation de l’activité piquetera.

D’autres groupe de chômeurs, au contraire, envisagent de développer des projets autogérés soutenables dans le temps. C’est le cas d’un groupe de piqueteros implanté dans la zone sud du grand Buenos Aires, qui rassemble un important réseau de familles de chômeurs, souvent des indigènes immigrants originaires du nord de la province de Santa Fe [3].

Centrés sur la production fruitière et horticole dans la zone qui fournit une bonne partie de la consommation d’aliments frais de la ville de Buenos Aires, ces travailleurs cherchent à développer des activités soutenables où la production d’excédents assure le maintien et l’expansion économique de leur production de façon à pouvoir se passer des allocations publiques. Cette production d’excédents est destinée à renforcer les relations sociales et communautaires et ne s’identifie pas avec le profit capitaliste. La participation aux piquets n’est pas une fin en soi mais un moyen d’obtenir des ressources pour réaliser l’objectif de leurs entreprises autogérées, ce qui pose néanmoins un problème de définition de leur identité de chômeurs préalable à l’identité piquetera.

Bien qu’entre les différents groupes piqueteros ce débat soit naissant, on constate que tous, y inclus ceux liés aux partis politiques, se tournent progressivement vers le développement d’activités productives et explorent les possibilités de développement d’une nouvelle économie organisée en réseaux sociaux qui dépassent l’économie capitaliste.

2.2 Les travailleurs des entreprises récupérées

La visibilité publique du mouvement des entreprises récupérées par les travailleurs est récente. A partir du milieu des années 90 des mouvements de travailleurs ont commencé à vouloir réactiver des entreprises paralysées, lesquelles présentaient des traits communs : elles avaient été affectées par les importations ou les difficultés à exporter (frigorifiques, textile, tracteurs, assemblage électrique, métallurgie, plastiques, etc) et se trouvaient en situation de faillite, assignées par les créanciers ou abandonnées par les patrons. Les travailleurs étaient créanciers ou sinistrés, du fait qu’en général la crise de chaque entreprise avait commencé par la rupture des contrats de travail, par des diminutions de salaire, des paiements en reçus, des défauts de paiement des cotisations obligatoires des employeurs au système de sécurité sociale, etc. La récupération des entreprises suppose la transition vers un nouveau régime juridique dans lequel les travailleurs prennent en charge la production, établissant des accords avec les fournisseurs et les clients qui leur assurent un certain volume de travail, d’où ils se fixent une rémunération minimale pour leur travail consistant en retraits périodiques équivalent à un salaire minimum, parfois combiné avec des paiements en liquide ou marchandises.

Dans la majorité des entreprises récupérées on constate au départ une désertion patronale, qui peut être totale ou partielle. Lorsqu’elle est partielle, il arrive que les anciens propriétaires se maintiennent comme associés dans la nouvelle forme juridique adoptée. Ces formes sont variées, bien que les coopératives soient les plus nombreuses. Au début furent tentées de nouvelles formes, comme celle de “l’étatisation sous contrôle ouvrier”, qui ne parvint pas à se concrétiser pleinement, mais aussi des formes plus traditionnelles comme la participation par actions en sociétés anonymes. Dans toutes ces formes les travailleurs doivent prendre en charge la gestion, dans laquelle ils doivent redéfinir leur rôle dépendant et subordonné dans le contrat et l’organisation du travail. En plus de la prise en charge de la gestion, se pose la nécessité de redéfinir la relation des travailleurs avec le syndicat.

Si les travailleurs d’entreprises récupérées sont bien perçus comme un mouvement, ils sont constitués de divers courants, acteurs et organisations qui se sont consolidés et rénovés depuis l’écroulement institutionnel de décembre 2001 : au sein de la crise économique, la récupération d’entreprises est apparue comme une réponse adéquate pour soutenir les efforts productifs de la société. Les différentes organisations du mouvement procurent assistance juridique, technique et politique aux travailleurs, et en recueillant les diverses expériences, reproduisent et diffusent l’exploration et l’apprentissage d’une nouvelle économie.

Les travailleurs qui récupèrent les entreprises reconsidèrent la hiérarchie du droit du travail et de la propriété privée. Par rapport aux valeurs de la société mercantile qui privilégient le droit de propriété, les travailleurs érigent comme central le droit du travail et mettent en discussion la fonction sociale de la propriété. Il ne s’agit pas d’une discussion purement rhétorique, mais qui se traduit par la mise en place de procédures juridiques inédites qui font passer en priorité la nécessité de préserver les sources de travail face aux procédés habituels de faillite et de liquidation de biens productifs qui prévalent dans le droit commercial.

La récupération d’entreprises constitue un exemple de la lutte pour l’élargissement des droits sociaux et oblige à réfléchir sur leur impact dans la société, au-delà de leur dimension intrinsèque. En effet, la distance entre celle-ci et ses effets culturels et sociaux est immense, du fait que ce petit nombre d’entreprises, environ 150 représentant 10.000 travailleurs, dispersées sur le territoire, diverses quant à leurs activités et leurs traditions politiques, mettent en question l’ensemble du système des relations du travail. En mettant en oeuvre l’autogestion dans quelques unités productives, les travailleurs bloquent l’instrument privilégié des entrepreneurs dans la négociation collective : ces derniers ne peuvent plus faire appel à leur argument suprême, la fermeture de l’établissement (grève des investissements ou lock-out) comme moyen de pression sur les travailleurs, qui, face à cette menace, peuvent désormais répliquer par l’occupation et l’autogestion des entreprises en difficulté. On ne peut donc pas mesurer la force du mouvement des entreprises récupérées exclusivement en raison de leurs dimensions, réduites, mais par leurs effets culturels, politiques et sociaux, plus étendus.

2.3 Les assemblées de quartiers

La réponse la plus novatrice de ceux qui ont choisi de se faire entendre et de protester face à l’effondrement institutionnel de 2001 est venue de l’organisation spontanée d’assemblées de quartiers à Buenos Aires, en différentes parties du cône urbain et dans des villes de l’intérieur du pays comme La Plata, Mar del Plata, Rosario et Cordoba.

Les assemblées de quartiers expriment les capacités d’auto-organisation de la société, de construction et de reconstruction de liens sociaux qui ne sont pas reconnus au sommet du système politique, où ils sont perçus comme un facteur d’instabilité, du fait justement de la difficulté de contrôler et de canaliser les mobilisations dans le cadre du schéma institutionnel en vigueur. Le contraste est intense entre ces nouvelles formes d’appropriation de l’espace public citoyen, impulsées par l’utopie de réalisation d’une démocratie directe qui met en question les formes de représentation de la démocratie délégataire, et la privatisation massive de l’espace public des années 90. Les nouvelles modalités d’engagement social offrent d’autres formes d’occupation de cet espace et aussi d’accès au service public. Dans les assemblées de quartiers les mesures d’actions directes liées aux questions politiques générales et de réclamations aux pouvoirs publics se combinent et viennent en tension avec les questions et nécessités locales, comme celles liées à la fourniture de moyens aux centres de santé et hospitaliers, les achats collectifs, la création de jardins potagers, de petites activités, de bourses de travail pour chômeurs. Les assemblées de quartiers ont généré des activités productives autonomes, fixant leur horizon d’action au travers d’objectifs qui dépassent le plan politico-institutionnel et visent à intervenir sur le terrain économique et social en développant des expériences d’une nouvelle économie qui cherche de nouvelles réponses pour résoudre la crise des systèmes éducatifs, de santé, etc. Elles abordent un facteur important pour le développement de l’économie sociale et solidaire : la politisation de la sphère de la reproduction sociale, de la consommation et de la distribution de biens et de services, facteur présent aussi dans les entreprises récupérées par ses travailleurs et dans les activités des groupes piqueteros. Mais alors que pour ces derniers ce sont les besoins qui priment, dans les assemblées de quartiers les activités autogérées sont le produit d’un choix idéologique. Cette politisation s’accentue dans la recherche d’articulations concrètes des assemblées avec les autres mouvements sociaux, tant pour défendre les positions conquises que pour redéfinir des activités économiques alternatives.

3. Tensions dans l’économie sociale

L’incorporation des mouvements dans l’économie sociale constitue une nouveauté d’un espace dans lequel prévalaient les coopératives. Ces dernières constituent une forme associative institutionnalisée, sujette à régulations publiques pour sa constitution et son fonctionnement, leur légitimité découlant de leur développement séculaire dans le milieu de la consommation, de la production et de la prestation de services publics et financiers, en milieu urbain et rural. Les coopératives furent durement affectées par les réformes pro-marché des années 90, particulièrement dans le secteur financier, même si elles parvinrent à se développer dans certains secteurs privatisés, comme celui de la fourniture d’énergie électrique et les services téléphoniques, qui dans de nombreuses localités de l’intérieur du pays sont gérées par des coopératives de consommateurs.

Un autre secteur a connu un développement important, celui des coopératives de travail, mais leur multiplication dans les années 90 tient en grande partie au mécanisme de flexibilisation du travail dans les entreprises, qui les utilisaient pour éviter les frais liés à l’embauche de travailleurs. Comme par définition les associés d’une coopérative ne sont pas des salariés, les coûts de la protection sociale et de santé sont transférés individuellement à chacun de ses membres. De là les coopératives de travail se sont trouvées fréquemment impliquées dans des fraudes au travail, ce qui tend à délégitimer cette forme associative.

Le comportement du mouvement coopératif durant les années 90 a été particulièrement défensif. Dans un contexte dominé par un discours patronal soutenant les réformes en faveur du marché, les coopératives ont cherché à se présenter publiquement comme des entreprises privées plus que comme une forme associative solidaire de producteurs libres qu’elles étaient à leur origine.

Cette tension interne du mouvement coopératif se répercute à ses relations avec les nouveaux mouvements sociaux, qui s’il cherche bien à les intégrer en son sein, cherche aussi à distinguer les véritables coopératives des modalités de subsistance économique qui dominent dans les mouvements. Le mouvement coopératif se rapproche des mouvements qui ont pour priorité les valeurs traditionnelles de la coopération, mais il s’écarte de ceux qui privilégient un discours patronal. La première approche est voisine de celle des mouvements sociaux pour lesquels la coopération constitue une manière de dépasser l’aliénation et l’exploitation du travail, ce qui correspond aux fins du mouvement coopératif à ses origines, alors que l’approche de forme coopérative liée à l’activité patronale tend à être rejetée par les mouvements, comme étant une forme d’association au capitalisme.

Pour les mouvements la constitution de coopératives a un caractère purement instrumental, qui leur permet d’être reconnus comme des sujets de droit et d’obtenir une autorisation légale pour réaliser des activités économiques. La décision de fonder une coopérative, une association civile ou une organisation non gouvernementale (ONG) constitue surtout une question de coût d’opportunité. En termes économiques, le choix de l’une ou l’autre forme suppose des dépenses difficiles à supporter pour des groupes dont l’activité est de pure subsistance pour ses membres. En termes institutionnels, la constitution d’un sujet juridique suppose une compression des membres du mouvement, et une adaptation à une forme d’organisation avec des règles différentes de celles qui régissent le mouvement. La coupure entre ceux qui restent extérieurs à la coopérative ou à l’ONG et ceux qui en font partie peut augmenter le désaccord politique à l’intérieur du mouvement, d’autant que les règles de ces formes d’organisations, en général hiérarchiques et délégataires, contrastent de manière aiguë avec celles des mouvements qui pratiquent l’horizontalité et la participation (non délégataire) dans la prise de décision.

Dans les mouvements on observe des positions diverses sur les formes organisationnelles de l’économie sociale. Au sein des travailleurs des entreprises récupérées, la nécessité de consolider les statuts juridiques détermine l’adoption de la forme coopérative [4], qui est prédominante. Cela est favorisé par des facteurs endogènes, principalement par la configuration du collectif de travail existant avant la récupération de l’entreprise. Mais dans la mesure où le marché auquel ils destinent leurs biens et services est pré-constitué, la tension est aggravée entre les valeurs de la coopération comme forme associative de producteurs libres et les exigences requises pour la compétition sur le marché comme entreprise.

La forme juridique coopérative a été d’abord mise en débat par certains partis de gauche, qui proposaient la formule de l’étatisation avec contrôle ouvrier, en particulier pour l’entreprise de confections Bruckman de Buenos Aires, et pour l’usine de céramique Zanon à Neuquen. Cette position visait à réorienter le rôle de l’Etat dans l’économie et à résoudre l’articulation des revenus des travailleurs à la protection de la santé et de la retraite, position qui produit des situations de blocage dans la décision juridique de possession des biens de l’entreprise par les travailleurs, affaiblissant cette option.

Pour les organisations de chômeurs la question du coût d’opportunité économique est décisive, d’autant plus que l’activité se situe au niveau de la simple subsistance de leurs membres, ce qui affecte leurs possibilités de se maintenir dans ou au dehors de l’économie formelle. Dans la mesure où le coût institutionnel est élevé, et qu’un des effets les plus manifestes de la crise est la croissance des activités économiques informelles, les possibilités de rester en marge de l’économie formelle augmentent considérablement.

Dans les activités prises en charge par les assemblées de quartiers la constitution de coopératives se pose dans le cadre de débats plus larges au sujet de la signification des formes d’organisation sociale. On observe une récupération des traditions anarchistes de constitution de groupes par affinité et d’autogestion, particulièrement aptes à promouvoir les valeurs d’horizontalité et de participation dans les décisions. Ces sens sont proches des valeurs originales de la coopération et constituent des possibilités qui préfigurent dans le présent les formes d’une société future plus égalitaire. D’autre part, dans la discussion sur l’économie solidaire, on se rapproche de formes alternatives d’activité économique, liées à la protection du milieu ambiant, à la rénovation urbaine, aux valeurs du commerce équitable et à la construction de réseaux solidaires.

4. Une nouvelle économie

La politisation, telle qu’elle est posée dans les nouveaux mouvements sociaux, constitue une différence-clé avec les développements de l’économie sociale au cours des années 90. Dans ce contexte l’économie sociale était perçue comme complémentaire du retrait de l’Etat de l’activité économique, et fut impulsée par les organismes multilatéraux de crédit dont le développement était encouragé en même temps que celui des marchés. La Banque Interaméricaine de Développement (BID) et la Banque Mondiale apportèrent leur appui aux micro-entreprises autonomes, destinées à consolider un amortisseur social de ce qu’ils avaient conceptualisé comme étant les coûts de la transition vers une économie moderne de marché.

L’effondrement de cette illusion laisse les acteurs sociaux les plus frappés par le modèle faire appel, dans la dure lutte pour la survie, à des mécanismes relativement similaires mais utilisés en opposition à ce modèle : les activités de l’économie sociale sont impulsées comme alternative à l’échec de l’économie de marché, alors qu’avant elles se substituaient à l’intervention étatique. Aujourd’hui elles cherchent à suppléer aux carences d’une économie basée sur l’entreprise privée, incapable de répondre aux besoins de la population. De paradigme alternatif à l’intervention étatique, l’économie sociale commence à être conçue comme paradigme alternatif à l’économie de marché.

Dans les mouvements, les entreprises de l’économie sociale sortant du processus de mobilisation et de participation, sont impossibles à scinder de celui-ci, et de la composante contre-culturelle des mouvements sociaux, qui reflètent l’émergence de nouvelles valeurs, égalitarisme, solidarité, coopération, en opposition à l’individualisme égoïste du système patronal dominant de la décennie précédente. La composante contre-culturelle se reflète dans le caractère politique qui assure la production, la distribution et la consommation de cette nouvelle économie, orientées en opposition à la conception traditionnelle d’activités dans lesquelles les besoins étaient automatiquement assurés dans la sphère économique au moyen du salaire.

Dans cette nouvelle économie sociale le travail s’articule dans un espace public dans lequel la rétribution des agents n’est pas nécessairement ni exclusivement monétaire. Les activités de l’économie sociale sont publiques et se différencient de celles de l’espace privé caractérisé par le marché ou l’économie domestique. Elles se différencient aussi des activités étatiques qui, bien que publiques, rémunèrent pour l’essentiel leurs agents en argent.

Dans les entreprises à l’initiative des mouvements piqueteros, des assemblées de quartiers et des travailleurs des entreprises récupérées, le développement des capacités se manifeste dans les activités mêmes et la synergie dérive des objectifs d’articulation tant des expériences communes que de la mise en place de canaux transversaux entre les mouvements. Le respect mutuel résulte de la règle d’horizontalité dans les rapports entre les membres de chaque mouvement. La solidarité constitue à la fois un objectif et une condition d’existence. La confiance découle de l’appartenance au mouvement lui-même.

Le contexte actuel de développement des nouvelles orientations de l’économie sociale en Argentine se caractérise, comme cela a été signalé, par la montée du chômage et de la pauvreté. Lesréponsesàcesproblèmes des économistes conventionnels sont canoniques : le chômage ne peut être résolu que par la croissance économique, et quand bien même la crise peut être surmontée à court ou moyen terme, c’est seulement à très long terme que baissera vraiment le taux de chômage. Ces réponses sont si éloignées des attentes sociales que les mouvements se lancent dans les activités autogérées pour répondre aux besoins immédiats, par des mécanismes de subsistance qui répondent aux urgences de la crise, bien qu’au-delà leur objectif est l’articulation à un nouveau paradigme économique.

Mais outre la pauvreté et le chômage, un trait majeur du contexte économique et social contemporain est l’énorme extension de l’informalité, qui se vérifie dans les résultats des enquêtes concernant les foyers : en mai 2002, 60% des actifs étaient en situation de précarité en matière d’emploi. Les places et les parcs des grands centres urbains du pays se remplissent quotidiennement de gens qui viennent proposer le produit de leur travail ou même leurs biens personnels, sur des postes de vente précaires. La présence de ces marchés informels assimile le paysage à celui d’autres pays d’Amérique Latine. Néanmoins, l’Argentine présente une certaine spécificité : si pour une part la croissante informalisation de l’économie tend à l’aligner sur une bonne partie des pays de la région, l’énorme taux de chômage reconnu apparente notre marché du travail à celui des pays centraux. L’Argentine, dans la crise, combine les deux types d’ajustement du marché du travail, l’ajustement par le chômage, comme en Europe, et l’ajustement par l’informalité comme en Amérique Latine.

Dans la mesure où toutes les formes de l’économie sociale ne sont pas légitimées, leur développement ne parvient pas à se différencier pleinement de l’informalité. Il est cependant nécessaire de souligner les différences, en particulier avec ce qui définit l’informalité comme une sorte de perversion de l’économie formelle, qui conduit les politiques étatiques à osciller entre la criminaliser, la canaliser ou la tolérer.

Tout en partageant certaines caractéristiques de l’économie informelle, le recours à une “économie sociale et solidaire” surgit comme une nouvelle utopie de développement, capable de résoudre ce que les schémas classiques de l’économie ne peuvent solutionner. Au-delà de son caractère (utopique ou non) ce qui importe est que les acteurs sociaux en Argentine paraissent souscrire en partie à cette utopie, moins pour leur capacité à imaginer un “nouveau monde heureux” que parce qu’ils sont soumis à l’urgence des besoins : pour ceux qui sont plongés dans la pauvreté et le chômage, l’autogestion associée apparaît comme un mécanisme capable de résoudre de manière efficace l’approvisionnement en aliments et l’usage de leur force de travail. Cette urgence devient un moteur des expériences d’autogestion : les ouvriers qui récupèrent les usines abandonnées par leurs patrons le font parce qu’ils ne trouvent pas de travail ailleurs ; les chômeurs qui s’engagent dans des activités autogérées impulsées par certains mouvements piqueteros le font du fait de leur situation et pour pourvoir à leur subsistance.

5. La réorientation des demandes à l’Etat

En synthèse, l’organisation autonome des agents de la nouvelle économie sociale diffère de celle enregistrée dans les années 90 avec le retrait de l’Etat. La nouvelle économie sociale peut être comprise comme répondant, spécialement, au caractère essentiellement politique qui incorpore les activités économiques, et ce caractère ne devrait pas être étranger à la reconstruction de l’Etat. En dernière instance la nouvelle économie sociale interpelle les fonctionnaires en termes de fonctions et de finalités de l’Etat : “Elle les obligent à faire ce qu’ils doivent faire” à l’égard de la société, leur indique comment et où utiliser les ressources étatiques afin de promouvoir le développement de cette nouvelle économie sociale dans deux directions : en canalisant les ressources et en générant de nouvelles formes juridiques et sociales qui la consolide.

Les formes d’organisation des agents économiques (l’entreprise privée, coopérative ou mutualiste et l’association civile) sont des formes juridiques qui semblent aujourd’hui insuffisantes pour contenir les forces solidaires libérées par la nouvelle économie sociale, ce qui implique la nécessité de trouver de nouvelles formes juridiques d’organisation susceptibles de favoriser leur développement.

La redéfinition des relations des mouvements avec l’Etat inclut le contenu de leurs revendications, posant la construction d’une économie sociale dans un contexte d’options différentes. Bien que l’exigence d’allocations individuelles persiste, les mouvements piqueteros s’orientent de plus en plus à consacrer au moins une partie de ces allocations aux activités collectives. Certains mouvements réclament des subventions directes à leurs activités collectives à la place des aides individuelles, alors que d’autres s’y opposent dans la mesure où leurs activités sont soutenables. D’autres, enfin, refusent tout type de subvention.

La diversité s’observe clairement au sein des travailleurs des entreprises récupérées : si certains réclament des subventions, ils les affectent à l’organisation collective afin de garantir l’égalité des revenus de leurs membres. Mais dans la mesure où les travailleurs dépassent le niveau de subsistance, les demandes s’orientent en direction de ressources qui servent à la viabilité économique des entreprises autogérées, qu’elle soient financières, comme des crédits, techniques, comme des formations, ou institutionnelles afin de sortir de la précarité juridique.

La demande de ressources assistancielles des assemblées de quartiers sont plus étendues et plus variées, se distinguant des habilitations pour les multiples activités qu’elles entreprennent. Bien qu’elles aient recours aux subventions étatiques, leurs revendications sont centrées sur les droits citoyens liés à l’appropriation ou la réappropriation collective d’ espaces publics (locaux occupés, places et parcs, marchés municipaux), de gestion solidaire (restaurants communautaires, coopératives) et d’intervention culturelle (mouvements culturels, cours de formation, cinémathèques).

En somme, en s’engageant dans des activités qui supposent une construction sociale et collective de grande ampleur, les mouvements destinent aujourd’hui les subventions à les soutenir. Pour sa part l’Etat, surtout depuis l’arrivée du nouveau gouvernement, semble avoir amplifié sa capacité de traitement des demandes sociales. Bien que l’axe de la réponse étatique demeure l’application de subventions massives, un secteur gouvernemental emprunte des voies alternatives par la promotion et l’incitation d’activités inscrites dans le cadre de l’économie sociale et d’initiatives de développement local [5]. Quoique naissante, la réorientation de certains acteurs étatiques favorise la création de cadres de rencontre entre les initiatives sociales et l’Etat.

Ce développement se trouve confronté aux problèmes d’échelle des activités, orientées à l’origine à la subsistance de leurs membres, qui doivent se redéfinir, pour soutenir leur reproduction simple d’abord et ensuite générer des excédents pour leur reproduction élargie. Ces problèmes ne sont pas seulement économiques, mais aussi sociaux et politiques, puisqu’ils mettent en jeu les relations des organisations avec leurs membres ainsi qu’avec les autres organisations et les nouvelles identités en construction, d’autant plus que différents mouvements avancent en s’articulant en réseaux solidaires pour le développement de cette nouvelle économie.

6. La nécessité de révision théorique

En conclusion, il y a lieu d’extraire quelques questions de cette brève description. Ces interrogations dépassent celles issues des traditions théoriques conventionnelles, qui considèrent que les nouveautés apportées par l’action des mouvements sociaux en Argentine ne constituent rien d’autre que des extravagances. Pour les économistes conventionnels, par exemple, à la question de la soutenabilité de cette nouvelle économie, il doit être répondu par la négative, non pas parce que ses possibilités de développement auraient été explorées, mais parce qu’elle diffère du modèle d’entreprise privée considérée comme l’agent économique principal dans leur schéma de réflexion. Mais il y a aussi dans les traditions qui proviennent du marxisme des positions sur la viabilité de cette nouvelle économie qui sont canoniques. En général, l’exploration de formes productives alternatives dans le marxisme est une question réservée au futur, pour une étape postérieure à la révolution sociale ; pour le présent et dans le cadre d’un système capitaliste, tout ce qui existe ne peut qu’être régi par ses lois.

Malheureusement, ces façons de voir aident peu à la compréhension des nouvelles formes productives promues par les mouvements sociaux. En vérité, ceux-ci se préoccupent peu de ces visions canoniques puisqu’ils sont occupés à leur subsistance quotidienne et à la réalisation pratique de leurs principes, cherchant à résoudre de manière concrète ce que les théories conventionnelles leur conteste : leurs possibilités d’existence. Mais cette séparation entre théorie et pratique ne peut être réglée que par la recherche et la réflexion sur ces nouvelles pratiques. Pour cela il conviendrait de mettre entre parenthèses les réponses canoniques et de s’intéresser au mouvement réel des choses.

Bibliographie

- Colectivo Situaciones : 19/20. Apuntes para el nuevo protagonismo social, Buenos Aires, Ed. De mano en mano, 2002.
- Coraggio, José Luis : Una alternativa socioeconomica necesaria ; la economia social. Documentado presentado al seminario de la Universidad de Bologna sobre “El estado de las relaciones laborales en la Argentina y el Mercosur”, Buenos Aires, juin 2003.
- Mc Adam, Doug ; Sidney Tarrow y Charles Tilly : Dynamics of contention, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
- Palomino, Hector (en colaboracion con Ernesto Pastrana) :
* ”El movimiento de empresas recuperadas”, en colaboracion, Catedra de Relaciones del Trabajo, en revista Sociedad, num. 20/21, Facultad de Ciencias Sociales, Universidad de Buenos Aires, 2003.
* “Las experiencias actuales de autogestion en Argentina. Entre la informalidad y la economia social”, en revista Nueva Sociedad, num. 184, Caracas, 2003.
* (en colaboracion con Graciela Di Marco, Mirta Palomino, Susana Mendez, Ramon Altamirano) : Movimientos sociales emergentes en la Argentina, Asambleas : la politizacion de la sociedad civil, Buenos Aires, Universidad Nacional de San Martin y Jorge Baudino Ediciones, 2003.
- Svampa, Maristella y Sebastian Pereyra : Entre la ruta y el barrio : la experiencia de las organizaciones piqueteras, Buenos Aires, Ed. Biblos, 2003.

Notes:

[1Le chiffre de 2,2 millions de sans emploi qui ne reçoivent pas d’allocations est le produit de l’application du taux de chômage de 14,7% relevé au second trimestre 2004 dans les principales zones urbaines, sur le total de la population économiquement active du pays, qui atteint 15 millions de personnes. La population totale du pays en 2004 est de 37,5 millions d’habitants.

[2La notion de “groupe en fusion” pour caractériser cette stratégie a été proposée par J.P. Sartre dans “Critique de la raison dialectique” et reprise par Emilio de Ipola dans un récent exposé.

[3Il s’agit du “Movimiento de Unidad Popular”.

[4Environ les 2/3 des entreprises récupérées dont on connaît la forme juridique sont organisées en coopératives de travail (Palomino et collaborateurs, 2003).

[5Les ambiguïtés liées à l’attribution des allocations aux chefs de foyers, en particulier le principe de la contre-prestation de travail pour leur versement, qui est faiblement accompli, facilitent l’affectation partielle de ces ressources à des activités productives. Cette affectation dépend des stratégies des acteurs et de leur articulation avec des initiatives de développement local. Le ministère du Développement Social a établi récemment une aire d’économie sociale et plusieurs de ses programmes s’orientent sur le développement local.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : Herramienta, septembre 2004.

Traduction : Gérard Jugant.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).