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Crise politique
Brésil : quand la corruption atteint la gauche

La vague de dénonciations qui ébranlent le Brésil menace de faire sombrer le gouvernement de Luiz Inacio Lula da Silva. Attaqué par la droite et par la gauche, le président brésilien affronte de nouvelles révélations qui l’impliquent indirectement. Son parti, le Parti des travailleurs (PT), est divisé tandis que ses adversaires envisagent d’intenter un jugement politique (impeachment) à son encontre. Les mouvements sociaux sont descendus dans la rue, certains pour appuyer le président, d’autres pour réclamer de nouvelles élections. Tous s’accordent sur la nécessité de punir les corrompus et exigent un changement de la politique économique, une réforme politique et la refondation de la gauche. Le Brésil est à un carrefour où se joue son avenir.

par Jesus Ramirez Cuevas
29 août 2005

La tourmente politique qui s’est abattue sur le Brésil depuis 3 mois menace de faire sombrer le gouvernement de Luiz Inacio Lula da Silva, empêtré dans la pire crise de gouvernement depuis 1992.

D’interminables scandales de corruption ont compromis les personnages principaux du PT au pouvoir. Ils ont été accusés de suborner les législateurs, de détourner les ressources publiques, d’utiliser des fonds illégaux dans la campagne électorale, sans compter l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent. Les enquêtes entreprises par le Congrès affectent aussi bien des chefs d’entreprise que des parlementaires et les dirigeants de plusieurs partis. Les révélations les plus récentes se sont approchées dangereusement du président et ont été mises à profit par l’opposition pour annoncer la possibilité de déclencher un jugement politique (destitution / impeachment).

Les principaux commentateurs politiques et dirigeants sociaux soutiennent que l’argent illégal utilisé pour financer les campagnes politiques au Brésil est un mal endémique du système électoral. Le problème est qu’aujourd’hui, il implique le premier gouvernement de gauche de l’histoire du pays.

Sans avoir adopté une position unifiée, les mouvements sociaux sont descendus dans la rue pour demander que les politiciens corrompus soient punis, y compris ceux du PT. D’autre part, ils sont d’accord pour demander une réforme politique et le changement de la politique économique.

C’est Joao Pedro Stedile [1], dirigeant du Mouvement des paysans sans terre (MST) qui exprime l’effondrement des espoirs de la gauche brésilienne : « Le gouvernement pour lequel nous avons voté en 2002 a pris fin. »

Syndicats, organisations paysannes, estudiantines, ONG et secteurs de l’Eglise qui ont soutenu le triomphe électoral du PT prennent aujourd’hui leurs distances. Dans une déclaration commune, ils soulignent que « la gauche privilégie les aspects sociaux et éthiques qui sont en contradiction avec la politique économique du gouvernement et la marchandisation de la politique » dont les scandales qui secouent le gouvernement représentent l’extrémité la plus visible.

Les scandales

La crise a commencé en mai dernier par la découverte d’un détournement de fonds publics à la Poste, détournement dans lequel était impliqué Roberto Jefferson, député du Parti libéral (PL). Des semaines plus tard, Jefferson a accusé le PT d’avoir monté un réseau de pots-de-vin pour acheter le vote de députés d’autres partis au profit du gouvernement.

A partir de là, les révélations n’ont pas cessé et chaque semaine a amené plus de détails et de nouvelles opérations illicites qui impliquent le PT, les fonctionnaires du gouvernement et des partis alliés comme le Parti de la social démocratie (PSDB), le Parti démocratique des travailleurs (PDT) et le Front libéral (PFL).

Il y a une semaine, Lula n’arrivait pas à se remettre des révélations qui atteignent son fils, accusé d’avoir financé son entreprise avec les deniers publics. Au même moment, le publiciste Eduardo Duda Mendonca, responsable de sa campagne électorale, a déclaré devant la commission parlementaire qui enquête sur les cas de corruption que Delubio Soares, ex-trésorier du PT, lui avait ordonné d’ouvrir un compte aux Bahamas pour recevoir 10 millions de dollars destinés à la campagne des gouverneurs, sénateurs et députés des partis alliés au PT.<

Ce cas s’ajoute à celui de Marcos Valerio Fernandes, publiciste accusé d’avoir armé le réseau de pots-de-vin aux parlementaires, attribué à José Dirceu, ex-chef du cabinet présidentiel.

En conséquence des manoeuvres financières et politiques illégales, José Dirceu, l’homme fort du PT, l’architecte de son triomphe électoral, s’est vu obligé de démissionner. Les principaux dirigeants du PT ont aussi abandonné leur charge : le président José Genoino, le trésorier Delubio Soares et le secrétaire général Silvio Pereira.

Le nouveau président du PT, Tarso Genro, a déclaré à Clarin [quotidien argentin] que l’argent illégal s’élève à environ 300 millions de dollars, dont seulement 24 millions ont été au PT et au PSDB. « Le scandale n’est que la pointe de l’iceberg d’une structure illégale » qui atteint toutes les forces politiques. [2]

Le dirigeant du PT a déclaré que Lula n’était pas au courant des illégalités mais il a admis que si le contraire venait à être démontré, le parti lui retirerait son appui. « Nous avons fait la faute d’adopter le pragmatisme pour garantir la gouvernabilité du pays. »

La division interne du PT s’est approfondie. Il y a quelques jours, 22 députés, sur les 91 que compte le parti et 4 sénateurs du même parti ont annoncé qu’ils étudient la possibilité de quitter le parti au cas où les responsables de la corruption ne seraient pas punis, une position à laquelle la majorité du PT, encore contrôlé par Dirceu, s’oppose.

Contraint par les nouvelles révélations qui l’ont touché de tout près, le président Luiz Inacio Lula a prononcé un discours à la nation le 11 août dernier. Il a affirmé, sur la chaîne nationale, qu’il avait été « trahi par des pratiques inacceptables » dont il affirmait n’avoir jamais été informé. « Je suis conscient de la gravité de la crise politique. Elle atteint tout le système brésilien des partis », a expliqué Lula dans un discours qui n’a pas convaincu.

Se disant « indigné » par les scandales, le mandataire a annoncé sa détermination à « sanctionner tous les corrompus. »

La situation a été mise à profit par l’opposition de droite qui cherche à destituer le président. Les médias rivalisent à qui fera les révélations les plus scandaleuses sur les illégalités commises par des personnalités liées au gouvernement. De fait, la chaîne du Congrès qui retransmet les sessions des commissions d’enquête a battu des records d’audience.

Cette crise a déjà atteint la popularité de Luiz Inacio Lula. Bien que celle-ci se maintienne encore assez haute, la marge s’est restreinte et pour la première fois on dit que Lula ne gagnerait pas dans un second tour contre son rival José Serra du PSDB.

Selon différents analystes, Lula, dont l’image de leader ouvrier a été forgée dans les luttes contre la dictature, qui lui avaient valu de la prison, prend aujourd’hui le visage d’une gauche qui, au pouvoir, assume les règles d’un système corrupteur.

Dans sa campagne, le gouvernement du PT a promis de combattre la faim, de réaliser une réforme agraire qui rendrait propriétaires des millions d’agriculteurs sans terre, d’enrayer l’analphabétisme et de combattre la violence. Promesses inaccomplies qu’il se proposait de réaliser sans rompre ses engagements avec les secteurs conservateurs alliés ni avec le Fonds monétaire international [3].

Les mouvements sociaux à la croisée des chemins

Les premières manifestations sociales contre la crise ont débuté. Le cycle annoncé des mobilisations a commencé ce mardi 16 août avec la participation de 10.000 personnes convoquées par l’Union nationale des étudiants (UNE), la Centrale unique des travailleurs (CUT) et certains secteurs du Mouvement des paysans sans terre (MST). Face aux efforts de la droite pour destituer le président, les manifestants ont marqué leur appui au président, tout en exigeant le châtiment des corrompus, une réforme politique et le changement de la politique économique.

« Nous sommes ici pour demander qu’on enquête sur la corruption et que les coupables soient punis, mais aussi pour défendre Lula », disait Joao Feliciano, dirigeant de la CUT.

Le lendemain, une autre marche, convoquée par des forces qui se situent à la gauche du PT, a défilé, cette fois pour protester contre le gouvernement. Vingt mille participants ont réclamé « la punition de tous les corrompus, y compris Lula  » et se sont prononcés pour anticiper les élections présidentielles.

« Le peuple doit descendre dans la rue, il n’est pas possible que ce vol continue  », a déclaré la Coordination nationale des luttes qui regroupe 200 syndicats, parmi lesquels ceux des enseignants et des travailleurs de la sidérurgie. « La solution la plus facile, c’est de réclamer la démission de tous, il est plus difficile de savoir que faire ensuite et là nous n’avons pas de position définitive  », déclare son porte-parole André Valuche.

Au nom des milliers d’étudiants qui s’étaient peint le visage en rouge et vert (couleurs nationales), Marcelo Gaviao souligna : « Cela ne sert à rien de changer les acteurs si le scénario reste identique. Ou bien la politique brésilienne change ou les étudiants devront recommencer à se peindre le visage pour demander la destitution de tout le Congrès. »

Affronter la vérité

Le mouvement social brésilien est divisé. Les secteurs les plus radicaux, groupés autour de l’Assemblée populaire exigent, en plus de la punition des corrompus, des changements dans la politique économique et l’anticipation des élections parce que « le gouvernement s’est éloigné du peuple  ». Cette position est appuyée par les courants de gauche de la CUT, la dissidence interne du PT, le PSoL [4] et le PSTU.

Une autre partie, la Consulta Popular, soutient que «  les mouvements sociaux ont donné à Lula plusieurs opportunités de s’allier avec les secteurs organisés de la société. Ils constatent donc que le gouvernement est en train de rompre avec le peuple  », a déclaré Sergio Göergen du MST.

La Consulta Popular est liée aux leaders historiques du MST et à d’autres groupes comme le syndicat des avocats. Ils déclarent que «  la principale erreur du PT a été de miser exclusivement sur la discussion institutionnelle en s’adaptant aux mêmes méthodes que la droite  ».

Malgré les résistances internes, les secteurs sociaux les plus proches du PT et du gouvernement de la Coordination des mouvements sociaux (CMS) ont fini par reconnaître « le caractère anti-populaire du gouvernement de Lula ». Tout en défendant Lula, ils demandent en contrepartie une « politique économie anti-néolibérale ». La CMS est la coalition la plus importante car elle intègre des organisations nationales comme le MST, la CUT et la UNE.

Tandis que le nouveau président du PT, Tarso Genero appelle à « réinventer » le parti, la Consulta Popular soutient « la refondation de la gauche pour refonder le Brésil ».

Le MST, plus critique, affirme que « la corruption est un mal endémique des classes privilégiées qui se sont emparées des ressources publiques. » « Le gouvernement a frustré tout le monde et défiguré la volonté des 53 millions d’électeurs », dit-il. [5]

L’Assemblée et la Consulta Popular s’accordent pour appeler à l’unité de toutes les forces de gauche « pour provoquer une sortie populaire de la crise. Il est indispensable que le peuple se mobilise, indispensable d’articuler toutes les forces sociales qui veulent des changements anti-néolibéraux. »

Au sein des mouvements sociaux qui ont porté Lula au pouvoir, il y a un sérieux débat, même si, au milieu de cette crise, tous affirment qu’ils veulent maintenir leur autonomie vis-à-vis des partis, du gouvernement et de l’Etat.

Le président Lula da Silva sait que s’il perd l’appui des mouvements sociaux, il a très peu de possibilités de se faire réélire en 2006.

De l’émotion générale, le peuple brésilien est passé à un état de déception nationale en raison de la corruption qui a souillé le gouvernement de gauche. Cette crise politique aura un impact négatif sur la gauche du monde entier qui avait vu avec espoir l’arrivée au pouvoir de Luiz Inacio Lula da Silva.

Notes:

[1Lire João Pedro Stedile, Lula, les Sans-Terre et le futur du Brésil, RISAL, août 2005 (ndlr).

[2Cet entretien a été traduit en français. Lire Le scandale de la corruption, entretien avec le président du PT, Tarso Genro, A l’encontre, août 2005 (ndlr).

[3Lire Frédéric Lévêque, Politiques d’austérité, avec ou sans le FMI, RISAL, mai 2005 (ndlr).

[4Le Parti du socialisme et de la liberté (PSoL) a été créé à partir de dissidences du Parti des travailleurs (PT) et du Parti socialiste des travailleurs unifiés (PSTU). Lire Brésil : quelle alternative politique au gouvernement Lula ?, RISAL, septembre 2004 (ndlr).

[5Lire Positions politiques du MST dans la conjoncture actuelle, RISAL, août 2005 (ndlr).


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), supplément Masiosare, 21 août 2005.

Traduction, Marie-Paule Cartuyvels, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).