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http://www.risal.info/spip.php?article2198

Entretien avec Rodrigo Granda, FARC-EP
Gu√©rilla en Colombie : la fin et les moyens

Le 24 juillet dernier, √ la Havane, le journal solidarit√©S a obtenu un entretien exclusif avec Rodrigo Granda, membre de la Commission internationale des Forces Arm√©es R√©volutionnaires de Colombie- Arm√©e du Peuple (FARC-EP), enlev√© au Venezuela par la police secr√®te colombienne, incarc√©r√©, puis sorti de prison √ la demande de Nicolas Sarkozy. Il permet de mieux comprendre les positions de ce mouvement politico-militaire tr√®s controvers√© qui combat le r√©gime de l’oligarchie colombienne, soutenu par les Etats-Unis, depuis 43 ans.

6 septembre 2007

— Les FARC se consid√®rent comme un mouvement politico-militaire qui m√®ne une guerre sociale insurrectionnelle contre l’Etat colombien. A ce titre, elles capturent des policiers, des soldats, des officiers et des mercenaires. Elles ont √©galement d√©cid√© de s√©questrer des personnalit√©s civiles repr√©sentatives de l’appareil d’Etat colombien. Enfin, elles ont enlev√© aussi des civils dont la lib√©ration a √©t√© conditionn√©e au payement d’une ran√ßon. Si personne ne peut contester qu’une arm√©e emprisonne des combattants adverses, comment les FARC peuvent-elles justifier l’incarc√©ration de civils ? Ne pensent-elles pas que de telles pratiques tendent √ les isoler de larges secteurs de l’opinion publique colombienne oppos√©s au gouvernement ?

Effectivement, les FARC-EP sont un mouvement politico-militaire usant du juste droit √ la r√©bellion contre un Etat qui pratique une d√©mocratie de fa√ßade. Nous r√©pondons √ une guerre qui nous a √©t√© impos√©e par les hautes sph√®res du pouvoir colombien. Durant des d√©cennies, le terrorisme d’Etat a √©t√© utilis√© comme m√©thode d’extermination contre nous et notre peuple. D√®s lors, et tout le monde le sait bien, une telle guerre a besoin de financement. Ce conflit nous a √©t√© impos√© par les riches de Colombie : ils doivent donc financer cette guerre qu’ils ont eux-m√™mes d√©clench√©e. C’est pour cela que les FARC capturent des personnes, lib√©r√©es en √©change d’une somme d’argent qui est de fait un imp√īt. Cet argent est destin√© au financement de l’appareil de guerre du peuple.

Comme vous le savez, nous parlons de la construction d’un nouveau pouvoir et d’un nouvel Etat. En Suisse, en France, ou aux Etats-Unis, si quelqu’un ne paie pas ses imp√īts, il va n√©cessairement en prison. Le nouvel Etat que nous sommes en train de forger a d√©cid√© le paiement d’un imp√īt pour la paix. Cela signifie que toute personne physique ou morale, de m√™me que les entreprises √©trang√®res qui sont √©tablies en Colombie et r√©alisent des b√©n√©fices sup√©rieurs √ un million de dollars par an, doivent s’acquitter d’un imp√īt pour la paix repr√©sentant 10% de leurs gains. Les d√©biteurs sont inform√©s qu’ils doivent entrer en discussion avec les responsables financiers des FARC et acquitter cette somme. Si ces personnes ne le font pas, elles sont alors arr√™t√©es et emprisonn√©es jusqu’√ ce qu’elles aient effectu√© leur paiement, avec lequel nous assumons les charges du nouvel Etat, construit et dirig√© par les FARC, agissant comme arm√©e du peuple.

Evidemment, au cours des op√©rations militaires, les FARC capturent des officiers, des sous-officiers, des policiers et des soldats - actuellement d√©tenus comme prisonniers de guerre. Dans ces affrontements, il arrive aussi que l’ennemi capture des prisonniers de notre bord qui, apr√®s des jugements sommaires et truqu√©s, purgent des condamnations tr√®s lourdes dans les diff√©rentes prisons du pays. Malheureusement, cela est normal dans le contexte de la guerre. Quoi qu’il en soit, dans un conflit aussi aigu que celui de la Colombie, il est possible que certaines d√©tentions de civils ne soient pas bien vues par la population de mani√®re g√©n√©rale. N√©anmoins, nous consid√©rons qu’en ayant publi√© la loi 002, selon laquelle certaines personnes et entit√©s √©conomiquement puissantes doivent payer l’imp√īt pour la paix, nous les avons d√ »ment avis√©es et qu’elles peuvent entrer en discussion et r√©gler leur situation dans les d√©lais impartis. Si nous obtenons cela, il est indubitable que les arrestations diminueront.

Quant au fait que cela nous √©loigne de la population civile, cela se peut, mais ne va s√ »rement pas √™tre d√©terminant, parce que de larges secteurs de la population colombienne savent parfaitement que g√©n√©ralement, les FARC-EP ne d√©tiennent que des personnes √©conomiquement solvables. Il ne s’agit, en aucune mani√®re, de d√©tenir des gens au hasard. Concernant les prisonniers de guerre, nous les gardons en pr√©vision d’un √©change humanitaire, que nous esp√©rons tr√®s proche. Nous n’oublions pas de tenir compte du fait, qu’en Colombie, la justice et les juges sp√©ciaux imposent de fortes condamnations √ de nombreux gu√©rilleros et gu√©rilleras arr√™t√©s – qui ont eu la chance de ne pas √™tre assassin√©s lors de leur capture – : ces condamnations √©quivalent pratiquement √ des emprisonnements √ vie. Car, dans notre pays, la justice est une justice de classe et s’applique comme telle : ceux qui font usage du juste droit √ la r√©bellion sont condamn√©s comme ¬« terroristes ¬ » ou ¬« auteurs de s√©questration ¬ » : les sentences contre les r√©volutionnaires oscillent entre 40 et 80 ann√©es de prison. Ainsi, l’imp√īt est une n√©cessit√© dict√©e par la situation actuelle de guerre que vit la Colombie. Nous voudrions ne d√©tenir aucune personne, ni civile – m√™me issues des sommets de l’oligarchie -, ni militaire... Mais la confrontation quotidienne dans notre pays impose que les choses se passent de cette mani√®re, et non comme nous le souhaiterions.

— Le financement de la lutte arm√©e d√©pend en large partie de l’imp√īt r√©volutionnaire pr√©lev√© sur la culture de la feuille de coca et sur la production de p√Ęte base, et dans une certaine mesure aussi des enl√®vements contre ran√ßon. Si un processus de paix d√©butait, la gu√©rilla pourrait-elle se passer de ces sources de financement sans mettre en p√©ril son autonomie politique et organisationnelle ? En d’autres termes, n’existe-t-il pas √ l’int√©rieur de votre mouvement des forces qui tendent √ d√©fendre le statu quo par crainte que la d√©mobilisation prive les FARC de sources de revenus d√©cisives et que cela conduise √ leur marginalisation ?

Premi√®rement, il faut dire que les FARC-EP ont toujours √©t√© un mouvement autarcique, c’est-√ -dire qu’elles ont v√©cu de leurs propres ressources et n’ont jamais d√©pendu – ni hier ni aujourd’hui – et ne d√©pendront jamais d’aucun financement d’origine √©trang√®re. Comme FARC-EP, nous avons r√©ussi √ d√©velopper initialement une √©conomie de subsistance avant de d√©velopper des facteurs de production qui permettent le maintien de notre mouvement. Les FARC-EP existaient en Colombie bien avant le d√©veloppement du narcotrafic ou la mise en oeuvre d’une politique logistique de capture syst√©matique de personnes, qui sont des choses conjoncturelles. Avec les ann√©es, les FARC-EP ont diversifi√© leur financement gr√Ęce √ des investissements de tous ordres : dans des op√©rations financi√®res √ l’int√©rieur et √ l’ext√©rieur du pays, dans la production agricole, l’√©levage, la mine, le transport et bien d’autres secteurs productifs.

Il est ind√©niable que la Colombie a √©t√© transfigur√©e par des politiques n√©olib√©rales impos√©es par la terreur, qui ont ruin√© les campagnes, dans un pays producteur de feuilles de coca pour l’√©laboration de la coca√Įne, et cela a oblig√© des milliers et des milliers de familles paysannes pauvres √ tirer leur subsistance de cette √©conomie pour ne pas mourir de faim face √ la destruction de leurs cultures traditionnelles de caf√©, de ma√Įs, de bananes, de sorgho, de coton, etc.

Les FARC-EP sont un mouvement principalement rural et nous sommes en contact direct avec cette r√©alit√©, mais nous n’avons pas les moyens d’obliger les gens √ abandonner ces plantations dites illicites sans leur donner une alternative. Lors du dialogue de el Cagu√°n (1999-2002) [1], le gouvernement de M. Pastrana, √ l’initiative de notre organisation, avait organis√© la premi√®re conf√©rence publique internationale pour le remplacement des cultures dites ¬« illicites ¬ » et la protection de l’environnement. L’Union europ√©enne, le Japon, le Canada, ainsi que l’ONU, le Groupe des pays amis du processus de paix en Colombie et les pays accompagnateurs de ce dialogue ont particip√© √ ces rencontres. Les Etats-Unis avaient √©t√© convi√©s, mais ils ont d√©clin√© cette invitation. A cette occasion, les FARC ont pr√©sent√© un projet viable pour l’√©radication des plantations de feuilles de coca dans les municipes de Cartagena del Chair√° et du Caquet√°, qui vouaient alors quelques 8 000 hectares √ cette activit√©.

Nous aurions voulu obtenir que la communaut√© internationale s’engage en faveur d’une alternative √ la r√©pression et qu’on r√©alise des investissements sociaux dans cette r√©gion afin d’y d√©velopper un ¬« laboratoire exp√©rimental ¬ » en vue de la recherche de solutions pour supprimer ces cultures, qui auraient pu √™tre √©tendues ensuite √ d’autres zones du pays, et si possible du continent : en Equateur, au P√©rou, en Bolivie. Cette proposition est toujours valable. Nous croyons aussi que la l√©galisation de la drogue contribuerait √ la solution du probl√®me. Des √©conomistes comme Friedman et une revue aussi prestigieuse que The Economist le reconnaissent d’ailleurs. Il y a des raisons √ cela : comme il s’agit d’un commerce clandestin, la rotation du capital est impressionnante. Actuellement, on calcule que le produit mondial du narcotrafic repr√©sente 680 milliards de dollars et il n’est pas de crime qui ne soit pas commis pour s’approprier cette √©norme quantit√© d’argent.

Il s’agit tout d’abord d’un probl√®me √©conomique, puis politique, et aussi √©thique, mais si les √©normes profits disparaissaient, l’incitation fondamentale que sont les gains sur investissements dispara√ģtrait et les Etats pourraient contr√īler ce march√©. Quelque chose de semblable √ ce qui est arriv√©, toutes proportions gard√©es, avec la fin de la prohibition aux Etats-Unis √ l’√©poque de la mafia d’Al Capone et Cie, dans les ann√©es 20. Il doit √™tre clair – et nous l’avons d√©montr√© face √ notre nation et √ la communaut√© internationale – que les FARC-EP ne sont en aucune mani√®re des narcotrafiquants et qu’elles ne sont m√™l√©es ni √ la production, ni au transport, ni √ la commercialisation, ni √ l’exportation de narcotiques. Au contraire, nous sommes dispos√©s √ travailler avec la communaut√© internationale et m√™me avec le gouvernement des Etats-Unis √ la solution de ce grave probl√®me.

Notre organisation a impos√© le pr√©l√®vement d’un imp√īt aux acheteurs de p√Ęte de coca qui doivent p√©n√©trer dans les zones o√Ļ ces cultures existent et o√Ļ nous sommes pr√©sents ; et cet imp√īt repr√©sente une forme de contr√īle par rapport aux abus commis √ l’encontre des paysans cultivateurs. Ensuite, nous n’exer√ßons pas de fonctions de police. C’est √ l’Etat colombien de contr√īler ces zones et, jusqu’√ pr√©sent, il a √©t√© incapable de le faire en d√©pit des milliers de millions de dollars investis par le gouvernement des Etats-Unis pour en finir avec ce trafic qui affecte le monde.

De plus, il faut tenir compte du fait que les revenus g√©n√©r√©s par cet imp√īt repr√©sentent une fraction infime des co√ »ts de l’appareil militaire des FARC-EP. En ce qui concerne la d√©tention de personnes, il faut dire que leur produit aide aussi au maintien √©conomique des FARC, mais ce n’est pas d√©cisif. L’objectif ultime des FARC-EP n’est pas le ¬« confort ¬ » de son personnel dirigeant, de sa hi√©rarchie ou de ses combattant-e-s. Pour nous, l’argent est un moyen, quelque chose qui peut contribuer √ la concr√©tisation du but politique et strat√©gique des FARC-EP, soit la prise du pouvoir pour effectuer des changements politiques, √©conomiques, sociaux, √©cologiques et de tout ordre, dont le pays a besoin et qu’il r√©clame. Le financement est donc un moyen pour arriver √ de telles fins. Personne des FARC-EP n’aspire √ devenir multimillionnaire ; c’est l’une de nos grandes diff√©rences avec les narcotrafiquants et les paramilitaires qui cherchent √ s’enrichir personnellement et √ ¬« mener la grande vie ¬ ».

Quant √ une possible d√©mobilisation - √ laquelle vous faites allusion -, cela n’entre pas dans les calculs imm√©diats des FARC-EP. Imaginez-vous que nous n’avons plus aucun contact avec le gouvernement Uribe. Si nous parvenions √ une hypoth√©tique situation d’arr√™t de la guerre et devions passer √ un autre type d’actions, les FARC-EP disposent d’un ¬« plan B ¬ ». Mais nous parlons ici de suppositions, alors que la r√©alit√© est bien diff√©rente.

Enfin, les FARC-EP ne font pas la guerre par plaisir. Nous avons dit que si le cadre politique ambiant change et que les conditions pour mener une politique large, l√©gale, sans crainte de repr√©sailles ou d’assassinats existent, si la voie est ouverte √ une d√©mocratie r√©elle, nous pourrions alors penser √ changer la forme actuelle de confrontation militaire pour r√©pondre √ la nouvelle donne. Durant tout le mandat pr√©sidentiel de M. Uribe, et bien avant, les FARC-EP ont d√ » faire une opposition politique et militaire au r√©gime, parce qu’il n’existait aucune autre mani√®re de pouvoir exprimer notre pens√©e. La bourgeoisie colombienne est une bourgeoisie sanguinaire, r√©trograde, qui ne comprend que le langage des armes. Si nous n’avions pas r√©pondu √ l’agression, elle nous aurait d√©j√ marqu√©s au fer rouge et encha√ģn√©s, comme √ l’√©poque de l’esclavage...

— Les r√©centes mobilisations de masse contre la violence et les s√©questrations ont fait porter la responsabilit√© aussi bien sur le gouvernement que sur les insurg√©s. Ces mobilisations ne repr√©sentent-elles pas un revers pour la gauche, dans la mesure o√Ļ Alvaro Uribe a su en tirer parti pour d√©tourner l’attention du public par rapport √ son implication dans les scandales de la parapolitique ?

Comme vous le dites vous-m√™me, ces mobilisations ont le sens d’un rejet de la violence, et plus particuli√®rement de la violence officielle et paramilitaire. Le peuple colombien est bien s√ »r fatigu√© de l’affrontement militaire, mais quel peuple ne le serait pas apr√®s 40 ans de guerre impos√©s par le r√©gime en place. M. Alvaro Uribe a essay√© de capitaliser un mouvement auquel ont pris part des secteurs populaires tr√®s proches des FARC-EP, et m√™me des membres de notre organisation. On pouvait voir dans ces mobilisations des pancartes exigeant l’√©change humanitaire des prisonniers, la recherche du dialogue pour une issue politique au conflit social et arm√© que vit le pays. Si vous analysez les bulletins de la presse, de la radio ou de la t√©l√©vision, vous constaterez que la plus grande part des √©ditorialistes du pays ont critiqu√© l’opportunisme politique du gouvernement. Il faut en outre rappeler que dans la ville de Cali, il y a eu un affrontement public entre le ministre de l’Int√©rieur et l’un des parents des 11 d√©put√©s tu√©s lors de la tentative manqu√©e de sauvetage militaire, ordonn√©e par le gouvernement, le 18 juin 2007. Enfin, il n’est pas certain que le pr√©sident Uribe ait capitalis√© ces mobilisations. Au contraire, les derniers sondages d’opinion effectu√©s apr√®s cet √©v√©nement montrent que l’image de M. Uribe est us√©e et ¬« en chute libre ¬ », et ceci pour la premi√®re fois depuis son accession √ la pr√©sidence [2002].

Quant au probl√®me de la parapolitique [2], il a √©t√© d√©nonc√© depuis plus de vingt ans par le journal Voz, l’organe du Parti communiste de Colombie, par les FARC-EP et par des d√©mocrates de tout le pays. N√©anmoins, l’Etat colombien a toujours ignor√© ces d√©nonciations. Il y a un an et demi, j’ai eu l’occasion de parler - dans la prison de haute s√©curit√© de Combita, o√Ļ j’√©tais alors d√©tenu - avec le responsable pour la paix du gouvernement Uribe, le docteur Luis Carlos Restrepo. Durant cette conversation, nous avons abord√© plusieurs th√®mes : j’ai pu entre autres lui d√©montrer que la politique de ¬« s√©curit√© d√©mocratique ¬ » impos√©e par le pr√©sident et le Plan Colombie avaient √©chou√©. Il m’a r√©pondu : ¬«  Ecoutez Monsieur Granda, l’Etat colombien vous a certainement combattus avec des m√©thodes non orthodoxes... ¬ ». Ces m√©thodes dont parlait Restrepo sont pr√©cis√©ment la parapolitique et le paramilitarisme, parce que cette mani√®re de faire a √©t√© froidement calcul√©e pour la Colombie. C’est l’une des formes d’expression du fascisme, gr√Ęce auxquelles les monopoles financiers, le secteur industriel et les grands propri√©taires terriens ont b√©n√©fici√© de l’ensemble de la recomposition √©conomique du pays, provoqu√©e par la globalisation et les privatisations qui l’accompagne. Les affaires et les gains effectu√©s par ces secteurs ont √©t√© extraordinaires. Ce qui reste √ privatiser en ce moment est r√©duit, ce qui nous indique que la p√©riode de mise en œuvre la plus brutale du projet n√©olib√©ral en Colombie est, dans une certaine mesure, d√©j√ derri√®re nous, puisqu’il ne reste aucune entreprise publique d’importance √ vendre aux transnationales. C’est pour cette raison qu’ils tentent maintenant de d√©monter ces appareils de mort qu’ils avaient mis en place comme appui militaire √ leur projet fascisant d’imposition du n√©olib√©ralisme.

Dans ce sens, nous pourrions faire une comparaison avec le Chili du g√©n√©ral Pinochet. Rappelez-vous que les politiques n√©olib√©rales ont commenc√© √ √™tre impos√©es au continent apr√®s le coup d’Etat de 1973 au Chili. Ce coup d’Etat a pratiquement liquid√© la r√©sistance populaire de la classe ouvri√®re, des classes moyennes et de la paysannerie ; il a impos√© la discipline sociale des monopoles, c’est-√ -dire le fascisme au service du n√©olib√©ralisme, qui a utilis√© la terreur dans notre Am√©rique pour imposer son projet √©conomique et son id√©ologie politique. Maintenant, en Colombie, l’establishment est secou√©, parce que les institutions et les hommes qui les composent, sont impliqu√©s dans la crise √ laquelle ils ont conduit la nation. La Colombie est l’un des pays avec le plus haut niveau de corruption √ l’√©chelle mondiale. On dirait que les institutions colombiennes on √©t√© cr√©√©es pour prot√©ger toutes les formes de corruption. C’est pour cette raison que l’establishment, pour imposer ses politiques n√©olib√©rales, a jet√© par-dessus bord tout sens √©thique en politique, et maintenant il re√ßoit et paye la facture de son ¬« mariage ¬ » avec un narco-paramilitarisme cr√©√© pour √©liminer la gauche r√©volutionnaire √ n’importe quel prix. Ce mod√®le et ce projet fascistes pour la Colombie ont √©chou√©. Lorsque d√©ferle la mar√©e des d√©nonciations, le pr√©sident tente √©videmment d’√©viter tout d√©bat public et cr√©e des √©crans de fum√©e : la r√©√©lection, le r√©f√©rendum, la coupe du monde de football, etc., afin de distraire l’opinion publique nationale. Mais les scandales et la corruption r√©gnante en Colombie sont d’une telle ampleur, qu’aucun de ces shows publicitaires ne r√©ussira √ d√©tourner l’attention de l’aspect fondamental : la corruption impos√©e par la mafia, le paramilitarisme et le narcotrafic - qui sont la m√™me chose – en faveur d’un gouvernement qui est un gouvernement mafieux qui pratiquent une narco-d√©mocratie.

— L’Arm√©e de lib√©ration nationale (ELN, Ej√©rcito de Liberaci√≥n Nacional) a d√©cid√© r√©cemment de d√©poser les armes. Dans quelle mesure, cette d√©cision affaiblit-elle la lutte arm√©e des FARC, vu que d√©sormais l’Etat colombien, le paramilitarisme et les Etats-Unis pourront concentrer tous leurs efforts pour vous combattre ?

Il faut relativiser l’impact de la lutte contre-insurrectionnelle que nous vivons aujourd’hui, de la part du gouvernement colombien et des Etats-Unis. Pratiquement, depuis le d√©but du Plan Colombie, les FARC-EP ont r√©sist√© seules √ ces op√©rations. Il est ind√©niable que l’Etat colombien n’a jamais combattu militairement le paramilitarisme. Les op√©rations militaires dans des zones o√Ļ op√®rent les camarades de l’ELN ont √©t√© minimes ; dans une certaine mesure, la responsabilit√© et le poids fondamental des op√©rations men√©es par l’arm√©e colombienne et les gringos ont √©t√© support√©s par notre organisation. Vous devez vous souvenir qu’en ce moment, la Colombie est le troisi√®me pays b√©n√©ficiaire de l’aide militaire nord-am√©ricaine, apr√®s Isra√« l et l’Egypte. Dans la premi√®re √©tape du Plan Colombie, les √‰tats-Unis ont investi 7,5 milliards de dollars et l’Etat colombien a impos√© un imp√īt de guerre de 12 % (qui a √©t√© major√© cette ann√©e de 8 %). M√™me ainsi, toutes les op√©rations du Plan Colombie et celle qui ont suivi ont √©chou√© face √ la r√©sistance et √ la contre-offensive des FARC-EP.

Il est donc tr√®s relatif de penser que l’ennemi puisse nous mettre en d√©route, bien qu’il braque toutes ses batteries sur nous. Notre histoire le d√©montre depuis l’√©poque de notre naissance √ Marquetalia (1964) : rappelons que 16 000 militaires furent d√©ploy√©s dans cette r√©gion contre le groupe fondateur des FARC, form√© de quarante-six hommes et de deux femmes d’origine paysanne. A ce moment, il n’y avait aucun autre mouvement insurg√© dans le pays. Le poids de cette offensive contre les zones d’autod√©fense paysanne - d√©nomm√©e ¬« Op√©ration LASO ¬ » [Latinoamerican Security Operation] - retomba naturellement sur les FARC-EP.

Nous croyons que dans cette nouvelle p√©riode, une limite a √©t√© atteinte dans les actions militaires des troupes gringas, mercenaires et de l’arm√©e colombienne. Nous parlons actuellement de leur d√©clin. Il faut dire que dans les hautes sph√®res du gouvernement colombien et dans les couloirs du Pentagone, on parle de l’√©chec retentissant du Plan Colombie, du Plan Patriota [3], du Plan Consolidation et du Plan Victoria(2002-2007). Il est impossible pour les gringos et l’Etat colombien de remporter une victoire militaire sur un mouvement arm√© qui, comme le n√ītre, m√®ne la lutte depuis quarante-trois ans, et qui dispose d’une large exp√©rience, tant au niveau de ses commandant-e-s que de ses combattant-e-s. Il faut dire qu’il s’agit d’une exp√©rience quasi unique en Am√©rique latine et dans le monde. Vous pouvez constater qu’en ce moment, il n’y a aucun autre grand plan ou ¬« op√©ration militaire ¬ » dans l’h√©misph√®re occidental, qui ait l’envergure et les caract√©ristiques des op√©rations men√©es dans le centre et le sud de la Colombie et pratiquement sur tout le territoire national.

Nous avons d√ » vraiment livrer une guerre seuls. Auparavant, il existait le ¬« camp socialiste ¬ », la solidarit√© internationale, et nous avons d√ » ¬« danser avec la plus laide ¬ » (pour utiliser une expression populaire colombienne un peu machiste), mais nous avons vu que seuls, nous pouvions aussi affronter et vaincre l’ennemi. Pour nous, c’est une obligation et notre apport solidaire aux peuples opprim√©s du monde. La combinaison de toutes les formes de lutte de masses va nous assurer la victoire dans un futur proche. Il ne reste plus d’autre alternative √ l’Etat colombien que d’accepter son incapacit√© √ mettre en d√©route les insurg√©-e-s, ainsi que l’√©chec de son projet fasciste, qui a utilis√© la terreur d’Etat comme arme fondamentale, et de chercher un accord pour que nous puissions entamer une discussion et trouver une issue politique n√©goci√©e √ ce long conflit social et arm√© que vit notre pays.

Quant au d√©sarmement de l’ELN, je l’apprends... Car je sais que l’ELN n’a pas d√©pos√© les armes. Je ne peux pas me prononcer sur les d√©cisions de l’ELN. C’est une organisation souveraine, une organisation de gu√©rilla qui combat depuis des ann√©es et qui, d’apr√®s ce que je sais, n’a jusqu’ici pas livr√© une seule cartouche.

— Les FARC sont n√©es d’un mouvement de paysans pauvres, qui constituent toujours le noyau principal de leur base sociale. Les FARC ont-elles √©t√© capables depuis lors de repenser leur r√©orientation strat√©gique √ la lumi√®re de l’urbanisation extr√™mement rapide de la Colombie ? En d’autres termes, comment les FARC s’adressent-elles aux masses urbaines paup√©ris√©es qui subissent les constantes attaques des paramilitaires, et la r√©pression exerc√©e par l’Etat colombien ?

Je vous disais √ l’instant que les FARC-EP sont une organisation politico-militaire. La lutte que m√®nent les FARC-EP n’est pas un affrontement d’appareils, c’est-√ -dire entre l’appareil militaire de l’Etat colombien et celui des FARC-EP proprement dit.

De mani√®re g√©n√©rale, si on analyse l’√©volution du comportement des Etats bourgeois, on observe que ceux-ci ont diverses mani√®res de mettre en œuvre ce qu’ils appellent ¬« la d√©mocratie repr√©sentative ¬ », et qu’ils combinent √ peu pr√®s toutes les formes de lutte pour exploiter les peuples. Les gringos appellent cela ¬« la carotte et le b√Ęton ¬ », qu’ils pratiquent de la mani√®re suivante : s’ils consid√®rent que les masses sont dociles, ils les laissent d√©velopper certaines formes limit√©es de d√©mocratie pendant un certain temps ; s’ils consid√®rent que ces masses se sont radicalis√©es, ils font descendre les troupes dans la rue et r√©priment. Mais s’ils constatent que ces mouvements de masse se radicalisent encore, ils recourent au terrorisme d’Etat et massacrent leurs opposant-e-s et exterminent des organisations de masse. C’est la terreur au niveau le plus effrayant, qu’ont connu tous les pays de notre Am√©rique dans le pass√© r√©cent et qui perdure encore en Colombie.

De ce point de vue, il est l√©gitime que les mouvements r√©volutionnaires de Colombie et du monde emploient toutes les formes de lutte de masse pour arriver aux changements r√©volutionnaires dont la soci√©t√© a besoin √ un moment de son d√©veloppement. Nous n’avons pas proclam√© la lutte arm√©e par d√©cret. Elle ne peut d’ailleurs pas l’√™tre, pas plus que par la volont√© de tel ou tel personne ou parti. La lutte arm√©e na√ģt de la n√©cessit√© imp√©rieuse de d√©fendre des int√©r√™ts de classe √ un moment donn√©, lorsque les Etats bourgeois ferment toute possibilit√© de d√©mocratie et d’expression dont peuvent b√©n√©ficier les masses.

En Colombie, malheureusement, l’histoire a confirm√© ce que je viens d’affirmer : les FARC-EP, √ la recherche d’une r√©conciliation nationale en 1982, sont entr√©es en dialogue avec le pr√©sident de l’√©poque Belisario Betancur. On est parvenu alors √ signer les accords de La Uribe [1984]. Comme corollaire √ ces accords a √©t√© fond√© le large mouvement appel√© Union patriotique (UP). Lorsque ce mouvement est apparu dans la vie politique nationale, il a b√©n√©fici√© d’un sentiment de sympathie de la part des habitant-e-s de la campagne et des villes, des classes moyennes, des √©tudiant-e-s, etc. Autrement dit, c’√©tait un mouvement qui rassemblait des secteurs tr√®s divers. Lorsque celui-ci a commenc√© √ se d√©velopper, la bourgeoisie a paniqu√© et entam√© son extermination planifi√©e et syst√©matique : en premier lieu celle de ses dirigeant-e-s, ensuite de ses militant-e-s. Tout ceci a conduit au g√©nocide politique le plus aberrant qu’ait connu l’Am√©rique latine. De cette exp√©rience, mise en √©chec par le terrorisme d’Etat, les FARC-EP ont beaucoup appris ; elles ne sont pas dispos√©es √ r√©p√©ter la m√™me histoire.

Nous avons produit un effort important du fait de la cr√©ation et du d√©veloppement de mouvements et d’organisations populaires et politiques au niveau national. Nous faisons un effort consid√©rable pour la construction du Parti communiste clandestin de Colombie, qui doit √™tre clandestin parce que nous avons d√©j√ fait l’exp√©rience de plus de cinq mille morts avec l’UP. Nous construisons √©galement le Mouvement bolivarien pour une nouvelle Colombie, auquel tout un chacun peut participer. Ce mouvement n’a pas de statuts, les gens peuvent se r√©unir en petits groupes pour √©viter les coups de l’ennemi ; personne ne doit faire r√©f√©rence √ son activisme politique, et ses formes d’expression sont clandestines. A travers ces structures organisationnelles, il est possible de participer au mouvement estudiantin, ouvrier, paysan, populaire… mais les FARC-EP construisent aussi les Milices bolivariennes, qui agissent dans les campagnes, aux alentours des grandes villes et √ l’int√©rieur de ces derni√®res.

Les FARC-EP consid√®rent que la r√©volution en Colombie doit d√©boucher en partie sur des formes d’insurrection urbaine, peut-√™tre analogues √ celles qui se sont d√©velopp√©es au Nicaragua √ l’√©poque (que l’on se souvienne des batailles de Managua, Masaya, Estel√≠, Le√≥n, pour n’en citer que quelques-unes), qui furent des actions de gu√©rilla et d’insurrection populaire combin√©es qui, dans leur ensemble, ont fait tomber la dictature de Somoza.

Nous faisons un effort tr√®s important en direction du mouvement syndical, estudiantin, des classes moyennes urbaines, des travailleurs-euses informels, du mouvement communal, coop√©ratif, des p√®res de famille. C’est-√ -dire que nous essayons de tout ramener √ des formes d’organisation simple, afin de favoriser du dehors la conscience politique et pratique de la n√©cessit√© des changements dont le pays a besoin, davantage encore d√®s lors que les cons√©quences d√©sastreuses des politiques n√©olib√©rales non seulement radicalisent les masses urbaines, mais aussi, paradoxalement, les rapprochent et les allient dans la luttes.

En Colombie, les FARC-EP sont int√©ress√©es par la construction d’un nouveau gouvernement de r√©conciliation et de reconstruction nationales, large et d√©mocratique, sans exclusives, auquel puissent participer tous les secteurs de la vie politique nationale qui souhaitent sortir le pays de l’ab√ģme dans lequel il se trouve pour le mettre en situation d’affronter les d√©fis du 21e si√®cle avec beaucoup d’esp√©rance, d’optimisme et en nous pla√ßant √ l’avant-garde des nations d√©mocratiques et r√©volutionnaires du monde.

— Quels sont pour les FARC les mouvements sociaux urbains dont le d√©veloppement para√ģt strat√©giquement essentiel dans ce processus ?

Dans les villes, nous travaillons essentiellement en direction des secteurs industriels. Nous travaillons √©galement au sein du mouvement coop√©ratif, avec les collectifs d’action communale dans les quartiers, avec des associations de l’√©conomie informelle, qui se sont multipli√©es au cours des derni√®res ann√©es en raison des politiques n√©olib√©rales. Nous accordons aussi beaucoup d’importance au probl√®me des femmes et de la jeunesse en g√©n√©ral. En cons√©quence, nous disposons d’une repr√©sentation dans tous ces secteurs. Nous agissons de mani√®re consciencieuse pour leur donner un caract√®re organisationnel et les orienter vers la lutte politique. En m√™me temps, ce travail nourrit, par ses exp√©riences et ses formes d’affrontement avec la r√©pression, notre propre action politique. Bien que les FARC soit n√©es comme un mouvement essentiellement paysan et que cette base sociale se maintienne dans sa composition actuelle, il est √©galement vrai qu’il y a d’autres secteurs de la soci√©t√© qui nous accompagnent dans la lutte. Parmi les gens li√©s aux FARC-EP, on trouve des secteurs des classes moyennes et professionnelles, techniques et sup√©rieures, mais aussi des professions lib√©rales, des pr√™tres, des gens des milieux de la culture et de l’art populaire dans toutes ses expressions. C’est un changement qui s’est op√©r√© au cours de ces derni√®res ann√©es. Nous soulignons la participation des femmes dans nos rangs : elles repr√©sentent aujourd’hui 43% des forces de la gu√©rilla.

— On dit que les FARC ne se sont pas toujours montr√©es capables de permettre concr√®tement, dans les r√©gions sous leur contr√īle, le d√©veloppement d’une soci√©t√© civile organis√©e de mani√®re autonome en fonction des diff√©rents int√©r√™ts qui la traversent (coop√©ratives, syndicats, associations diverses, minorit√©s indig√®nes, etc.). Cette attitude ne r√©v√®le-t-elle pas un projet de soci√©t√© autoritaire fond√© exclusivement sur les capacit√©s et les comp√©tences d’une sorte de parti-Etat ?

(Rires…) Je ne sais pas √ quoi vous vous r√©f√©rez avec cette question. Je ne sais pas non plus quand nous avons eu sous notre contr√īle une quelconque partie du territoire national. Ceci n’est encore jamais arriv√© jusqu’√ pr√©sent. En Colombie, nous ne menons pas une guerre de position. Nous sommes une arm√©e de gu√©rillas mobiles. Lorsque nous sommes pour un temps dans certaines r√©gions, nous d√©veloppons la d√©mocratie directe d’une fa√ßon in√©dite. Plus encore, je crois que les FARC-EP sont beaucoup plus d√©mocratiques que certains Etats ou d√©mocraties. Nous disposons, comme organe de d√©cision des FARC-EP, de la conf√©rence nationale des gu√©rilleros, qui se r√©unit tous les quatre ans (ou un peu plus, selon l’√©tat de la guerre). Les postes de commandement, sans exception, sont d√©cid√©s au vote de tous les gu√©rilleros. Autrement dit, il n’y a pas de nomination par d√©cret. C’est au travers du vote populaire, au travers du vote des membres des FARC-EP, que se vit la d√©mocratie et que se r√®glent les questions de hi√©rarchie √ l’int√©rieur du mouvement gu√©rillero, en collaboration avec les communaut√©s.

Le cas le plus significatif a √©t√© celui de San Vicente del Cagu√°n, dans le centre-sud du pays, pendant la p√©riode du d√©sengagement et du dialogue, entre 1999 et 2002. L√ , nous nous sommes install√©s pendant trois ans, et nous avons oeuvr√© avec les communaut√©s dans le cadre d’actions civiles et militaires. Ensemble, la population civile et le groupe de gu√©rilleros, nous avons construit, en travaillant en commun, des ponts, des routes, des √©coles, des h√īpitaux, des chemins vicinaux, et plusieurs fleuves, rivi√®res et ruisseaux fortement pollu√©s ont pu √™tre r√©habilit√©s. D’autre part, les FARC-EP ont √©mis des r√®glements en mati√®re √©cologique (chasse, p√™che, √©lagage et exploitation du bois, protection des arbres indig√®nes), et tout ceci s’est fait avec la participation de la communaut√©. Par exemple, pour la construction d’une route, 100 √ 200 collectifs d’action communale de toute la r√©gion se sont r√©unis, et l√ , par votation populaire, ils ont d√©termin√© qui allait travailler, comment, et avec quel appui √©conomique et logistique. On faisait ensuite les comptes et on les pr√©sentait aux masses pour qu’elles analysent la finalit√© de chaque investissement. √‡a, c’est la d√©mocratie participative et ouverte, une vraie d√©mocratie de masse comme n’en a jamais connu le pays. C’est l’exp√©rience que nous avons faite.

L’autoritarisme ne fait pas partie des principes des FARC-EP. Certes, nous d√©fendons des principes, et sur ces principes nous ne c√©dons pas. Nous avons notre propre vision de ce que doit √™tre la d√©mocratie. La d√©mocratie doit √™tre ouverte et la plus directe possible. C’est-√ -dire une d√©mocratie de masse comme forme permettant de d√©finir et de d√©battre des grands probl√®mes. C’est tr√®s simple : si dans une communaut√©, il y a 100 personnes, pourquoi 10 devraient-elles d√©cider ? Pour nous, ce sont ces 100 personnes qui ont le pouvoir de prendre la d√©cision. On parle d’une d√©mocratie repr√©sentative en Colombie, parce qu’il y a des √©lections, mais, en r√©alit√©, ces sc√©l√©rats qui vont au S√©nat ou √ la Chambre des repr√©sentants ne sont en aucune mani√®re des repr√©sentants authentiques des communaut√©s. Ce sont des gens qui arrivent l√ du fait de leur richesse, par le client√©lisme et les escroqueries auxquelles ils soumettent notre peuple. Par cons√©quent, comme vous le voyez, il est important de clarifier le type de d√©mocratie dont on parle, ce que nous entendons, nous FARC-EP, par d√©mocratie, et ce que vous entendez vous, en Europe, par ce terme. Je consid√®re que les FARC-EP sont une organisation d√©mocratique qui exerce la d√©mocratie dans les domaines dans lesquels elle travaille. Nous sommes en faveur de la d√©mocratie directe la plus large et la plus participative possible. Une d√©mocratie exerc√©e pour et par les majorit√©s et non une d√©mocratie de fa√ßade, une d√©mocratie pour un groupe restreint de privil√©gi√©s. Ce type de ¬« d√©mocratie ¬ » ne nous plait pas et nous n’allons pas la pratiquer. Je vous ai dit que dans les FARC-EP nous pr√©f√©rions organiser les masses dans toutes sortes de collectifs qui leur permettent de d√©fendre leurs int√©r√™ts. Ceci est le secret de la survie des FARC-EP au coeur d’un conflit aussi complexe que celui de la Colombie.

— Les FARC sont fr√©quemment critiqu√©es, y compris par des forces de gauche, pour l’usage de m√©thodes ¬« exp√©ditives ¬ » en leur sein : c’est le cas des ex√©cutions de d√©serteurs, de l’envoi de militant-e-s ¬« d√©moralis√©-e-s ¬ » pour accomplir des missions suicides, de l’obligation faite aux combattantes enceintes d’avorter, etc. Il n’y a pas de doutes que les FARC sont engag√©es dans une lutte arm√©e tr√®s dure, mais de telles m√©thodes ou pratiques ne mettent-elles pas en question les droits individuels des combattants ou la libert√© de discussion au sein de la gu√©rilla, r√©v√©lant ainsi une forme d’organisation politique tr√®s verticale dans la tradition stalinienne ?

Votre question montre que l’on sait tr√®s peu de choses sur les FARC-EP et qu’on se fait ainsi l’√©cho, peut-√™tre inconsciemment, de la propagande du r√©gime (le r√©gime oligarchique colombien et son alli√© les Etats-Unis). C’est l’ennemi qui affirme que nous sommes organis√©s de mani√®re verticale, que nous r√©solvons tous les probl√®mes d’une fa√ßon exp√©ditive, comme vous l’√©voquez dans votre question.

Nous utilisons des m√©thodes politiques pour r√©soudre tous les probl√®mes qui apparaissent √ l’int√©rieur des FARC-EP. Initialement, les nouveaux combattant-e-s suivent une √©cole de formation de six mois, o√Ļ les documents qui sont √©tudi√©s sont essentiellement nos statuts, les normes de commandement et le r√©gime de discipline. Si l’aspirant-e se rend compte qu’il ne peut pas, pour des raisons physiques ou morales, mettre en œuvre ces normes, il peut retourner chez lui sans probl√®me, parce que jusqu’√ ce moment, il ne conna√ģt rien ni personne de plus que les gens qui, comme lui, ont assist√© clandestinement au cours de formation initiale. Une fois pass√© ce niveau, la personne contracte un engagement, et lorsqu’on int√®gre les FARC-EP, c’est pour la vie, c’est-√ -dire jusqu’au triomphe de la r√©volution et √ la construction d’une nouvelle soci√©t√©.

Nous ne disposons pas d’un service militaire obligatoire, ni d’ailleurs volontaire. L’int√©gration aux FARC-EP suppose l’implication compl√®te dans la formation politique et militaire sur la base d’une adh√©sion consciente. N’oublions pas que l’on trouve des gens pour manipuler des armes partout, mais des gens pour comprendre la politique, la lutte des classes et les changements sociaux, dans une soci√©t√© comme la n√ītre, c’est bien plus difficile. Cet ensemble de capacit√©s, dont le d√©veloppement est dans notre int√©r√™t, n√©cessite et exige une formation permanente et √ long terme.

Il n’est pas vrai, par cons√©quent, que nous utilisions le peloton d’ex√©cution ou que nous nous livrions √ des ex√©cutions extrajudiciaires. Nous n’avons pas √ le faire, parce qu’il y a dans nos statuts bien des mani√®res de sanctionner les ruptures de la discipline de notre organisation. L’ex√©cution n’est envisag√©e que pour les tra√ģtres et les infiltr√©s qui travaillent consciemment pour l’ennemi. C’est la mesure la plus grave qui s’applique dans les FARC-EP. Pour le reste, toute situation se r√©sout par la critique et l’autocritique sur la base des principes du marxisme-l√©ninisme qui sont partie int√©grante de notre conception de la r√©volution.

Le reste, au m√™me titre que ce qui est contenu dans votre question, rel√®ve d’une campagne diffamatoire qui cherche √ transformer les FARC en un mouvement sans discipline, sans hi√©rarchie, sans mandats de commandement reconnus. Et, dans ces conditions, une organisation militaire ne peut pas subsister. Il y a un adage qui dit : ¬« Soit la discipline est mise en œuvre, soit la milice dispara√ģt ¬ ».

En ce sens, il serait absurde de penser que nous pourrions envoyer des personnes d√©moralis√©es, avec des probl√®mes psychiques, ou sans qualifications politico-militaires suffisantes, accomplir des missions. Il s’agit d’une guerre ! Qui pourrait commettre une telle erreur ? Bien au contraire, √ l’int√©rieur des FARC-EP, la participation √ des missions constitue une forme de reconnaissance du bon travail ; elle est un encouragement et un honneur pour les combattant-es. Dans les FARC-EP, on pr√©conise une participation consciente et, pour cela, la valeur des combattant-e-s en mesure de participer √ chacune des actions de guerre, ou aux missions sp√©ciales que les FARC-EP d√©cident, est √©tudi√©e √ l’avance par les commandant-e-s.

Pour ce qui est des femmes dans la gu√©rilla, elles sont libres. Pour la premi√®re fois, une organisation de gauche et un mouvement r√©volutionnaire envisagent la femme comme une personne absolument libre et √©gale √ l’homme, qui assume les m√™mes responsabilit√©s, les m√™mes t√Ęches et a les m√™mes droits. Depuis sans doute l’√©poque du matriarcat, la gu√©rilla est aujourd’hui le lieu o√Ļ la femme commence √ tenir le r√īle qu’historiquement elle a perdu, ce qui fut la d√©faite la plus grande qu’ait subi le genre f√©minin dans l’histoire de l’humanit√©. A propos du probl√®me de la grossesse dans les FARC-EP, les gu√©rilleras savent d’avance que dans le contexte de guerre qu’elles vivent, elles ne peuvent tomber enceinte. A l’int√©rieur de notre organisation, nous avons mis en œuvre un travail √©ducatif de diffusion de l’information et de pr√©vention pour que les femmes connaissent bien les m√©canismes de la procr√©ation, ainsi que les mani√®res d’√©viter la grossesse et/ou les maladies sexuellement transmissibles.

Parfois, par erreur ou accident, se produisent des cas involontaires de grossesse, mais compte tenu des normes et des conditions objectives de la vie dans un environnement combattant, la grossesse est interrompue, en g√©n√©ral √ la demande de la combattante elle-m√™me. Dans ces cas, l’interruption s’effectue dans des conditions hygi√©niques d’asepsie, avec des m√©decins qualifi√©s, et en prenant les mesures pour √©viter tout risque pour leurs vies. Dans beaucoup de pays, l’interruption de la grossesse est l√©galis√©e et fait partie de certaines constitutions du monde, mais on nous a toujours reproch√© notre arbitraire suppos√© sur ce th√®me et on nous a diabolis√©s. N’y a-t-il pas ici une double morale ? Sachez que pour les FARC-EP, les valeurs familiales (tr√®s importantes pour la soci√©t√© colombienne) constituent un fondement de la conception de la nouvelle soci√©t√© que nous voulons construire. Mais nous vivons une √©tape qui ne facilite pas le d√©veloppement de cette partie importante de la vie.

Il est r√©v√©lateur que, malgr√© toute cette propagande contre notre organisation, la pr√©sence f√©minine dans les rangs des FARC-EP soit actuellement de l’ordre de 43%. Les gu√©rilleras des FARC sont de vraies amazones dans la guerre, ou comme dirait Simon Bolivar en se r√©f√©rant √ ces valeureuses guerri√®res romaines, elles sont de v√©ritables ¬« lumi√®res ¬ ». Hors de la guerre, nos camarades femmes ont un comportement tr√®s f√©minin. Au combat, elles sont aussi aguerries que les hommes. Elles nous donnent des le√ßons d’honn√™tet√©, d’abn√©gation, de sacrifice, de fraternit√© et d’h√©ro√Įsme… Comment pourrions-nous maltraiter ces camarades, qui prennent une part fondamentale √ la lutte pour le triomphe de la r√©volution…

— Qui est responsable de la mort des onze d√©put√©s colombiens d√©tenus par les FARC ? Comment est-il possible que ces onze otages se soient trouv√©s ensemble au m√™me endroit ? Pensez-vous qu’il s’agisse d’une op√©ration d√©lib√©r√©e de l’Etat colombien pour lancer une vaste campagne politique contre la gu√©rilla des FARC ?

Cela fait un certain temps que les FARC-EP avertissaient l’opinion publique nationale et internationale du fait que les op√©rations de sauvetage de prisonniers par l’arm√©e √©taient exag√©r√©ment risqu√©es pour la vie des otages qu’elles d√©tenaient. C’est pour cela que les FARC-EP ont indiqu√© que la responsabilit√© de la mort des onze d√©put√©s du Valle del Cauca, le 18 juin 2007, incombait essentiellement √ ceux qui ont donn√© l’ordre et tent√© de les lib√©rer par la force. Le premier responsable est Monsieur Uribe.

Vous expliquer pourquoi ils √©taient ensemble serait me livrer √ des sp√©culations, parce que je me souviens qu’√ cette date, je venais tout juste de quitter la prison de La Dorada. Concernant la mort des onze d√©put√©s, il faut dire qu’indiscutablement, il s’agit d’un plan minutieusement pr√©par√© tant politiquement que militairement et sur le plan de la propagande. Le gouvernement de Uribe a d√©marr√© son plan en parlant de la possibilit√© de faire sortir de prison un certain nombre de prisonniers des FARC-EP, sur lesquels personne n’avait rien demand√©. Nous avons toujours cherch√© √ obtenir un √©change humanitaire de prisonniers bilat√©ral FARC-EP/gouvernement. C’est alors que Uribe a rel√Ęch√©, de fa√ßon totalement unilat√©rale, certains combattants des FARC-EP. Cette action, √ mon sens, √©tait li√©e √ la pr√©paration en secret d’une action de plus grande envergure dans les montagnes colombiennes. Il s’agissait pr√©cis√©ment du sauvetage des douze d√©put√©s par un groupe de sp√©cialistes compos√© d’agents de la CIA, de mercenaires anglais et isra√©liens et de commandos de l’arm√©e colombienne.

Le projet √©tait sans doute celui-ci : pendant que ce groupe apparaissait comme lib√©rant avec succ√®s les douze d√©put√©s, Uribe remettrait en prison les prisonniers rel√Ęch√©s et commencerait un travail politique √ l’int√©rieur et √ l’ext√©rieur du pays visant √ d√©montrer que les interventions directes seraient dor√©navant le moyen le plus indiqu√© pour obtenir la lib√©ration des personnes contr√īl√©es par les FARC-EP, fermant ainsi tout espoir d’√©change humanitaire et toute possibilit√© de dialogue. Le r√©sultat de cette op√©ration et d’autres op√©rations analogues nous conduit √ penser que les tentatives de lib√©ration du type ¬« Ambassade de Lima ¬ » [1996-1997] ou ¬« Op√©ration Entebbe ¬ » [1976] ne peuvent √™tre men√©es √ bien dans les for√™ts colombiennes. Ce qui s’impose inexorablement en Colombie, c’est l’√©change humanitaire entre le gouvernement et les FARC-EP, comme pr√©ambule √ une possibilit√© de dialogue ouvrant la voie √ la paix et la justice sociale. Esp√©rons que nombre de vos lecteurs, la communaut√© internationale, les Etats, les gouvernements, les partis, les organisations sociales, religieuses, humanistes et de gauche pourront contribuer √ cette qu√™te afin de permettre un √©change humanitaire, et que cela sera utile pour √©tablir une forme de dialogue en vue d’une issue au conflit social et arm√© que nous vivons en Colombie.

Questions posées par Jean Batou. Entretien mené par un envoyé spécial de la rédaction.

Notes:

[1[NDLR] Dialogues et processus de paix dans la zone démilitarisée de El Caguan.

[2[NDLR] Consultez √ ce propos le dossier ¬« parapolitique et paramilitarisme ¬ » sur le site du RISAL : http://risal.collectifs.net/spip.ph....

[3[NDLR] En plus des op√©rations de lutte contre la drogue du Plan Colombie, les militaires colombiens ont aussi mis en oeuvre le Plan Patriota soutenu par les Etats-Unis, une op√©ration de grande envergure de contre- insurrection qui a pour but de prendre le contr√īle des r√©gions contr√īl√©es par les FARC dans le Sud et l’Est de la Colombie.


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Source : revue solidarit√©S, (http://www.solidarites.ch/), Gen√®ve, ao√ »t 2007.

Traduction : revue solidarit√©S.

Les opinions exprimťes et les arguments avancťs dans cet article demeurent l'entiŤre responsabilitť de l'auteur-e et ne reflŤtent pas nťcessairement ceux du Rťseau d'Information et de Solidaritť avec l'Amťrique Latine (RISAL).