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Elections au Brésil
Vers le second gouvernement de Lula
par Ra√ļl Zibechi
29 septembre 2006

Il est quasiment certain que Luiz Inacio Lula sera le prochain pr√©sident du Br√©sil. On peut dire avec presque autant de certitude que son second gouvernement sera √©gal, ou m√™me pire, au premier. Le Parti des travailleurs (PT) est sorti tr√®s affaibli des scandales successifs de corruption, et il est difficile qu’il arrive √ reproduire l’exercice des √©lections pass√©es, car la base parlementaire qui soutiendra le nouveau gouvernement sera tr√®s faible et Lula d√©pendra encore plus de ses alli√©s de centre droit.

Le principal succ√®s du gouvernement Lula, se situe dans sa politique ext√©rieure [1], orient√©e √ renforcer les relations Sud-Sud, √ travers des alliances comme le G-20 et l’IBAS (Inde- Br√©sil-Afrique du Sud), en plus du resserrement des relations commerciales et d’affaires avec la Chine [2] et la mise sur pied de la Communaut√© sud-am√©ricaine des nations, m√™me si cette derni√®re est encore fragile. Le minist√®re des Affaires √©trang√®res, dirig√© par Celso Amorim, a tiss√© de larges alliances partout dans le monde et cherche √ se positionner pour obtenir le convoit√© si√®ge au Conseil de s√©curit√© de l’ONU. Malgr√© tout, la politique ext√©rieure pr√©sente de gros nuages : la mission militaire en Ha√Įti est le plus notable. A celle-ci s’ajoute les conflits qu’entretient Petrobras en Bolivie et en Equateur [3], o√Ļ l’entreprise a b√©n√©fici√© de l’appui du gouvernement.

En g√©n√©ral, les points sombres du premier gouvernement de Lula sont plus forts que les points positifs. La corruption qui affecte le PT et le gouvernement lui-m√™me est peut-√™tre l’√©l√©ment le plus n√©gatif. Jusqu’√ qu’il arrive au gouvernement, le PT s’√©rigeait comme le ¬« parti de l’√©thique ¬ », mais il a suffi de peu d’ann√©es √ la t√™te du pays pour ternir son image, au point que quand Lula laissera la pr√©sidence en 2010, il est improbable que surgissent des pi√®ces de rechange pour la gauche. Le gouvernement p√©tiste a obtenu ce que n’a pu faire la droite : faire reculer la gauche sur plusieurs dossiers et hypoth√©quer son avenir.

Alors que certains secteurs nourrissent l’espoir que le second mandat repr√©sente un tournant dans la politique √©conomique n√©olib√©rale pour laquelle a opt√© Lula, on n’observe pas de signes de rupture avec le capital financier. Durant ces quatre ans, le secteur bancaire a obtenu les plus grands profits de son histoire et les riches sont devenus plus riches, alors que la politique de ¬« superavit ¬ » fiscal [4] √©lev√© et les hauts taux d’int√©r√™ts ont √©trangl√© les secteurs productifs. La r√©forme agraire est paralys√©e, mais l’agrobusiness a le vent en poupe. Par cons√©quent, le rapport de forces a enregistr√© une consolidation des √©lites br√©siliennes et du secteur financier tout particuli√®rement.

Les plans sociaux expliquent le large soutien du gouvernement. Environ 40 millions de Br√©siliens b√©n√©ficient de divers programmes sociaux, auxquels 13 milliards de dollars ont √©t√© allou√©s. Le plan ¬« Faim Z√©ro ¬ » a regroup√© des programmes qui venaient du gouvernement ant√©rieur, mais plus de moyens y ont √©t√© inject√©s et plus de familles en ont b√©n√©fici√©. Onze millions de familles re√ßoivent 61 r√©als par mois (28 dollars), tandis qu’en 2002 elles recevaient √ peine 24 r√©als. Le salaire minimum a cr√ » de 32% en d√©comptant l’inflation. Selon la Fondation Getulio Vargas, avec Lula, la mis√®re a baiss√© de 26,7% √ 22,7% de la population. M√™me ainsi, 42 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvret√© avec des revenus de deux dollars par jour. Et l’in√©galit√© est atroce : en 2005, les 50% les plus pauvres percevaient 14% des revenus, alors que les 10% les plus riches d√©tenaient 45% de la richesse. Dans le Nordeste, fief traditionnel de la droite, l’appui √ Lula s’√©l√®ve √ 70%. Les plans ont att√©nu√© la pauvret√©, mais ils n’arrivent pas √ modifier le cadre social ni ne favorisent une redistribution de la richesse, bien qu’ils continuent √ alimenter des pratiques client√©listes dont b√©n√©ficie maintenant Lula.

Les programmes focalis√©s, inspir√©s des mod√®les de la Banque mondiale n’arrivent pas ni ne se proposent de venir √ bout de l’exclusion sociale. Un Br√©silien sur trois est sans emploi ou survit dans l’√©conomie informelle, o√Ļ atterrissent la majorit√© absolue des jeunes et une grande partie des femmes. Le cercle infernal qui alimente la marginalisation n’a pas √©t√© interrompu et continue √ g√©n√©rer de gigantesques p√©riph√©ries urbaines mis√©rables, soign√©es par les programmes sociaux mais surveill√©es de pr√®s par les forces de s√©curit√©. Le plus grand dynamisme √©conomique et de consommation reste concentr√© dans les classes moyennes et moyennes hautes, prot√©g√©es par d’impressionnants r√©seaux de s√©curit√©.

Sans rompre ce cercle, il n’y aura pas de changements au Br√©sil. Au cours des quatre derni√®res ann√©es, il y a eu un moment o√Ļ le cours des choses aurait pu √™tre chang√©. Ce fut durant la crise politique √ la mi 2005, √ partir du scandale de corruption connu comme ¬« mensualit√© ¬ » [5] : l’achat des votes de dizaines de parlementaires gr√Ęce au mod√®le de corruption dirig√© par Jos√© Dirceu, main droite de Lula. Mais le pr√©sident a opt√© pour poursuivre dans la m√™me voie. A ce moment-l√ , des dirigeants du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) ont consid√©r√© que le gouvernement de Lula avait cess√© d’√™tre un gouvernement du changement.

En Am√©rique latine, les changements surviennent seulement au milieu et comme la cons√©quence de profondes crises politiques, dans des p√©riodes de d√©stabilisation aigu√« . Au centre du tourbillon social sont cr√©√©es les conditions pour l’√©mergence de mouvements qui en d√©finitive sont les faiseurs des changements en cr√©ant de nouveaux rapports de forces. C’est ainsi que cela s’est pass√© en Argentine, au Venezuela, en Bolivie ... Mais la direction du PT et Lula ont recul√© face √ la moindre lueur d’instabilit√©. Ils ont opt√© pour ce qui est s√ »r. Et ce qui est s√ »r est toujours le status quo. Dans cette situation, les √©lites reprennent leur souffle, proposent √ nouveau des strat√©gies et se disposent √ passer √ l’offensive. Lors de son second gouvernement, Lula sera prisonnier de ces √©lites, qu’il n’a pas voulu combattre, √ qui il a conc√©d√© des privil√®ges et qui attendent maintenant la moindre n√©gligence pour le faire chuter.

Notes:

[1[NDLR] Consultez le dossier De la politique extérieure du gouvernement Lula, sur le RISAL.

[2[NDLR] Consultez le dossier Chine & Amérique latine, sur le RISAL.

[3[NDLR] Sur les agissements de Petrobras en Am√©rique du Sud, lisez Igor Ojeda, L’h√©g√©monie et le jeu sale de Petrobr√°s en Am√©rique latine, RISAL, 5 mai 2006 ; Ra√ļl Zibechi, Sous-imp√©rialisme.br, RISAL, 28 juin 2006 ; Ra√ļl Zibechi, Le Br√©sil et le difficile chemin vers le multilat√©ralisme, RISAL, 5 mai 2006.

[4[NDLR] Le gouvernement m√®ne une politique d’aust√©rit√© visant √ d√©gager un exc√©dent budg√©taire afin de rembourser ses cr√©anciers. Le superavit est ce qui reste de la r√©colte fiscale, pour le paiement de la dette publique.

[5[NDLR] Consultez le dossier Corruption et crise politique au Brésil, sur le RISAL.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), jeudi 28 septembre 2006.

Traduction : Fr√©d√©ric L√©v√™que, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).


GLOSSAIRE

C.S.N. / Communauté sud-américaine des nations

Sorte de fusion √©largie du Mercosur et du pacte andin, la Communaut√© Sud-Am√©ricaine des Nations (CSN), lanc√©e √ Cuzco en d√©cembre 2004, comprend l’Argentine, la Bolivie, le Br√©sil, le Venezuela, la Colombie, le P√©rou, l’Equateur, le Surinam, l’Uruguay, la Guyana, le Chili et le Paraguay.
Elle a √©t√© remplac√©e par l’Union des Nations Sud-Am√©ricaines (UNASUR), en avril 2007 au cours du Sommet √©nerg√©tique sud-am√©ricain.

G-20

En juin 2003, √ l‚€™initiative du Br√©sil, l‚€™Inde et l‚€™Afrique du Sud s‚€™unissent pour d√©fendre conjointement leurs int√©r√™ts et, √ cette fin, les trois concluent une nouvelle alliance strat√©gique qui formera le G-3. Ces puissances revendiquent une plus grande place pour les pays du Sud dans les organisations multilat√©rales et, surtout, dans leurs organes de d√©cision. Or, au lendemain d‚€™une de leurs premi√®res sorties publiques, quelques jours avant la Conf√©rence de l‚€™Organisation mondiale du commerce (OMC) √ Canc√ļn, le G-3 conduit √ la formation d‚€™une seconde coalition de pays du Sud, √©galement m√©contents de la tournure des n√©gociations du cycle de Doha, le G-20. La suite est connue. Les n√©gociations commerciales √©chouent en raison d‚€™un d√©saccord majeur concernant les subventions agricoles, et plus pr√©cis√©ment, √ propos du soutien apport√© par les pays du Nord, comme les √‰tats-Unis, √ l‚€™exportation du coton. Contrairement au pr√©c√©dent √©chec essuy√© √ Seattle en 1999, celui de Canc√ļn marque l‚€™entr√©e d‚€™un noyau de puissances du Sud sur la sc√®ne internationale et met en √©vidence le r√īle de chef de file du Br√©sil.
D‚€™abord nomm√© G-21, parce qu‚€™il comptait 21 membres, le groupe devient le G-22 puis le G-20+. Depuis Canc√ļn, l‚€™√‰gypte, le Nig√©ria, la Tanzanie, le Zimbabwe se sont ajout√©s, alors que l‚€™√‰quateur, le Costa-Rica, le Guatemala, le P√©rou et le El Salvador se sont retir√©s. En 2005, le groupe se pr√©sente officiellement comme le G-20 et compte 19 pays membres.