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Plan Colombie et démocratie

Le pr√©sident George W. Bush a demand√© au peuple am√©ricain ¬« d’√™tre patient ¬ » avant que l’Irak ne devienne comme la Colombie, pour que les Irakiens puissent vaincre le terrorisme et mettre en place une d√©mocratie stable comme celle que Washington a encourag√©e en Colombie.(...)

par Hectór Mondragón Báez
23 février 2007

Le Plan Colombie, mis en place en 1999, est un package complet d’aide ¬« pro-d√©mocratie ¬ » que les Etats-Unis (EUA) ont donn√© √ la Colombie. Le premier objectif d√©clar√© √©tait de mettre fin au trafic de drogue dans ce pays. On a d√©couvert ensuite que le Plan avait en r√©alit√© un objectif suppl√©mentaire, celui de vaincre la gu√©rilla. Cet aspect du Plan n’a cependant jamais √©t√© reconnu par Washington √ l’√©poque o√Ļ Bill Clinton √©tait en fonction [1993-2001, ndlr]. C’est devenu toutefois plus explicite dans les versions ult√©rieures du Plan con√ßues par l’administration de George W. Bush, qui a d√©fini le ¬« narco-terrorisme ¬ » comme √©tant l’objectif principal √ combattre, associant ainsi la lutte contre la gu√©rilla √ la guerre contre la drogue. Par ailleurs, le gouvernement Bush a propos√© que le Plan combatte toute autre menace pouvant nuire √ la s√©curit√© de l’Etat colombien, une proposition qui a √©t√© r√©it√©r√©e depuis dans un document du D√©partement d’Etat. A l’√©vidence, ces ¬« autres menaces ¬ » √ la s√©curit√© de la Colombie ne se r√©f√®rent pas √ des extra-terrestres, mais √ des forces telles que le gouvernement Ch√°vez au Venezuela ou les mobilisations indig√®nes en Equateur - des forces qui repr√©sentent des changements anti-n√©olib√©raux, anti-imp√©riaux en Am√©rique latine et qui s’expriment par le biais d’√©lections d√©mocratiques et de mobilisations populaires.

Washington a d√©pens√© √ ce jour 4,7 milliards de dollars pour le Plan Colombie. Ce montant s’√©l√®ve √ 7,7 milliards de dollars si on y inclut les d√©penses de l’Agence des Etats-Unis pour le D√©veloppement International (USAID, United States Agency for International Development). En d√©pit de cet investissement, le gouvernement de Alvaro Uribe, avec l’appui des EUA, n’est venu √ bout ni des trafiquants de drogue, ni de la gu√©rilla. Au contraire, les seuls succ√®s du Plan ont √©t√© de garantir une majorit√© de votes en faveur d’Uribe lors des √©lections au Congr√®s en mars 2006 et de lui assurer sa r√©√©lection en mai dernier.

Lors de sa victoire √©lectorale en 2002, la premi√®re promesse de campagne d’Uribe √©tait de vaincre la gu√©rilla et, pour ce faire, il avait institu√© un imp√īt sp√©cial de guerre pr√©lev√© en une fois. Durant la campagne pour sa r√©√©lection, Uribe proposa de pr√©lever pour la seconde fois un tel imp√īt. En r√©alit√©, loin d’√™tre vaincue, la gu√©rilla en Colombie est aujourd’hui bien plus puissante que lorsqu’Uribe est arriv√© √ la pr√©sidence. La gu√©rilla avait √©t√© fortement affaiblie pendant la derni√®re ann√©e du gouvernement Pastrana [1998 -2002, ndlr] et la premi√®re ann√©e du mandat d’Uribe, gr√Ęce, en partie, √ l’assistance technique des Etats-Unis √ la force a√©rienne colombienne qui lui a permis de mener des campagnes de bombardements contre la gu√©rilla. Cette derni√®re a √©galement subi des revers suite √ ses propres erreurs strat√©giques et politiques, dont beaucoup ont affect√© n√©gativement - et gravement - la population civile.

Cependant, le Commandement Sud de l’arm√©e des Etats-Unis (US Southern Command) et le gouvernement Uribe ont aussi commis une √©norme erreur militaire connue sous le nom de Plan Patriota, qui pr√©voyait l’encerclement et l’an√©antissement par les forces arm√©es colombiennes de la gu√©rilla √ l’int√©rieur m√™me de ses propres bastions. Mais il s’agissait d’endroits bien connus de la gu√©rilla et o√Ļ elle a toujours joui d’un solide soutien populaire, ce qui lui a permis de vaincre √ plates coutures les militaires. Aujourd’hui, les gu√©rillas - en particulier les Forces Arm√©es R√©volutionnaires de Colombie (FARC) - ont gagn√© du terrain politiquement apr√®s avoir lanc√© une contre-offensive efficace. Ces derni√®res ann√©es, les pertes de l’arm√©e colombienne dans la guerre civile ont largement d√©pass√© celles des EUA en Irak. Les d√©partements du Putumayo et du Caquet√° [dans le sud-ouest de la Colombie, voir la carte, ndlr] ont √©t√© paralys√©s pendant plus de six mois et, dans de nombreuses r√©gions du pays, l’arm√©e ne peut garantir la s√©curit√© de la population. Toutefois, si Uribe n’a pas tenu sa principale promesse √©lectorale, il a quand m√™me r√©ussi √ se faire r√©√©lire. Comment est-ce possible ? Pour paraphraser Bill Clinton : ¬« C’est l’√©conomie, imb√©cile ! (¬« It’s the economy, stupid ! ¬ »).

A l’instar de nombreuses autres r√©gions du monde, la Colombie est en train de vivre un vrai boom √©conomique post-invasion de l‚€˜Irak. Mais ce boom est peut-√™tre le moins durable d’entre tous. Les valeurs en bourse ont augment√© de 1 100%, ce qui signifie que les prix ont √©t√© multipli√©s par 11. Ce n’est jamais arriv√© nulle part ailleurs depuis les ann√©es 20, simplement parce qu’aucun autre pays ne le permettrait. N’importe quelle autre banque nationale ou r√©serve f√©d√©rale serait intervenue pour juguler une telle inflation, sachant que de telles augmentations incontr√īl√©es - qui ne sont pas le r√©sultat de la croissance mais de la pure sp√©culation - peuvent √©ventuellement provoquer une tr√®s forte r√©cession. En Colombie, cette inflation n’a pas seulement √©t√© permise, mais elle a √©t√© en plus encourag√©e par des mesures √©conomiques sp√©cifiques. Par exemple, l’Etat colombien ach√®te ses propres bons du tr√©sor. Il prend de l’argent de sa poche gauche et le pr√™te √ sa poche droite. Ainsi, alors qu’il ne disposait que de quatre dollars, il en a maintenant huit - quatre dollars plus un certificat prouvant qu’il en a emprunt√©s quatre autres ! -. La Colombie re√ßoit ainsi des milliards de dollars des Etats-Unis dans le cadre du Plan Colombie et le gouvernement colombien se pr√™te ensuite √ lui-m√™me cet argent. C’est le m√™me m√©canisme en ce qui concerne la sant√© publique et les fonds de pension. Que se passera t-il quand le gouvernement devra rembourser cet argent ?

Cependant, cela ne suffit pas √ expliquer toute l’histoire de la spectaculaire croissance colombienne. Il y a une explication bien plus importante : l’accord avec les paramilitaire [ledit processus de d√©mobilisation des paramilitaires, ndlr]. Beaucoup de gens ont critiqu√© cet accord, arguant que cela √©quivalait √ amnistier des crimes contre l’humanit√©. Mais tout ce d√©bat a occult√© l’aspect essentiellement √©conomique de l’accord, qui permet de l√©galiser des milliards de narcodollars des paramilitaires. Avec cet argent, ces derniers financent non seulement leurs op√©rations militaires, mais aussi leur train de vie avec les plus importantes op√©rations de trafic de drogue du pays.

Depuis le d√©but des n√©gociations entre Uribe et les paramilitaires, des milliards de dollars et d’euros issus des profits de la drogue sont entr√©s en Colombie. De plus, tout au long de 2003, 2004 et au d√©but de 2005, les paramilitaires ont export√© une √©norme quantit√© de coca√Įne qu’ils avaient accumul√©e, sachant que tout ce qui serait vendu avant l’amnistie serait ¬« pardonn√© ¬ » avec l’accord de paix. Voil√ la vraie cause de l’√©norme vague de sp√©culation - un oc√©an de fonds illicites p√©n√©trant en Colombie. Et √ la fa√ßon d’un empereur de la Rome antique, Uribe a pu donner du ¬« pain et des jeux ¬ » [¬« panem et circus ¬ », ndlr] √ la populace avant les √©lections pr√©sidentielles de mai 2006. Est-ce que Washington √©tait consciente de tout cela ? Bien s√ »r que oui.

Quel est l’objectif premier du Plan Colombie ? Jamais auparavant, les trafiquants de drogue n’avaient eu autant de pouvoir en Colombie. Aujourd’hui, ils sont entr√©s en Bourse, ont blanchi l’argent de la drogue en bons du tr√©sor et ont gagn√© du terrain dans le processus √©lectoral. M√™me s’il y a eu une purge contre les partisans d’Uribe qui ont √©t√© publiquement identifi√©s comme √©tant des barons de la drogue, ceux-ci ont cr√©√© parall√®lement leurs propres partis pro-Uribe et se sont fait √©lire au Congr√®s. Sans parler de ceux qui n’ont pas √©t√© identifi√©s publiquement et qui restent sur les listes du parti d’Uribe.

Par le pass√©, des trafiquants de drogue ont financ√© dans l’ombre des campagnes √©lectorales, en payant la publicit√©, des frais d’h√ītels et des voyages. Mais c’√©tait une op√©ration √ une √©chelle relativement petite. Aujourd’hui, ils financent ouvertement des campagnes √©lectorales enti√®res. Les propres statistiques du gouvernement reconnaissent qu’en 2005, 3 milliards de dollars ont circul√© en Colombie, sans que l’on sache comment l’argent est entr√© dans le pays. Personne n’a pu semer des graines de dollars et en faire pousser 3 milliards ; et ce n’est qu’une partie des milliards de dollars et d’euros que les paramilitaires ont blanchi. Pourquoi Washington, avec sa croisade morale, la guerre contre la drogue, a-t-elle laiss√© passer cela ? Parce que la Colombie lui sert de base pour attaquer les processus d√©mocratiques qui ont lieu dans les pays voisins.

Voil√ la r√©alit√© de l’intervention des Etats-Unis en Colombie. La Colombie est en train de devenir un champ de bataille √©ternel, pour garantir que le pays soit une base d’op√©rations pour contr√īler l’Equateur, le Venezuela et peut-√™tre m√™me le P√©rou, le Br√©sil et la Bolivie. Les Etats-Unis sont en train de dire : ¬« Soyez patients avec la Colombie ; on va s’occuper du Venezuela et de l’Equateur ! Soyez patients avec l’Irak ; on est en route pour l’Iran. ¬ »

En Colombie, nous sommes habitu√©s √ la fabrication d’informations qui nous emp√™chent de voir la r√©alit√© : que le gouvernement Uribe r√©colte une moisson de terreur, de 60 ans de violence, de l’assassinat de 4 000 syndicalistes, de la destruction des droits des travailleurs, de trois millions de paysans chass√©s hors de leurs terres - et de capital transnational qui trouve une main d’oeuvre abondante bon march√© maintenant que les syndicats ont √©t√© violemment d√©truits.

Cependant, il existe aussi en Colombie une r√©sistance civile et d√©mocratique qui rejette les m√©thodes employ√©es par la gu√©rilla et qui est souvent, en fait, victime de cette derni√®re. Cette r√©sistance propose un pays diff√©rent - un pays non r√©glement√© par les barons de la drogue, un pays dans lequel la nourriture ne manque pas et o√Ļ les mouvements sociaux qui ont r√©sist√© pendant des d√©cennies de terreur ont le poids politique qu’ils m√©ritent -. Avant l’arriv√©e des narcodollars des paramilitaires, cette r√©sistance civile a √©t√© capable d’√©lire le maire de Bogot√° [l’ancien syndicaliste communiste Lucho Garz√≥n, ndlr] et de gagner un r√©f√©rendum par lequel Uribe cherchait √ changer la constitution afin d’annihiler des droits d√©mocratiques. Cette r√©sistance a organis√© des gr√®ves g√©n√©rales en d√©cembre 2002 et en octobre 2004 ; des marches indig√®nes massives appel√©es ¬« mingas ¬ », et une consultation populaire contre le trait√© de libre-√©change dans les r√©gions indig√®nes, o√Ļ plus de 86% de la population a vot√©.

Chaque jour, nous les membres des mouvements sociaux, nous risquons notre vie pour changer la Colombie, pour que notre pays cesse sa course √ contre-courant de la tendance du reste des pays d’Am√©rique latine. Chaque jour, nous risquons nos vies pour que la Colombie puisse s’unir au Venezuela et √ l’Equateur, √ ce que le Mouvement des sans terre (MST, Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra) est en train de construire au Br√©sil, √ ce que les Uruguayens sont en train de faire, √ ce que notre peuple est en train de faire en ce moment √ Los Angeles [les grandes mobilisations des immigr√©s latinos-am√©ricains, ndlr]. Le futur de notre pays est dans la balance.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : North American Congress on Latin America - NACLA (www.nacla.org), Vol. 40, No. 1, jjanvier/f√©vrier 2007.

Traduction : Raphaelle Barret, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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