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Venezuela : le ¬« p√©tro-populisme ¬ »

Un voyage au coeur du Venezuela de Hugo Chavez, c’est ce √ quoi nous vous invitons avec cette longue chronique publi√©e en avril 2005 par la prestigieuse revue new-yorkaise The Nation. Ce r√©cit d√©taill√© donne la parole aux partisans et opposants du gouvernement.

par Christian Parenti
17 novembre 2005

La vue depuis les collines du quartier populaire (barrio) San Agustin del Sur est spectaculaire. D’√©troites all√©es encadrent Caracas et, au loin, la luxuriante montagne drap√©e de nuages de El Avila. Montant et descendant les escaliers de ciment des environs, les adolescents vagabondent en flirtant, en bavardant ou perdus dans les fonctions bon march√© des SMS de leurs t√©l√©phones cellulaires. Au sommet d’une proche colline, il y a un petit d√©potoir. De loin, ses d√©chets ressemblent au sable s’entassant dans un sablier urbain sinistre.

L’analphab√©tisme, la violence, le ch√īmage end√©mique font partie du paysage de ce barrio depuis que des occupants ill√©gaux [1] venant des zones rurales s’y sont install√©s il y a une quarantaine d’ann√©es. Mais tout ceci pourrait √™tre en train de changer.

¬«  Nous avons eu beaucoup de probl√®mes, mais malgr√© tout, nous avan√ßons ¬ », dit Carmen Guerrero, une femme d’environ 50 ans, une des activistes les plus dynamiques de San Agustin. ¬«  Ici, nous appuyons tous le pr√©sident Chavez. Tous, sauf peut-√™tre 6 familles. ¬ »

Sur les murs jaunes de la salle de s√©jour, il y a des masques repr√©sentant des visages de mannequins, une horloge, un miroir et une petite photo du pr√©sident populiste du Venezuela, Hugo Chavez Frias. Carmen Guerrero explique qu’elle et ses voisins √©tudient dans diff√©rents programmes, appel√©s ¬« missions ¬ », cr√©√©s par le gouvernement, et qu’ils s’organisent en comit√© pour s’occuper de questions allant des campagnes √©lectorales nationales et locales aux probl√®mes d’hygi√®ne, en passant par la l√©galisation des titres de propri√©t√© de leurs habitations.

Comme la majorit√© des quartiers pauvres de Caracas, cette communaut√© poss√®de aussi un march√© subsidi√© par l’√‰tat, une cantine communautaire, une s√©rie de petits commerces organis√©s en coop√©rative et un petit centre de premiers soins de 2 √©tages, en briques, de forme octogonale. √€ l’√©tage sup√©rieur, vivent √ l’√©troit deux m√©decins cubains [2] et √ l’√©tage inf√©rieur, il y a une petite salle d’attente et une clinique.

Un voisin de Carmen Guerrero, un jeune homme qui s’appelle Carlos Martinez, me montre les environs. Il travaille avec la coop√©rative de construction locale. Ses membres ont un contrat avec le bureau du maire pour mettre le nouveau tuyau de drainage dans le barrio. √‰tant donn√© la r√©cente inondation, c’est une t√Ęche importante. Il me montre ensuite un p√Ęt√© de ranchos - des cabanes sans plancher, faites de t√īle ondul√©e et de bois - que le gouvernement remplace par de solides maisons en briques, de deux √©tages.

Pour ce petit quartier comme pour des centaines d’autres, ces changements ont une grande signification. A l’instar de deux g√©n√©rations de politiciens v√©n√©zu√©liens avant lui, Chavez a promis de ¬« semer le p√©trole ¬ », c’est-√ -dire d’investir les b√©n√©fices g√©n√©r√©s par le p√©trole pour transformer la structure de l’√©conomie v√©n√©zu√©lienne. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Les programmes sociaux sont-ils suffisants ?

Derni√®rement, Chavez a parl√© de ¬« r√©volution dans la r√©volution ¬ », de ¬« transcender le capitalisme ¬ » et de ¬« construire un socialisme pour le XXIe si√®cle ¬ ». C’est un discours qui effraie ses ennemis, √©lectrise ses partisans et inspire la gauche dans toute l’Am√©rique latine. Apr√®s deux d√©cennies de politiques du Consensus de Washington [3] promu par les √‰tats-Unis - un cocktail combinant privatisations, ouverture des march√©s et une s√©v√®re aust√©rit√© fiscale -, l’Am√©rique latine est un d√©sastre √©conomique marqu√© par la croissance de la pauvret√© et de l’in√©galit√©.

Prise dans son ensemble, et compte tenu de sa lutte pour juguler son inflation, l’Am√©rique latine affiche une croissance assez faible depuis le milieu des ann√©es 1980 et quasi nulle depuis les derni√®res sept ann√©es. Avec la r√©gion enti√®re pr√™te au changement social, une nouvelle sorte de populistes et de sociaux-d√©mocrates arrive au pouvoir. Le Br√©sil, l’Argentine et l’Uruguay, en plus du Venezuela, ont des gouvernements de gauche d’un certain type, tandis que des √©lections pr√©sidentielles se tiendront en 2006 en Colombie, en √‰quateur, au Mexique, au Nicaragua et au P√©rou.

Un regard plus approfondi sur la situation du Venezuela montre √ quel point un virage √ gauche peut √™tre incommodant et compliqu√©, m√™me dans un pays qui poss√®de une tr√®s grande richesse p√©troli√®re et qui est tr√®s peu endett√© [4].

Jusqu’√ pr√©sent, la r√©volution bolivarienne v√©n√©zu√©lienne, ainsi baptis√©e en hommage au libertador sud-am√©ricain du XIXe si√®cle Simon Bolivar, a approfondi et politis√© une tradition populiste pr√©existante au Venezuela. Malgr√© le discours souvent radical de Chavez, le gouvernement ne s’est pas engag√© dans des expropriations massives de fortunes priv√©es, ni m√™mes de terres. Il n’a pas non plus investi de sommes importantes pour promouvoir de nouvelles formes collectives de production. En fait, la propri√©t√© priv√©e est prot√©g√©e dans la nouvelle constitution promulgu√©e par Chavez lors de son arriv√©e au pouvoir. Ce que le gouvernement a fait, c’est d’affecter des milliards de dollars √ de nouveaux programmes sociaux : 3,7 milliards rien que pour l’ann√©e pass√©e. Le r√©sultat : un million trois cent mille personnes ont appris √ lire, des millions ont re√ßu des soins m√©dicaux auxquels ils n’avaient pas acc√®s auparavant, et entre 35 et 40% de la population fait ses achats dans des supermarch√©s subsidi√©s et d√©tenus par le gouvernement [5]. Les inscriptions dans les √©coles primaires ont augment√© d’un million d’√©l√®ves, car les √©coles publiques offrent d√©sormais des repas gratuits aux enfants. Le gouvernement a cr√©√© diff√©rentes banques destin√©es √ promouvoir des petites entreprises et des coop√©ratives ; il a r√©affect√© une partie de l’arm√©e √ des travaux publics, et construit de nouveaux m√©tros dans le pays. Pour encourager la production agricole dans un pays qui importe 80% de sa consommation alimentaire, Chavez a cr√©√© un programme de r√©forme agraire visant √ r√©compenser les agriculteurs qui augmentent leur productivit√© et √ punir ceux qui ne le font pas en les mena√ßant d’expropriation [6].

Le gouvernement a aussi structur√© beaucoup de ses programmes sociaux de mani√®re √ forcer les communaut√©s √ s’organiser. Pour obtenir le titre de propri√©t√© des maisons construites dans les quartiers ¬« occup√©s ¬ », leurs habitants doivent s’organiser et former des comit√©s de terres urbaines [7]. De la m√™me mani√®re, beaucoup d’emplois de travaux publics requi√®rent que les gens forment une coop√©rative et demandent ensuite un contrat de groupe. Les cyniques voient ces r√©seaux d’organisations communautaires en expansion comme une machine de client√©lisme √©lectoral. Les chavistes, plus enthousiastes, appellent leur mouvement ¬« d√©mocratie participative ¬ », et les intellectuels de la r√©volution le d√©crivent comme une lutte √ long terme contre les pathologies culturelles aliment√©es par les √©conomies riches en ressources naturelles, la fameuse ¬« maladie hollandaise ¬ » [8], dans laquelle on attend de l’√‰tat riche en p√©trole qu’il distribue ses revenus √ une population d√©sorganis√©e et improductive.

Mais pour le moment, la bataille que le Venezuela livre contre la pauvret√© est possible uniquement parce que les prix du p√©trole ont atteint des niveaux record, et que l’√‰tat poss√®de la plus grande partie de l’industrie p√©troli√®re. Toutes les industries p√©troli√®res, mini√®res et de base du Venezuela ont √©t√© nationalis√©es au milieu des ann√©es 70. En moyenne, le p√©trole repr√©sente 30% du produit int√©rieur brut (PIB) v√©n√©zu√©lien [9], la moiti√© des revenus de l’√‰tat et 80% des exportations.

Les critiques internes, et souvent sympathisantes, du processus de r√©forme disent que c’est une chose de ¬« d√©penser le p√©trole ¬ » dans la protection sociale, et une autre, tr√®s diff√©rente, de ¬« semer le p√©trole ¬ » et de cr√©er des industries non subsidi√©es, de propri√©t√© collective et r√©solument productives, qui cr√©ent de la richesse de mani√®re √©galitaire et durable.

¬« Quand le coup d’√‰tat [10] s’est produit, nous nous sommes rendu compte que nous devions nous impliquer politiquement parce que si nous ne le faisions pas, nous perdrions tout ¬ », explique Carmen Guerrero. Elle dit qu’elle a toujours appuy√© Chavez, mais qu’elle n’√©tait pas tr√®s active jusqu’au coup d’√‰tat d’avril 2002, lanc√© par la principale organisation patronale du Venezuela [FEDECAMARAS], sa f√©d√©ration syndicale notoirement corrompue [la CTV][ [11], des officiers dissidents de l’arm√©e et des masses de caraque√Īos [habitants de Caracas] des classes moyenne et haute. Des documents d√©class√©s ont r√©v√©l√© depuis que la CIA savait, au moins une semaine auparavant, qu’un coup d’√‰tat se pr√©parait, alors que d’autres agences gouvernementales des √‰tats-Unis, comme la Fondation nationale pour la d√©mocratie [National Endowment for Democracy], appuyaient mat√©riellement l’opposition. [12]

¬« Aujourd’hui, nous ne pouvons plus revenir en arri√®re ¬ », dit Carmen Guerrero. Puis, tr√®s s√©rieusement, elle ajoute : ¬« J’ai √©treint Chavez √ un rassemblement. Je ne sais pas comment j’ai fait pour contourner la s√©curit√©. C’est peut-√™tre parce que je suis tr√®s petite. Je ne peux pas expliquer ce que j’ai ressenti. L’√©motion √©tait si forte. ¬ » Elle porte ses poings contre sa poitrine et d√©tourne le regard.

Carmen Guerrero a commenc√© √ appuyer Chavez en 1992, en ce jour d√©cisif o√Ļ celui qui n’√©tait alors qu’un colonel inconnu de 37 ans a pris la t√™te d’un coup d’√‰tat manqu√©. Lorsque la d√©faite devint imminente, Chavez se rendit. Pour √©viter un bain de sang, il se pr√©senta √ la t√©l√©vision et demanda √ ses compatriotes qui contr√īlaient encore deux villes de d√©poser les armes.

Durant cette br√®ve communication t√©l√©vis√©e en direct, Chavez fit deux choses qui √©lectris√®rent l’imagination des V√©n√©zu√©liens. Il assuma d’abord personnellement la responsabilit√© de l’√©chec du coup d’√‰tat. Pour beaucoup de t√©l√©spectateurs, c’√©tait l√ une rupture significative par rapport √ la tradition politique de mentir et de bl√Ęmer autrui pour ses propres √©checs. Ensuite, en expliquant la d√©faite, Chavez a d√©clar√© dit : ¬« Pour l’instant, nous n’avons pas atteint les objectifs que nous nous proposions. ¬ »

Durant les deux ann√©es qui suivirent, alors que Chavez √©tudiait en prison, cette phrase-cl√© ¬« pour l’instant ¬ » - ¬« por ahora ¬ » en espagnol - se transforma en un cri de ralliement, un slogan de d√©fi qui a recouvert les murs des villes, et en un talisman rempli d’espoir, dans un paysage politique autrement sordide et corrompu.

Les sentiments de Carmen Guerrero, depuis les d√©tails du coup d’√‰tat et la phrase ¬« pour l’instant ¬ », se r√©p√®tent dans les dizaines d’interviews faites dans les quartiers populaires les plus pauvres de Caracas. Ici, la majorit√© des habitants, depuis les m√©nag√®res qui ne s’√©taient jamais impliqu√©es dans la politique jusqu’aux v√©t√©rans de la gu√©rilla urbaine des ann√©es 70, v√©n√®rent le pr√©sident Chavez. Ils le voient comme un saint politique, un sauveur, l’incarnation d’un nouvel id√©al national.

Mais depuis la porte d’entr√©e ouverte de Carmen Guerrero, nous pouvons apercevoir les tours modernistes de bureaux, les banques, les h√ītels et les appartements de luxe de l’autre Caracas, une ville qui a grandi grassement gr√Ęce aux immenses fortunes p√©troli√®res provenant du sous-sol v√©n√©zu√©lien.

L’autre Caracas

C’est ce contraste entre les riches et les pauvres - un contraste qui saute tellement aux yeux que le paysage de Caracas semble presque didactique - qui anime la politique v√©n√©zu√©lienne. Dans l’autre Caracas, celle des country club, les citoyens ha√Įssent Chavez avec autant d’ardeur qu’on l’adore dans les quartiers populaires. Tout comme les pauvres des villes et de la campagne aiment Chavez pour son teint basan√© et ses traits indig√®nes, ses cheveux cr√©pus et sa fa√ßon de parler brute et terre-√ -terre, les classes ais√©es frisent l’apoplexie et enragent que le pr√©sident ressemble √ un ma√ßon ou √ un chauffeur de taxi.

Depuis six ans, Chavez et ses partisans combattent cette opposition, un ennemi que le pr√©sident a surnomm√© ¬« escualidos ¬ », les gringalets. Mais les opposants n’ont pas toujours √©t√© aussi gringalets. Parmi eux, les grands m√©dias priv√©s qui, en propagandistes virulents, ont pass√© des journ√©es enti√®res √ attaquer le gouvernement en le qualifiant de ¬« totalitaire ¬ » et de ¬« castro-communiste ¬ ». Il y a eu le coup d’√‰tat, puis la gr√®ve p√©troli√®re[ [13] qui a co√ »t√© environ 7,5 milliards de dollars au pays et provoqu√© une grave p√©nurie de gaz, d’aliments et de bi√®re. Comme le dit tr√®s s√©rieusement un conseiller du minist√®re du Plan : ¬« J’ai pens√© que le jour o√Ļ nous nous sommes retrouv√©s sans bi√®re serait le jour o√Ļ le pays allait plonger dans l’anarchie et dans la guerre civile. ¬ »

Puis il y a eu la contestation publique prolong√©e, men√©e par un groupe d’anciens g√©n√©raux respect√©s qui appel√®rent les soldats √ se rebeller contre le gouvernement. Il y a eu ensuite une s√©rie de protestations violentes foment√©es par des groupes de rue, de droite, s’appelant eux-m√™mes les ¬« Guarimbas ¬ ». Au tout d√©but de l’ann√©e 2004, ces groupes de choc mont√®rent des barricades et y bout√®rent le feu.

Malgr√© tout, Chavez et ses alli√©s politiques ont remport√© sept √©lections nationales, dont l’approbation d’une nouvelle constitution, une r√©forme du pouvoir judiciaire notoirement corrompu, deux √©lections l√©gislatives nationales, deux √©lections pr√©sidentielles et le r√©f√©rendum r√©vocatoire du mandat pr√©sidentiel [14].

Dans toute cette confrontation, des anicroches occasionnelles entre le noyau dur des chavistas et des militants d’opposition ont quand m√™me caus√© une vingtaine de morts et de bless√©s graves dans chacun des deux camps. Et le gouvernement de Chavez a promulgu√© √ l’intention des m√©dias une loi qui punit de prison les auteurs de calomnies et interdit la diffusion continue d’une s√©rie de vid√©os dont l’opposition raffolait. Ce faisant, il a suscit√© des critiques acides de la part des d√©fenseurs de la libert√© de la presse [15]. Mais il n’y a pas eu de campagne de r√©pression gouvernementale importante, pas m√™me contre les artisans du coup d’√‰tat, dont plusieurs sont en libert√© et continuent √ vivre au Venezuela.

Le coeur du mouvement

Pour la gauche v√©n√©zu√©lienne, le barrio du ¬« 23 janvier ¬ » est ce que Compton [16] est au hip-hop : le noyau dur du mouvement. L’√©ponyme du quartier correspond √ la date du soul√®vement populaire de 1958 contre le dictateur Marcos Perez Jimenez. Enclav√© dans une vall√©e de Caracas et s’√©tendant sur plusieurs collines, le ¬« 23 janvier ¬ » est un m√©lange de groupes de tours de l’√®re du ciment des ann√©es 50 et des habituelles maisons en blocs de b√©ton coinc√©es le long d’escaliers sinueux et d’all√©es √©troites.

Les tours de dix √ quinze √©tages sont √©trangement d√©cor√©es de v√™tements color√©s, qui pendent des s√®che-linge ext√©rieurs ou des barreaux des fen√™tres. Derri√®re ce linge et ces barreaux, on devine des plantes exub√©rantes dans des pots, des canaris crieurs en cage ou encore des articles m√©nagers entass√©s dans les appartements minuscules et surpeupl√©s. √€ l’arri√®re de ces immeubles, les d√©tritus s’amoncellent et ont fait d√©border les bennes plac√©es sous de longues colonnes vide-ordures ext√©rieures dont il manque plusieurs sections.

Au sommet de chacune de ces tours flotte un drapeau rouge et bleu : les couleurs de la Coordination Simon Bolivar, une puissante organisation communautaire qui a ses racines dans les mouvements de gu√©rilla urbaine des ann√©es 70 et 80. Connus sous le nom de Tupamaros, ces gu√©rilleros urbains formaient plus un rassemblement de groupes et factions qu’un groupe homog√®ne comme pourrait le sugg√©rer leur nom.

Aujourd’hui encore, nombreux sont les camarades qui sont toujours arm√©s. Un coll√®gue journaliste a √©t√© arr√™t√© par des jeunes masqu√©s √ un poste de contr√īle tupamaro dans le quartier du ¬« 23 janvier ¬ » durant les jours tendus du r√©f√©rendum d’ao√ »t 2004. Ils voulaient s’assurer qu’aucun ¬« escualido ¬ » ne s’approche et encore moins n’entre dans le quartier. Ils ont aussi demand√© √ mon ami d’offrir sa cam√©ra vid√©o √ la r√©volution en lui braquant un pistolet sur la t√™te pour l’aider √ prendre sa d√©cision. Mais quand finalement des adultes sont intervenus pour reprendre la situation en main, ils ont persuad√© les muchachos responsables du point de contr√īle de rendre la cam√©ra.

Dans le modeste bureau de la Coordination, j’ai fait la connaissance de cette autre sorte de chaviste : pas une femme au foyer sentimentale comme Carmen Guerrero mais un ex-gu√©rillero endurci. La calvitie naissante, Juan Contreras a quelque peu pris du ventre, mais garde des traits de jeune homme. Il s’est √©duqu√© politiquement depuis son plus jeune √Ęge et √ la dure : en participant √ des manifestations, en affrontant la r√©pression polici√®re, sachant que les forces paramilitaires pouvaient le tuer n’importe quand. Aujourd’hui, c’est un des organisateurs-cl√©s de la Coordination.

Les murs ext√©rieurs du bureau sont couverts de fresques aux motifs r√©volutionnaires. L’une rend hommage √ un jeune assassin√© durant une manifestation contre Henry Kissinger dans les ann√©es 70. Une autre est d√©di√©e aux zapatistes. Une troisi√®me reproduit la photo classique de Che Guevara prise par Alberto Korda [17]. La majorit√© de ces oeuvres sont ant√©rieures au gouvernement de Chavez et son image n’appara√ģt sur aucune.

¬«  Chavez n’a pas cr√©√© les mouvements, c’est nous qui l’avons cr√©√© lui ¬ », explique Contreras. ¬« Il nous a beaucoup aid√©s, mais ce qui s’est pass√© ici n’est pas le m√©rite de Ch√°vez tout seul. ¬ »

D’apr√®s Contreras et certains de ses camarades, la Coordination a commenc√© √ fonctionner apr√®s le coup d’√‰tat manqu√© de Chavez en 1992. A la suite de cette d√©faite, le gouvernement se mit √ emprisonner les militants de gauche. Contreras s’enfuit √ Cuba, o√Ļ il resta un mois avec 29 autres activistes du barrio ¬« 23 janvier ¬ ». A leur retour, presque tous furent arr√™t√©s et Contreras passa √ la clandestinit√©. Environ un an et demi apr√®s la tentative de coup d’√‰tat, les activistes se regroup√®rent et d√©cid√®rent que la lutte arm√©e √©tait une option totalement d√©pass√©e. Ils cr√©√®rent la Coordination et se consacr√®rent au travail √ d√©couvert.

Aujourd’hui, la Coordination d√©veloppe une strat√©gie bas√©e sur trois objectifs centraux : r√©cup√©rer l’espace public l√ o√Ļ il est domin√© par les gangs de la drogue, sauver les traditions culturelles locales et organiser des activit√©s sportives. Le barrio a d√©j√ produit plusieurs joueurs pour la Major League de baseball, dont Ugueth Urbina, Juan Carlos Ovalles et Juan Carlos Pulido. Plus tard, un jeune type nomm√© Kristhian Linares s’arr√™te pour une visite de courtoisie √ Contreras. √€ 18 ans √ peine, Linares vient juste de signer avec les Florida Marlins. Il commence les entra√ģnements de printemps d√®s que ses papiers seront en ordre.

Apr√®s avoir construit ces formes de solidarit√© sociale, la Coordination a lanc√© un autre projet : mettre sur pied des comit√©s pour s’occuper des probl√®mes de sant√©, des titres de propri√©t√© de la terre, des √©lections et d’autres t√Ęches similaires. Une partie de ce travail rejoint celui que r√©alisent les ¬« missions ¬ » financ√©es par le gouvernement, l’autre partie, non. Mais le probl√®me le plus important ici, c’est la s√©curit√©. Les quartiers pauvres de Caracas sont extr√™mement violents. Environ 80 personnes meurent assassin√©es chaque semaine dans cette ville de 5 millions d’habitants.

¬« Nous utilisons la culture et le sport pour reprendre des espaces publics ¬ », explique Contreras. Et si les gangs de la drogue refusent de quitter le secteur ? ¬« Bon, beaucoup de ces jeunes sont li√©s √ la communaut√© par leurs attaches familiales, et nous nous servons de √ßa pour faire pression. Ici, il y a une tradition de lutte arm√©e et c’est quelque chose qu’ils respectent. Il y a aussi toute une tradition de lynchages. Dans le pass√©, la communaut√© a tu√© quelques criminels. Pas r√©cemment, mais c’est arriv√© quelques fois. De sorte que la majorit√© des gangs nous prend tr√®s au s√©rieux et se tient √ l’√©cart des zones centrales. ¬ »

Ensuite, alors que nous grimpons une petite cr√™te pleine de masures, il explique que plus loin dans le barrio il y a quelques projets agricoles, mais que je devrai revenir pour les visiter parce que les secteurs p√©riph√©riques deviennent dangereux l’apr√®s-midi. √€ l’√©vidence, la r√©cup√©ration culturelle plus la menace de lynchages ne d√©placent pas compl√®tement le crime.

Il semble aussi que l’opposition, ou certains de ses √©l√©ments ait √ l’occasion utilis√© des criminels contre les chavistes. Une activiste voisine du ¬« 23 janvier ¬ », une femme qui v√©cut autrefois en Californie, raconte l’histoire d’un gangster qui a √©t√© pay√© pour menacer de mort les m√©decins cubains locaux. Les m√©decins ont √©t√© tellement terroris√©s qu’ils ont pris leurs jambes √ leur cou ! Mais cette dame, une travailleuse sociale exp√©riment√©e, retrouva le jeune voyou, un gars du quartier, et lui expliqua que s’il continuait ses menaces, il serait certainement traqu√© et tu√© par des chavistes en col√®re. Le gangster reconsid√©ra l’affaire et d√©cida alors de rester √ l’√©cart de la politique. Et les deux m√©decins cubains sont revenus.

Les ¬« escualidos ¬ »

Actuellement, l’opposition organis√©e contre Chavez est plut√īt mince sur le terrain, ayant √©t√© largement discr√©dit√©e par son coup d’√‰tat d’extr√™me droite et par la d√©vastation √©conomique provoqu√©e par sa gr√®ve p√©troli√®re. Je d√©cide alors d’aller d√©couvrir les bureaux du tablo√Įde de droite Asi es la Noticia, qui appartient √ El Nacional, un des plus grands tirages du Venezuela.

¬« √‰coute, Chavez a gagn√© le r√©f√©rendum. Le peuple doit l’accepter ¬ », me dit la r√©dactrice en chef, Albor Rodriguez, une femme d’une trentaine d’ann√©es, une ¬« escualida ¬ » typique, mais respectueuse des faits.

Bien droite derri√®re son bureau, une √©paule l√©g√®rement en avant, elle tire de longues taffes sur sa cigarette entre deux commentaires. ¬« Ici, il n’y a pas de castro-communistes. C’est ridicule. Ils disent qu’il y a des Cubains dans le gouvernement et dans les forces de s√©curit√©. Mais personne n’a pu le prouver. Cependant, Chavez a-t-il tendance √ √™tre autocratique ? Oui ! Il vient de l’arm√©e. Son gouvernement ou lui-m√™me sait-il ce qu’ils font ? Non ! Ce qu’il a dans la t√™te est un m√©lange d’id√©es et de slogans. Il parle sans r√©fl√©chir. Il a insinu√© que Condoleezza Rice serait amoureuse de lui. C’est de la folie. Il est compl√®tement dingue. ¬ »

√€ ma surprise, Albor se montre √©galement critique et impitoyable quand elle parle de l’opposition : ¬« Ils ont perdu parce que Chavez a un lien affectif profond avec le peuple, mais eux, non. De plus, il a d√©pens√© beaucoup d’argent dans les quartiers populaires. Il fait pleuvoir l’argent sur les barrios. ¬ »

Elle m’explique que lorsque son journal a publi√© des reportages sur le v√©ritable travail des ¬« missions ¬ », certains lecteurs l’ont accus√©e de mentir et ¬« d’avoir √©t√© sur la lune pour d√©couvrir cela. ¬ » ¬« L’opposition s’est menti √ elle-m√™me. Ils se sont mis le doigt dans l’Ň“il et maintenant ils sont √©cras√©s. ¬ » Sur cette sentence quelque peu sommaire, elle √©crase sa cigarette et m’invite √ d√©jeuner.

Dans l’opposition, il y en a qui centrent leurs critiques moins sur les abus de pouvoir suppos√©s de Chavez que sur la mauvaise gestion pr√©sum√©e du gouvernement et la sottise gauchiste de sa politique √©conomique. Oscar Garcia Mendoza est le pr√©sident de la Banque v√©n√©zu√©lienne de cr√©dit, une institution ancienne et r√©solument conservatrice. Il est ce que Chavez appellerait ¬« un oligarque ¬ », l’ennemi officiel : un repr√©sentant du capital financier. Mais lorsque je l’ai rencontr√© dans son beau bureau sur un coin du 9e √©tage d’un gratte-ciel moderniste, il m’est apparu rayonnant. Avec son costume bleu fonc√©, ses cheveux blancs √©l√©gamment courts, il avait ce regard sain semblant venir du fait qu’il est riche et d√©tendu.

De la musique classique filtre de haut-parleurs dans le plafond ; d’excellents cigares cubains sont sur la table. Nous sommes assis sur des chaises de contre-plaqu√© pli√© et de cuir Herman Miller, √ regarder la ville √ travers une immense vitrine au pied de laquelle se trouvent d’√©paisses plantes vertes.

¬« Les affaires n’ont jamais √©t√© aussi bonnes ¬ », dit Garcia. ¬« Ce gouvernement est totalement incomp√©tent. Ils n’ont pas la moindre id√©e de ce qu’ils sont en train de faire. Le charg√© de la r√©forme agraire, Eliezer Otaiza, est un ancien strip-teaseur. Et vous avez vu ? Aujourd’hui, ils viennent de nommer Carlos Lanz, un ancien kidnappeur terroriste, un communiste, comme directeur d’Alcasa, notre principale compagnie d’aluminium. ¬ » Pendant qu’il parle, Garcia d√©ploie un sourire sarcastique comme s’il pensait que toute cette affaire ne peut que susciter le rire. ¬« Vous vous rendez compte  ? ¬ »

D’une certaine fa√ßon, la d√©signation de Lanz n’est pas si terrible : un autre ex-gu√©rillero, Ali Rodriguez Araque, qui a √©t√© ministre de l’√‰nergie et des Mines, puis pr√©sident de l’OPEP, est aujourd’hui ministre des Affaires √©trang√®res ; et il est respect√© pour sa grande capacit√© de n√©gociation.

Garcia √©met aussi quelques critiques tr√®s concr√®tes. Il dit que le boom √©conomique actuel est une chim√®re bas√©e sur le prix du p√©trole. En 2004, les d√©penses du gouvernement ont augment√© de 47% et une grande partie de l’argent amass√© a servi √ financer des programmes de sant√© et d’√©ducation, les fameuses ¬« missions ¬ ». Mais, malgr√© l’aubaine p√©troli√®re, le gouvernement a d√ » s’endetter fortement. Au lieu de chercher un financement externe, il a augment√© sa dette interne vis-√ -vis des banques v√©n√©zu√©liennes.

Garcia dit que durant les quatre derni√®res ann√©es, cette dette interne est pass√©e de 2 milliards √ la bagatelle de plus de 27 milliards de dollars. Le minist√®re de l’√‰conomie reconna√ģt ces chiffres et a inform√© que 60% de cette dette est compos√©e de bons √©mis par le gouvernement.

¬« Mais ce qui est r√©ellement incroyable dans tout ceci, affirme Garcia, c’est que le gouvernement d√©pose tous les revenus provenant du p√©trole dans les m√™mes banques, √ un taux d’int√©r√™t d’environ 5%, puis il demande des pr√™ts pour lesquels il paie 14%. Pour les banques, c’est une fa√ßon vraiment facile de gagner de l’argent. C’est pour cela que je dis que ce gouvernement profite surtout aux riches. ¬ »

L’an pass√©, les banques v√©n√©zu√©liennes ont fait des gains pour 1,38 milliard, un peu plus qu’en 2003. Et la plus grande partie de cet argent provient des pr√™ts au gouvernement de Chavez et de l’√©mission de bons sp√©ciaux libell√©s en dollars et approuv√©s par le gouvernement ; une √©chappatoire l√©gale dans la nouvelle loi de contr√īle des changes. La banque de Garcia ne fait actuellement pas d’affaires avec le gouvernement mais la croissance √©norme des revenus du p√©trole a doubl√© son portefeuille de cr√©dits. L’√©conomie nage dans l’argent : en 2004, la croissance a √©t√© de 17,3%.

Donc, si l’√©conomie est en pleine croissance, pourquoi Garcia n’aime-t-il pas Chavez ?

¬« Ces gens-l√ sont des escrocs ¬ », dit-il. ¬« √‰coute, au Venezuela, il y a toujours eu de la corruption, mais ces types sont de la pire esp√®ce. ¬ » Quand je lui rappelle que le gouvernement vient de licencier 120 fonctionnaires dans l’√‰tat de Zulia pour motif de corruption, Garcia fait un geste de la main pour dire que cela ne suffit pas.

¬« Que font-ils avec tout cet argent ? Ils ne l’investissent pas. Ils d√©pensent tout en aliments et m√©dicaments. D√©s que le prix du p√©trole baissera, la partie sera finie. ¬ » Que devrait faire alors le gouvernement pour que ceci n’arrive pas ? ¬«  Il devrait tout privatiser ¬ ».

Obtenir une r√©ponse du gouvernement de Chavez aux accusations de mauvaise gestion, de corruption et de d√©pendance excessive aux prix exceptionnellement hauts du p√©trole est chose difficile. J’essaie de mener l’enqu√™te au sein du labyrinthe bureaucratique du minist√®re de l’Information o√Ļ chaque jour un fonctionnaire - toujours diff√©rent de celui qui s’est occup√© de moi la veille - me dit qu’on a √©gar√© mes papiers, qu’il a besoin d’un curriculum vitae complet, d’une nouvelle lettre de mes √©diteurs et d’une minutieuse explication √©crite de mon projet.

Apr√®s trois semaines, personne dans le gouvernement de Chavez n’a daign√© me r√©pondre officiellement, except√© un porte-parole du minist√®re de l’√‰ducation sup√©rieure.

Finalement, un vieil ami m’a obtenu un entretien avec son chef, Jorge Giordani, un ancien universitaire, devenu ami de Chavez en prison apr√®s la tentative avort√©e de coup d’√‰tat des parachutistes [18] et qui, aujourd’hui, est ministre de la Planification et du D√©veloppement. Pour toutes les questions de d√©veloppement √©conomique, Giordani est le cerveau de la r√©volution. Nous nous r√©unissons dans son bureau pr√®s du sommet du building le plus haut d’Am√©rique du Sud. Le building jumeau, en face, est √ moiti√© br√ »l√© ; ses fen√™tres de miroir dor√© sont soit d√©truites, soit noircies. L’incendie est le r√©sultat d’un accident r√©cent caus√© par le manque d’entretien.

Giordani est grand, gris et vo√ »t√©. Il porte des lunettes √©paisses, une cravate, un gilet brun. Sa petite barbe blanche rappelle celle d’Abraham Lincoln. Il √©lude la plupart des questions sp√©cifiques. Au sujet de la corruption, il se borne √ dire : ¬« Nous n’en faisons pas assez. C’est un probl√®me tr√®s s√©rieux. ¬ »

Il offre surtout une longue mais int√©ressante explication du d√©veloppement historique du Venezuela et son manque d’int√©gration √©conomique interne. Nous passons de carte en carte, alors qu’il m’explique la g√©ographie √©conomique de plusieurs r√©gions.

Beaucoup de chavistes nourrissent l’espoir que les investissements en infrastructure, dans la sant√© et l’√©ducation permettront d’ouvrir d’autres industries ¬« non-p√©troli√®res ¬ » dans des secteurs de l’√©conomie comme la haute technologie, les services, les soins de sant√© et l’agriculture. Quand je demande √ Giordani comment le pays r√©ussira √ se sevrer du p√©trole ou que je l’interroge sur la r√©forme agraire et sur les nombreux projets de d√©veloppement dit ¬« endog√®ne ¬ », il soupire et secoue la t√™te comme pour dire que je suis na√Įf.

¬« Depuis que nous sommes au pouvoir, nous avons livr√© constamment des batailles politiques. Beaucoup de personnes ont appris √ lire ces derni√®res ann√©es, mais combien de temps leur faudra-t-il pour se former √ travailler dans les hautes technologies ou dans le domaine de la m√©decine ou des services ? Dix ans ? Une g√©n√©ration ? Nous luttons contre une culture de rente, et tr√®s individualiste. C’est toujours la m√™me chose : Maman-√‰tat, Papa-√‰tat, donnez-moi ma part de l’argent du p√©trole. Organiser les gens, c’est extr√™mement difficile. ¬ »

Apr√®s une longue et sinueuse conversation au cours de laquelle j’insiste sur la question de la substitution des importations et la nouvelle industrialisation, il me signale un point-cl√© : le seul v√©ritable espoir pour le Venezuela r√©side dans l’int√©gration √©conomique r√©gionale. Ce n’est que comme cela que le march√© interne arrivera √ √™tre suffisamment grand pour alimenter les technologies alternatives et les nouvelles industries susceptibles de menacer autrement les monopoles multinationaux actuels.

Giordani semble las et cynique. ¬« Non, je ne suis juste pratique ¬ », dit-il avec un petit rire. ¬« Le d√©veloppement du Venezuela prendra au moins 50 ans ¬ ».

Et combien de temps durera le p√©trole ?

¬« Peut-√™tre vingt ans, peut-√™tre trente ¬ », me r√©pond-il.

CHAVEZ: POPULISTE OU SOCIALISTE?

par Carles Muntaner
article en anglais

Certains, dans la gauche étasunienne, devraient être félicités de leurs efforts pour mettre en avant les changements positifs qui ont lieu au Venezuela depuis le début de la révolution bolivarienne, dans les domaines de l'éducation, les soins de santé et la redistribution de la terre. Malheureusement, sous l'influence d'une tradition culturelle d'ayant droit et de rectitude, nombre d'observateurs étasuniens se sentent obligés d'émettre un jugement sur le processus bolivarien, alors qu'ils le comprennent à peine.

Dans des revues telles que The Nation, Science and Society ou encore ZNET (sauf le bulletin d'information Venezuela Watch), de nombreux analystes remettent en question leur soutien au processus bolivarien par de préemptives critiques sur les tendances supposées « autoritaires » de Hugo Chávez. Or, si Chávez était réellement le semeur de discorde autoritaire que décrivent les observateurs étasuniens, il aurait déjà répondu aux nombreuses attaques contre sa présidence et sa personne (menaces de mort, tentative de coup d'État, calomnies constantes de la part des médias, lock-out dans tout le pays, etc.). Plutôt que de se venger de ses opposants ou de les jeter en prison, Chávez a maintenu son calme et a gagné huit élections en six ans, dont un référendum en août 2004 où il a remporté 60% des votes.

Une autre apologie très commune consiste à apposer l'étiquette de « populistes » aux fondements socialistes de la révolution bolivarienne (voir, par exemple, Steve Ellner dans Science and Society). Suivant le schéma de la Guerre froide, la gauche étasunienne veille à tout prix à éviter toute association avec des régimes pouvant être taxés de « communistes ». Cette stratégie est vouée à l'échec, puisque toute avancée vers un État providence plus accentué, selon les termes scandinaves, sera toujours jugée « communiste » (comme le Guatemala du président Arbenz dans les années 50).

Prenons à titre d'exemple l'article principal de Christian Parenti dans la revue The Nation (11 avril 2005). Parenti se leurre lorsqu'il qualifie l'actuelle volonté politique des Vénézuéliens de « pétro-populisme». Il suggère ainsi que le Venezuela est simplement riche en pétrole et, partant, il se trompe sur l'engagement sans précédent des Vénézuéliens envers les réformes sociales-démocrates, comme dans le cas de la mission Barrio Adentro (« Au cŇďur du quartier »). De plus, contrairement à l'opinion de Parenti, la constitution bolivarienne ne défend pas plus le capitalisme que le socialisme; elle considère plutôt le système économique comme un moyen de rehausser le niveau de vie des Vénézuéliens (pour une analyse détaillée, voir l'ouvrage récent de Luis Salamanca et Roberto Viciano Pastor sur la constitution bolivarienne).

Par ailleurs, Parenti explique que les missions (nouveaux programmes sociaux financés par le gouvernement) « imposeraient » la démocratie participative aux citoyens. Ce point de vue est aussi incorrect qu'injuste, car le processus traduit en fait la manière dont les Vénézuéliens ont décidé de mettre en Ňďuvre leur constitution et d'organiser leur pays. Et en ce sens, tout gouvernement « s'impose » à ses citoyens d'une manière ou d'une autre. Si l'on se base sur des témoignages plutôt que sur des enquêtes de terrain pour décrire les tendances politiques d'une population, il vaut mieux choisir des individus représentatifs.

Ainsi les exemples choisis par Parenti auraient-ils dû être plus équilibrés : le « chaviste » commun est décrit dans son article comme « une femme au foyer sentimentale », alors que la journaliste d'opposition est une démocrate politiquement objective et mature. En fait, cette opposition « loyale » qu'elle représente continue de saper le travail du gouvernement, notamment en proférant des menaces de mort à l'encontre des hauts fonctionnaires. Enfin, Parenti se plaint de la froideur avec laquelle il a été accueilli dans un ministère. Mais est-il vraiment juste de se plaindre alors qu'il a quand même pu interviewer un ministre du gouvernement et lui formuler ses critiques, malgré sa nationalité étasunienne?

Avancées vénézuéliennes : la coopération socialiste internationale et la démocratie participative dans les soins de santé

Tant que ce genre de journalisme aura le dessus, les analyses plus objectives n'auront aucun écho dans les médias « de gauche ». Reprenons l'exemple de la mission Barrio Adentro (« Au cŇďur du quartier »). En contradiction avec les recommandations des institutions financières internationales, Barrio Adentro est un programme conçu pour fournir gratuitement des soins de santé à quelque 17,5 millions de Vénézuéliens (environ 70% de la population) qui n'avaient jusqu'ici aucun accès à ces soins. Le programme prévoit une gestion participative de la part des membres de la communauté (conformément à l'article 84 de la Constitution de 1999), une augmentation des cabinets de consultation (plus de 300 sont déjà construits, pour un total prévu de 5 000) et la présence des médecins vivant dans les communautés qu'ils desservent (un médecin pour 12 500 habitants).

Le programme a pu être mis en Ňďuvre grâce à un accord de coopération entre les gouvernements cubain et vénézuélien. Il faut savoir que les médecins vénézuéliens ne voulaient pas pratiquer dans les quartiers pauvres. C'est alors qu'un maire de Caracas et Chávez envisagèrent une alternative globale de santé publique. Du 3 avril au 3 décembre, plus de 10 000 médecins cubains sont partis habiter dans les quartiers pauvres du pays pour y fournir des soins de santé primaires. Ces professionnels de la médecine ont au moins dix ans d'expérience post-diplôme et deux ans de médecine intégrale (qui voit la santé comme un résultat social, incluant le logement, l'éducation, les sports, l'environnement et la sécurité alimentaire). Chaque matin, ils réalisent de 20 à 40 consultations, en plus des visites à domicile dans l'après-midi et des nombreuses activités de prévention. Fonctionnant ainsi comme un système séparé de soins de santé, les médecins de Barrio Adentro ont réalisé près de 80 millions de consultations dans les 23 états, alors que l'ancien système n'a que 20 millions de consultations à son actif et une couverture géographique limitée.

Et conformément à l'article 84 de la Constitution bolivarienne, Barrio Adentro est géré selon les principes de la démocratie participative. Les Comités locaux de santé élus par les voisins ont le pouvoir de contacter directement le gouvernement local ou fédéral pour exiger des services nouveaux ou améliorés en faveur des communautés. Par exemple, pendant les visites, les médecins cubains et les voisins peuvent se rendre compte que des habitants nécessitent des cours d'alphabétisation, des soins dentaires, l'élimination de dangers environnementaux, etc., et peuvent donc contacter les services gouvernementaux appropriés pour obtenir les services requis.

Recommandation aux observateurs étasuniens

L'idée est donc simple. Vu l'histoire récente d'ingérence de notre pays dans la politique vénézuélienne (pour un exemple effrayant, voir l'article de Otto Reich dans le numéro d'avril de National Review), les analystes de gauche peuvent aider le processus bolivarien par des reportages objectifs ou de modestes analyses de soutien. Ou alors, qu'ils laissent les Vénézuéliens tranquilles; ils s'en tirent très bien tous seuls.

Carles Muntaner, médecin, PhD, épidémiologiste social à l'Université du Maryland, États-Unis. Il est actuellement conseiller en politique de santé auprès du ministère de la Santé et du Développement social de la République bolivarienne du Venezuela.

 

Notes:

[1[NDLR] L’auteur parle d’occupants ill√©gaux car cette population s’est install√©e sur des terrains dans la p√©riph√©rie des grandes villes sans poss√©der de titres de propri√©t√© sur ces terrains.

[2[NDLR] Dans le cadre du programme ¬« Barrio Adentro ¬ » et d’un accord entre la R√©publique bolivarienne du Venezuela et Cuba, des milliers de m√©decins cubains se trouvent au Venezuela pour offrir gratuitement des soins dans les quartiers populaires.
Lire Benito Pérez, La santé au coeur des bidonvilles du Venezuela, RISAL, 22 mai 2004.

[3[NDLR] ¬« L’expression ¬« consensus de Washington ¬ » est d√ » √ J. Williamson (1991). Ce dernier recense dix mesures, qui demeurent d’actualit√©, appliqu√©es aux PED et constituant le paradigme √ partir duquel les politiques de d√©veloppement sont pens√©es depuis une vingtaine d’ann√©es.
1. la discipline budg√©taire. Les d√©ficits budg√©taires engendrent inflation et fuite des capitaux ; 2. la r√©forme fiscale. Le syst√®me fiscal doit tendre √ avoir l’assiette la plus large et des taux marginaux de pr√©l√®vement mod√©r√©s ; 3. la politique mon√©taire doit conduire √ des taux d’int√©r√™t positifs et r√©mun√©rateurs en termes r√©els. Les taux doivent √™tre r√©glement√©s pour d√©courager la fuite des capitaux et stimuler l’√©pargne ; 4. le taux de change doit √™tre flexible, comp√©titif et favoriser l’accumulation d’exc√©dents commerciaux ; 5. la politique commerciale. Ouverture et lib√©ralisation des importations. Les restrictions quantitatives doivent √™tre √©limin√©es et les droits de douane mod√©r√©s ; 6. l’investissement direct √©tranger ne doit subir aucune entrave √ l’entr√©e (politique d’attractivit√©) ; 7. la privatisation ; 8. la d√©r√©gulation : lev√©e des diff√©rentes r√©glementation sur l’investissement, les prix, le cr√©dit... et suppression des rentes de situations ou institutionnelles ; 9. la suppression des subventions publiques aux activit√©s productives au profit des seules activit√©s sociales et √©ducatives ; 10. la promotion des droits de propri√©t√©. ¬ »
Extrait de Mehdi Abbas ¬« La CNUCED XI : du consensus de Washington au consensus de Sao Paulo ?¬ » (PDF), Chronique n¬°21, Observatoire des Am√©riques, juillet 2004.

[4[NDLR] Lire Frédéric Lévêque, Hugo Chavez et la dette extérieure, RISAL, mai 2004.

[5[NDLR] Voir www.mercal.gov.ve.

[6[NDLR] Consultez le dossier ¬« R√©forme agraire en marche¬ » au Venezuela sur RISAL.

[7[NDLR] Lire Benjamin Durand, La r√©forme urbaine v√©n√©zu√©lienne : politique pour le ¬« d√©veloppement durable ¬ » et la d√©mocratie participative, RISAL, 20 juin 2004.

[8[NDLR] Sur la maladie hollandaise, lire Gregory Wilpert, Venezuela : d√©mocratie participative ou gouvernement comme un autre ?, RISAL, 30 septembre 2005.

[9[NDLR] Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donn√©, estim√©e par la somme des valeurs ajout√©es. Source : glossaire du CADTM - www.cadtm.org.

[10[NDLR] Consultez le dossier ¬« Coup d’√‰tat au Venezuela¬ » sur RISAL.

[11NDLR] Consultez le dossier ¬« Mouvement ouvrier ¬ » au Venezuela sur RISAL.

[12Lire Jonah Gindin, La nature de l’intervention de la CIA au Venezuela, RISAL, 25 mars 2005, et Eva Golinger Moncada, Du financement de l’opposition v√©n√©zu√©lienne par les √‰tats-Unis, RISAL, RISAL, 17 f√©vrier 2004.

[13NDLR] Consultez le dossier ¬« Lock out & sabotage p√©trolier ¬ » sur RISAL.

[14[NDLR] Consultez le dossier ¬« R√©f√©rendum au Venezuela ¬ » sur RISAL.

[15[NDLR] Lire Renaud Lambert, Le prisme médiatique vénézuélien, RISAL, 20 juin 2005.

[16[NDLR] Banlieue pauvre de Los Angeles. Compton est devenu le Q.G. mondial de la musique Hip Hop, particuli√®rement dans sa version la plus dure : le Gangsta Rap.

[17[NDLR] Lire Remy Herrera, Che par Korda, RISAL, 7 mars 2005.

[18[NDLR] Le 4 f√©vrier 1992, coup d’Etat men√© par Hugo Chavez, qui √©tait parachutiste.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : The Nation (www.thenation.com), √‰tats-Unis, avril 2005.
Article publié également en espagnol par Debate (http://www.revistadebate.com.ar), Argentine et Brecha (www.brecha.com.uy), Uruguay.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).