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Mexique
Benito Juàrez ou le Vénérable des Amériques

Indien éduqué par un franciscain, Benito Juàrez accéda à la présidence de son pays au milieu du XIXe siècle. Il le réforma en profondeur tout en luttant contre les forces rétrogrades et impérialistes. Sa renommée fut internationale.

par Thibaut Kaeser
27 septembre 2006

Aujourd’hui largement méconnu, voire oublié en Europe, il fut un temps où le nom de Benito Juárez inspirait le respect au-delà de la seule Amérique latine, notamment parmi les classes laborieuses. Au XIXe siècle, son destin suscita l’admiration des libéraux et des progressistes du Vieux Continent, au point qu’un forgeron socialiste d’Emilie Romagne prénomma son fils Benito. La vie du dictateur fasciste italien Mussolini fut pourtant à mille lieues de l’illustre président Mexicain - un Indien zapotèque parti de rien qui redéfinit sa patrie comme une République moderne. Une histoire trop belle pour être vraie, diront certains, mais une histoire bien réelle. Benito Pablo Juárez García est né le 21 mars 1806 dans le petit village de San Pablo Gueletao, dans la Sierra d’Ixtlán, une région pauvre du sud-ouest du Mexique peuplée de Zapotèques héritiers d’une des plus belles civilisations préhispaniques. Fils de paysans très modestes, il est orphelin à l’âge de trois ans. Recueilli par son oncle Bernardino, il devient berger, mais à l’âge de douze ans perd une brebis et, craignant la réaction de son tuteur, s’enfuit à Oaxaca, la capitale de son Etat natal où cet esprit curieux espère mener une autre vie.

Arrivé dans cette magnifique ville coloniale au moment où le Mexique connaît les soubresauts de l’indépendance, Benito vit dans la famille où sa soeur travaille comme servante (il épousera Margarita Maza, la fille du maître de maison). Il est ensuite recueilli par un prêtre bibliophile, Antonio de Salanueva, qui remarque ses talents. Ce franciscain le cultive, lui apprend le castillan, qu’il balbutie, ainsi que le latin. Familiarisé avec un autre monde que celui de ses racines indiennes, Benito est envoyé au séminaire. Mais à force de lectures et de stimulation intellectuelle, il abandonne la foi et, une fois le chemin de la prêtrise écarté, fait son droit qu’il achève en 1834. Nommé juge civil, ce brillant avocat épouse complètement les idées rationalistes des philosophes des Lumières et devient franc-maçon sous le pseudonyme de Guillaume Tell. Son adhésion au parti libéral, qui porte les couleurs du progrès social et du réformisme, est naturelle.

Entre temps, Juárez s’est en effet intéressé à la politique. Dans un Mexique indépendant et instable depuis 1821, cet homme calme, sérieux et décidé commence par siéger au Conseil municipal de la ville. Aidé par Miguel Méndez, un libéral oaxaqueño et indien comme lui, il gravit rapidement les échelons de la politique locale, régionale et nationale. Brièvement député fédéral en 1846, il est le gouverneur remarqué de l’Etat de Oaxaca de 1847 à 1852, puis le recteur de l’Institut des Sciences et des Arts, où il a étudié le droit. Son comportement politique volontaire illustre inlassablement ses idées. En déclarant que « Le respect de la loi mène à la paix », il s’oppose aux coups d’Etat qui agitent son pays. Amputé de la moitié de son territoire suite à l’agression perpétrée par les Etats-Unis (1846-1848), le Mexique vit à l’heure du général Santa Anna, qui fait malicieusement la pluie et le beau temps.

Opposant de première marque, Juárez est exilé lors du retour au pouvoir du pathétique caudillo en 1853. A la Nouvelle-Orléans, il rencontre des libéraux talentueux, tels Ocampo, Arriaga et Mata, qui rêvent tous de donner à leur pays un autre destin que celui de l’immobilisme et de la violence. Il mène alors la vie d’un proscrit, découvre la pauvreté du sud des Etats-Unis, les esclaves noirs, et roule des cigares dans une fabrique de tabac pour gagner son pain. Au Mexique, la lutte s’organise cependant. Le général Juan Álvarez mène la révolte en décrétant le Plan de Ayutla. La guerre déclarée le 1er mars 1854, Santa Anna quitte le pays en août 1855. Álvarez président, la crème des libéraux l’entoure, dont Juárez, nommé ministre de la Justice.

A ce poste, Juárez fait passer ses idées dans les faits, tandis qu’une nouvelle Constitution est adoptée en 1857. En partisan de la modernité et du changement dans la légalité, le légiste oaxaqueño impulse la Reforma liberal, une série de lois qui promeuvent des réformes structurelles en instaurant l’égalité de tous. La Ley Juárez, la plus connue, porte sur l’administration publique et l’organisation des tribunaux. Attaquant les prérogatives de l’Eglise et de l’armée, elle suscite l’ire des conservateurs qui font chuter le gouvernement, remplacé par le centriste Ignacio Comonfort. Juárez quitte son ministère et redevient gouverneur de Oaxaca (1856-1857). Il est cependant élu président de la Cour Suprême de Justice le 1er décembre 1857, un fait insupportable pour ses adversaires politiques, car cette nomination signifie qu’il peut occuper la présidence en cas de décès ou d’absence du numéro un du pays.

Le parti conservateur n’a pas dit son dernier mot. Le général Félix Zuloaga, son poulain, organise un soulèvement en 1858. La guerre de la Reforma (ou « de trois ans ») commence. Comonfort renversé, Juárez est brièvement arrêté. Sorti de prison, il prend la tête des libéraux et mène un gouvernement itinérant à travers le Mexique. A nouveau arrêté à Guadalajara, il frôle le peloton d’exécution. Une fois échappé, il transite par Colima, Manzanillo, Panama, La Havane et la Nouvelle-Orléans, d’où il s’embarque pour la seconde fois à destination de Veracruz. Réfugié dans le vieux fort espagnol de San Juan de Ulúa, il y installe son gouvernement.

Appuyé par le gouvernement des Puros (des libéraux radicalisés), il promulgue las Leyes - « avec une majuscule » aimait-il répéter - les plus progressistes de la Reforma  : celles-ci impliquent notamment la nationalisation des biens du clergé, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, l’instauration des registres d’Etat civil, la sécularisation des cimetières, la liberté d’expression et des cultes. Parallèlement, ses troupes reprennent du poil de la bête. Les conservateurs défaits à la bataille de Calpulalpan, Juárez rentre à México en triomphateur le 11 janvier 1861.

Mais le président-législateur ne peut profiter longtemps de ce succès. Entre temps, il doit faire face au problème du non-paiement de la dette contractée sous les conservateurs et suspendue par lui-même. Or, la France, l’Angleterre et l’Espagne réclament leur argent et débarquent à Veracruz début 1862. Juárez réussit partiellement les négociations. Seule la France insiste. Napoléon III a en effet un projet en tête : construire un empire latin et catholique face à l’émergence de la protestante et anglo-saxonne Washington.

Appuyées par les forces conservatrices et cléricales, les troupes françaises sont battues lors de la bataille de Puebla (5 mai), mais Juárez doit néanmoins quitter México l’année suivante. Monté sur le trône comme Maximilien Ier en 1864, le frère de François-Joseph (l’Empereur des Habsbourgs) contrôle le centre du pays. Sa politique jugée trop audacieuse lui aliène toutefois ses soutiens, tandis que Juárez incarne pleinement la résistance patriotique dans le Nord en bénéficiant du soutien des Etats-Unis d’Abraham Lincoln. En France, Victor Hugo appuie sans condition l’insaisissable président mexicain.

La guerre, faite de batailles rangées comme de guérillas, dure jusqu’à ce que l’éphémère empire de Maximilien Ier s’écroule suite au siège de Querétaro en 1867, là même où le souverain sera fusillé. Juárez rentre à nouveau en héros à México et restaure la République dans ses fondements. Il pacifie le pays, en finit avec sa dette, établit les lois sur l’éducation publique et laïque, raffermit les mesures libérales et réformatrices qui font du Mexique un pays aux contours pleinement modernes. Son triomphe est impressionnant, même si certains redoutent que la prolongation de sa présidence entraîne des dérives. Certains libéraux s’opposent à lui, dont Porfirio Díaz, qui deviendra par la suite le despote du Mexique jusqu’à l’éclatement de la révolution en 1910...

Qu’importe : Benito Juárez récolte l’admiration du peuple mexicain et de ses élites éclairées. Il a acquis une renommée continentale au point que le Congrès colombien lui décerne le titre de Bienfaiteur des Amériques. Symbole national d’une austère probité, de courage dans l’adversité ainsi que d’émancipation sociale acquise par la force du talent, du mérite et du travail, Don Benito Juárez meurt au sommet de la gloire le 18 juin 1872.

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Quel libéralisme ?

Au Mexique, Benito Juárez est l’objet d’un véritable culte. Sa date de naissance est une fête nationale (21 mars) et on ne compte plus ses statues, mais les célébrations du Bicentenaire de sa naissance sont en revanche passées inaperçues hors du pays, ce qui constitue un oubli vraiment regrettable. Ce héros patriotique incarne la modernité, la légalité et l’ascension sociale dans une nation grevée par les inégalités, notamment auprès des populations indiennes (mais pas seulement elles) qui ne peuvent manquer de s’identifier à son parcours. Cette figure éminemment positive suscite pourtant la polémique. Historiens et hommes politiques n’ont pas manqué de se disputer son héritage lors de la campagne présidentielle de 2006.

La droite libérale, conservatrice et catholique du PAN (Parti d’Action Nationale de l’actuel président Vicente Fox) s’est dite conquise par son libéralisme et son alliance avec les Etats-Unis. La gauche a invoqué l’émancipation sociale et l’indépendance incarnées par le Zapotèque. Il faut cependant mettre ces revendications en perspective - tant il est vrai que l’anachronisme est un des pires ennemis de l’histoire.

Si Juárez fut bel et bien un adepte du libéralisme, c’est dans le sens entendu au XIXe siècle : un mouvement issu des Lumières, réformiste, démocratique, porté par les classes émergentes et plaidant un libéralisme politique et économique tempéré par un réel progrès social. Ainsi précisé, le libéralisme anticlérical de Juárez ne rejoint pas les partisans d’une économie sans entraves ; il fait de lui un social-démocrate résolu, ou le rapproche plutôt d’un radical suisse du Sonderbund.

Son alliance avec Washington fut motivée par la recherche d’appuis lors de l’intervention française alors que Lincoln (opposant à la guerre de 1846-1848) manifestait des idées politiques cousines. Cependant, la gauche la plus nationaliste lui reproche depuis longtemps le traité McLane-Ocampo (1859), qui bradait la souveraineté mexicaine en cédant aux Etats-Unis le droit de transiter à perpétuité par l’isthme de Tehuantepec. Mais aucun des deux pays ne ratifia ce traité, ce dont Juárez s’assura. Dès lors, Washington se tourna vers le Nicaragua puis le Panama afin d’assurer sa route interocéanique. Ce point controversé ne fait pas pour autant de Juarez un allié fidèle de George W. Bush.

Les mouvements indigénistes et une part de la gauche déplorent que Juárez n’ait pas été suffisamment attentif aux autochtones. Cette critique est déplacée et surtout anachronique car Juárez manifesta ce souci, mais non dans le sens exprimé par l’indigénisme (apparu au début du XXe siècle). En effet, Juárez considérait les Indiens comme des citoyens à part entière, et non comme des compatriotes qui méritent un traitement culturel adapté. Ayant d’ailleurs défendu leurs droits à Oaxaca, Juárez, qui n’était ni indigéniste ni agrarien, pensait que le libéralisme qu’il personnifiait suffirait à les aider. Hélas, la Reforma eut des effets pervers et détériora les économies traditionnelles en zone rurale (ce problème se posa pour d’autres régimes libéraux d’Amérique latine à la même époque).

Toutes ces critiques relativisées n’enlèvent aucun mérite à cet homme d’Etat passionnant, le plus admirable du Mexique d’alors - mais aussi, et sans aucun doute, un des plus grands de tout le XIXe siècle.


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Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), 27 juillet 2006.

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