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Oaxaca insurgée
Voyage au coeur de l’autonomie Triqui
par Francisco López Bárcenas
3 avril 2007

La commune autonome de San Juan Copala

Le 1er janvier de cette ann√©e, l’√©tat d’Oaxaca s’est r√©veill√© avec une commune de plus, celle de San Juan Copala fond√©e par des communaut√©s du peuple Triqui appartenant officiellement aux communes mixt√®ques de Juxtlahuaca, Putla et Constancia del Rosario, √ l’ouest de cet √©tat, dont les chefs-lieux sont contr√īl√©s par des m√©tis. Il ne s’agit pas d’une commune suppl√©mentaire venant s’ajouter aux 570 autres qui compose l’entit√© f√©d√©rale de l’√©tat d’Oaxaca, mais d’une nouvelle commune autonome comme celles que les indig√®nes √©rigent √ diff√©rents endroits du pays pour d√©fendre leurs droits et construire leur avenir.

Source : www.sili.org Face √ cette initiative, le gouvernement de l’√©tat d’Oaxaca - un gouvernement dont l’Assembl√©e Populaire des Peuples d’Oaxaca (APPO) ainsi qu’une grande partie des oaxaque√Īos exigent la d√©mission - a r√©pondu en affirmant que la cr√©ation de cette commune ne repose sur aucune base l√©gale et n’est pas viable, car elle manque des ressources √©conomiques permettant son bon fonctionnement. Dans le m√™me sens, le dirigeant du Parti R√©volutionnaire Institutionnel (PRI) a affirm√© que c’est une fanfaronnerie qui ne contribue pas au renforcement des institutions publiques. Mais le panorama est plus complexe que la vision ¬« √©tatique ¬ ». Entrent en jeu l’√©rosion des institutions locales, incapables en effet de r√©pondre aux exigences sociales, la situation concr√®te dans laquelle vivent les Triquis de San Juan Copala, les processus politiques, historiques et r√©cents de la r√©gion et les politiques antid√©mocratiques et corrompues de discrimination et d’exclusion pratiqu√©es par le gouvernement local.

Comme en d’autres endroits de la R√©publique mexicaine, la fondation de la commune autonome de San Juan Copala constitue une r√©ponse pacifique des peuples indig√®nes qui cherchent √ cr√©er des espaces de participation et de repr√©sentation politique en assumant eux-m√™mes leurs besoins √©conomiques, politiques et culturels concrets. Pour y parvenir, ils cr√©ent leurs institutions ou renouent avec d’anciennes en les adaptant √ leurs besoins. C’est ce qui explique que les communaut√©s qui prennent cette d√©cision en appellent √ leur droit de libre d√©termination selon leur conception de l’autonomie, qui s’incarne ainsi dans la commune, fondement de l’organisation politique du pays, sans se rebeller en prenant les armes pour d√©truire l’√‰tat, √ la diff√©rence de ce qui se fait dans certains pays europ√©ens.

Personne parmi ceux qui connaissent cette r√©gion ne sera √©tonn√© d’apprendre que San Juan Copala et les communaut√©s qu’elle regroupe sont rest√©es isol√©es pendant des si√®cles, abandonn√©es √ leur sort par les communes desquelles elles font formellement partie depuis 1948, quand la 60e l√©gislature de l’√©tat d’Oaxaca leur √īta le statut de communes libres qu’elles poss√©daient depuis 1826. En plus de ceci, persistent une brutale exploitation de la main-d’Ň“uvre Triqui et un pillage irraisonn√© de leurs ressources naturelles. Pour cette raison, l’exercice de son droit √ l’autonomie repr√©sente donc pour ce peuple la possibilit√© de s’affranchir du joug politique et √©conomique auquel il a √©t√© soumis, afin de participer r√©ellement √ la vie politique, √©conomique et sociale de l’√©tat et de la nation, √ √©galit√© de condition avec d’autres communes et sans rien perdre de leur sp√©cificit√© socioculturelle.

D’autre part, la cr√©ation de la commune autonome constitue un progr√®s substantiel dans la lutte historique des Triquis pour leurs droits. On l’ignore souvent, mais les Triquis de Copala sont parmi les premiers peuples indig√®nes √ s’√™tre rebell√©s contre le gouvernement mexicain quand le pays conquit son ind√©pendance, car les m√©tis, que les m√™mes Triquis avaient aid√©s √ conqu√©rir le pouvoir, les ont priv√©s de leurs territoires et de leurs structures de gouvernement. Leur premi√®re r√©bellion, en 1832, ne dura pas, leurs dirigeants ayant √©t√© emprisonn√©s et ex√©cut√©s. Onze ans plus tard, ils se soulev√®rent √ nouveau, avec plus de succ√®s que la fois pr√©c√©dente, leur r√©bellion s’√©tendant √ d’autres peuples d’Oaxaca et du Guerrero, jusqu’√ ce qu’ils soient mat√©s par l’arm√©e.

Plus pr√®s de nous, dans les ann√©es 1970, leur lutte reprit de plus belle, les communaut√©s se donnant une organisation sobrement nomm√©e Le Club qui allait d√©boucher sur le Mouvement d’unification et de lutte Triqui, qui s’est battu pour d√©mocratiser l’exercice du pouvoir dans la r√©gion, pour conqu√©rir des libert√©s politiques, pour d√©fendre la terre et les ressources naturelles. Avec le temps, l’organisation a poursuivi d’autres objectifs et s’est concentr√©e sur des projets de production, ce qui la rapprocha des institutions et des politiques d’√©tat, jusqu’en 2003, date √ laquelle elle s’est transform√©e en un parti politique.

Bon nombre de ses membres n’√©tant pas d’accord avec le nouveau cap pris par cette organisation, ils s’en s√©par√®rent et fond√®rent le Mouvement d’unification et de lutte Triqui ind√©pendant, qui participe de fa√ßon importante √ l’APPO. C’est, semble-t-il, dans ce contexte qu’a surgi l’id√©e de fonder la commune autonome de San Juan Copala.

Il est n√©cessaire de comprendre ces processus pour ne pas tomber dans des interpr√©tations simplistes qui n’aident pas √ comprendre la situation et encore moins √ lui trouver de v√©ritables solutions politiques. Le gouvernement d’Oaxaca a ainsi l’occasion de mesurer l’ampleur de la r√©forme dont cet √©tat a besoin. De leur c√īt√©, les Triquis ont l’opportunit√© et le d√©fi de trouver le meilleur chemin pour poursuivre leur mouvement, en d√©passant les erreurs du pass√© et en d√©montrant de l’habilet√© politique pour construire un nouveau type de relation entre eux et avec les autres.

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Voyage au centre de l’autonomie triqui

En arrivant √ San Juan Copala, la premi√®re chose que l’on aper√ßoit est une banderole accroch√©e √ l’entr√©e de la piste qui relie cette communaut√© √ la route menant aux communes de Juxtlahuaca et de Putla. Il y est √©crit : ¬« Bienvenue √ la commune autonome de San Juan Copala ¬ ». √€ mesure que nous descendons une pente tr√®s raide, les habitants font leur apparition. D’abord les enfants et les femmes, puis les hommes. Nous poursuivons jusqu’au centre du village, o√Ļ se trouvent l’√©glise et la mairie. Sa fa√ßade ne s’orne plus de l’√©criteau ¬« Agence municipale ¬ », qui signalait le statut conf√©r√© √ San Juan Copala par le gouvernement. Il a √©t√© remplac√© aujourd’hui par un autre, sur lequel on lit ¬« Commune autonome de San Juan Copala ¬ », car c’est ce que les Triquis ont fait de ce Chama’a, centre n√©vralgique de la basse r√©gion triqui. Nous sommes le 20 janvier, date choisie par ces communaut√©s pour annoncer au monde ce qui les a pouss√©es √ op√©rer un tel changement et ce qu’elles en attendent. C’est qu’en plus des copalas, pr√®s de 20 autres communaut√©s de la r√©gion sont de la f√™te.

En effet, la c√©l√©bration tient plus d’une f√™te de village que d’une manifestation politique officielle. Peu de discours incendiaires, c’est la participation des gens rassembl√©s l√ qui compte. Les Triquis, plus les femmes que les hommes, portent leurs plus beaux atours, bien que la tension et la crainte restent visibles. On les comprend ais√©ment : les jours pr√©c√©dents, alors qu’ils √©taient en pleins pr√©paratifs pour la c√©r√©monie d’aujourd’hui, ils ont essuy√© des coups de feu, tir√©s par leurs adversaires politiques. Quelques heures plus tard, Roberto Garc√≠a Flores, originaire de la communaut√© Uni√≥n de Los Angeles, a √©t√© assassin√© alors qu’il se rendait √ Copala pour participer √ cette manifestation, dont la port√©e est historique.

La c√©r√©monie a incontestablement un caract√®re politique, mais ses acteurs ont une mani√®re bien √ eu de s’exprimer dans de telles circonstances, ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’ils tiennent √ √™tre autonomes. Elle a commenc√© par l’annonce des personnes qui allaient pr√©sider la c√©l√©bration, des dirigeants de communaut√©s qui se consid√©raient mutuellement rivaux il y a quelques mois encore, embarqu√©s dans une lutte sans merci. L’estrade rassemblait donc c√īte √ c√īte les dissidents du Mouvement d’Unification et de Lutte Triqui (MULT) qui ont scissionn√© pour cr√©er leur propre Mouvement d’Unification et de Lutte Triqui-Ind√©pendant (MULTI) et les membres de l’Unit√© pour le Bien-√™tre Social de la R√©gion Triqui (UBISORT) qui ont quitt√© le Parti R√©volutionnaire Institutionnel (PRI), estimant que celui-ci les n√©glige au profit du MULT.

Le temps fort de la journ√©e est arriv√© quand le Conseil des anciens a invit√© les autorit√©s municipales autonomes r√©cemment √©lues √ se pr√©senter au peuple, apr√®s quoi le ma√ģtre de c√©r√©monie leur a confi√© le b√Ęton de commandement [symbole de pouvoir et d’autorit√©, ndlr] qui les consacre comme les autorit√©s de la nouvelle commune autonome. Ensuite, on a donn√© lecture des raisons qui ont pouss√© √ cr√©er cette commune autonome ainsi que des t√Ęches qui en d√©coulent. Pour conclure, muni du symbole du pouvoir, le ¬« pr√©sident municipal ¬ » a parl√© dans sa langue maternelle ; un discours tr√®s bref mais ayant un fort impact : il a appel√© √ l’unit√© des communaut√©s triquis et √ la lutte pour garantir la s√©curit√© (des habitants) dans la r√©gion.

La foule l’a √©cout√© avec attention dans un silence total. Il s’agit en effet d’une tentative d’unit√© in√©dite afin d’en finir avec le climat d’ins√©curit√© et de violence dont souffre cette r√©gion, mais aussi de surmonter d√©finitivement les diff√©rends pour travailler ensemble √ am√©liorer les conditions de vie. L’affaire est importante car les habitants d√©montrent de la sorte qu’ils ne s’opposent pas au gouvernement en place pour le d√©poser mais parce que celui-ci les emp√™che d’√™tre ce qu’ils veulent √™tre. C’est l’autonomie qu’ils visent, pas la r√©bellion. La c√©r√©monie termin√©e, ils ont d’ailleurs tenu √ d√©clarer qu’ils voulaient entamer un dialogue avec le gouvernement, mais en tant que commune √ part enti√®re et selon leurs coutumes. Ils poursuivent ainsi leur combat pour retrouver la juridiction locale et les comp√©tences politiques que les m√©tis leur avaient arrach√©es des ann√©es auparavant pour les soumettre √ leurs propres int√©r√™ts.

Cependant, tout le monde ne l’entend pas de la m√™me fa√ßon. Le MULT, l’organisation fond√©e il y a vingt-trois ans pour impulser l’unification du peuple triqui, a pris la parole pour critiquer la cr√©ation de cette commune autonome et a mis en doute l’honn√™tet√© des personnes √ l’origine de cette initiative. Sans √™tre tr√®s clairs √ ce sujet, ses membres laissent entendre qu’ils s’y opposent et qu’ils constitueront donc un obstacle s√©rieux pour que la nouvelle commune parvienne √ ses fins. D’autre part, la municipalit√© de Santiago Juxtlahuaca, en collaboration avec le gouvernement de l’√©tat [d’Oaxaca], fait pression sur les promoteurs de cette commune autonome pour les diviser, en les achetant ou en les mena√ßant si cela ne suffit pas.

Dans ces conditions, les Triquis sont divis√©s. D’un c√īt√©, ceux qui sont en faveur de l’autonomie regardent vers leur condition de peuple indig√®ne pour construire l’avenir, tandis que, de l’autre c√īt√©, ceux qui √©taient √ l’origine de la lutte pour l’ind√©pendance en appellent maintenant aux instances officielles, s’√©tant eux-m√™mes transform√©s en un parti politique local pour arriver √ leurs fins. Quoi qu’il en soit, on ne pourra pas nier que la cr√©ation de la commune autonome de San Juan Copala √©branle le centre de cette r√©gion et bouleverse la situation politique.


En cas de reproduction de cet article, veuillez indiquer les informations ci-dessous:

Source : La Jornada (www.jornada.unam.mx), M√©xico, 10 et 26 janvier 2007.

Traduction : √ ngel Ca√≠do, Comit√© de solidarit√© avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL). Traduction revue par l’√©quipe du RISAL.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).


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