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Des Cara√Įbes √ l’Afghanistan, en passant par l’Europe
Quand une respectable fondation prend le relais de la CIA

Iran, Chili, Nicaragua… Depuis les ann√©es 1950, les guerres ¬« sales ¬ » men√©es par la Central Intelligence Agency (CIA) d√©fraient r√©guli√®rement la chronique et, lorsqu’elles sont r√©v√©l√©es, font m√™me parfois scandale aux Etats-Unis. En cr√©ant la Fondation nationale pour la d√©mocratie, le pr√©sident Ronald Reagan a dot√© Washington d’un outil moins voyant et surtout moins controvers√© que la CIA. Mais dont l’objectif reste le m√™me : d√©stabiliser, par le financement de leurs oppositions, les gouvernements non amis.

par Hernando Calvo Ospina
11 septembre 2007

¬« Une grande partie de ce que nous faisons aujourd’hui, la CIA le faisait clandestinement il y a vingt-cinq ans [1]. ¬ » L’homme dont le Washington Post rapporte le surprenant aveu, le 22 septembre 1991, s’appelle Allen Weinstein. Historien, il a √©t√© le premier pr√©sident de la National Endowment for Democracy (NED, Fondation nationale pour la d√©mocratie), une association am√©ricaine √ but non lucratif aux objectifs particuli√®rement vertueux : promouvoir les droits de l’homme et la d√©mocratie. C’est pourtant d’elle qu’il parle dans sa d√©claration.

La NED n’existait pas lorsque le m√™me quotidien r√©v√©la, le 26 f√©vrier 1967, un scandale aux r√©percussions internationales : la Central Intelligence Agency (CIA) finan√ßait, √ l’√©tranger, des syndicats, des organisations culturelles, des m√©dias, ainsi que des intellectuels r√©put√©s. On apprenait √©galement dans l’article comment l’argent leur parvenait. Comme nous le confirmera plus tard M. Philip Agee, ancien officier de ¬« la Compagnie ¬ », ¬« la CIA a utilis√© des fondations am√©ricaines connues, mais aussi d’autres entit√©s cr√©√©es dans cet objectif et n’existant que sur le papier [2] ¬ ».

Pour r√©duire la pression, le pr√©sident Lyndon Johnson demande l’ouverture d’une enqu√™te, m√™me s’il sait que, depuis sa cr√©ation en 1947, la CIA est mandat√©e pour ce type d’activit√©. ¬« Nos hommes politiques ont eu recours √ des actions secr√®tes pour envoyer des conseillers, des √©quipements et des fonds dans le but de soutenir des m√©dias et des partis politiques en Europe, car, m√™me apr√®s la seconde guerre mondiale, nos alli√©s restaient confront√©s √ des menaces politiques  [3]. ¬ » La guerre froide commen√ßait, il s’agissait de contrer l’¬« influence id√©ologique ¬ » de l’Union sovi√©tique.

Dans un certain nombre de cas, les organisations financ√©es ont r√©ussi √ affaiblir, voire √ √©liminer, les opposants aux gouvernements amis de Washington. En m√™me temps, elles ont cr√©√© des espaces favorables aux int√©r√™ts am√©ricains. Ce travail de sape avait √©t√© mis au service de coups d’Etat, comme au Br√©sil, contre le pr√©sident Jo√£o Goulart, en 1964. Le renversement du pr√©sident chilien Salvador Allende, en septembre 1973, prouvera que la Maison Blanche n’a pas mis fin √ ces activit√©s. ¬« Pour pr√©parer le terrain aux militaires, pr√©cise M. Agee, on a financ√© et canalis√© les forces d’importantes organisations de la soci√©t√© civile et des m√©dias. Ce fut une copie am√©lior√©e du coup d’Etat au Br√©sil. ¬ »

A partir de 1975, la CIA est de nouveau l’objet d’une enqu√™te du S√©nat des Etats-Unis, notamment pour sa responsabilit√© dans des complots et des crimes perp√©tr√©s contre plusieurs dirigeants politiques √ travers le monde (Patrice Lumumba, Allende, M. Fidel Castro). Parall√®lement, les progr√®s r√©alis√©s par diff√©rents mouvements r√©volutionnaires en Afrique et en Am√©rique latine obligent Washington √ constater que, si le travail d’infiltration dans les organisations de la ¬« soci√©t√© civile ¬ » reste d√©cisif, la voie emprunt√©e n’est pas la bonne. On se rappelle alors que, ¬« pour mener la bataille des id√©es √ travers le monde, l’administration Johnson (...) avait recommand√© la mise en œuvre d’un “m√©canisme public-priv√©” destin√© √ financer ouvertement des activit√©s √ l’√©tranger [4] ¬ ».

C’est ainsi que l’American Political Foundation (APF) voit le jour en 1979, coalition des partis d√©mocrate et r√©publicain, de dirigeants syndicalistes et de patrons, d’universitaires conservateurs et d’institutions li√©es aux affaires √©trang√®res. Le mod√®le est import√© d’Allemagne de l’Ouest, o√Ļ les fondations des quatre principaux partis [5] – connues sous le nom de Stiftung – sont, depuis l’apr√®s-guerre, financ√©es par leur gouvernement, comme instruments de la guerre froide. En particulier la Fondation Konrad Adenauer, li√©e au parti chr√©tien-d√©mocrate (CDU).

Le 14 janvier 1983, le pr√©sident Ronald Reagan signe la directive secr√®te NSDD-77. Il y ordonne de mettre en place ce qu’il a annonc√© dans un discours devant le Parlement britannique, le 8 juin 1982 : une ¬« infrastructure ¬ » pour ¬« mieux contribuer √ la campagne globale pour la d√©mocratie [6] ¬ ». La directive signale qu’il faudra pour cela ¬« coordonner de mani√®re √©troite les efforts effectu√©s en politique √©trang√®re – diplomatiques, √©conomiques, militaires – et se mettre en relation serr√©e avec les secteurs suivants de la soci√©t√© am√©ricaine : travail, affaires, universit√©s, philanthropie, partis politiques, presse (...) ¬ ».

Sans mentionner la directive, Reagan pr√©sente au Congr√®s une proposition de l’APF intitul√©e ¬« The democracy program ¬ ». Ainsi, le 23 novembre 1983, une loi ent√©rine la cr√©ation de la NED. Le 16 d√©cembre, durant la ¬« c√©r√©monie ¬ » organis√©e √ cette occasion √ la Maison Blanche, le pr√©sident d√©clare : ¬« Ce programme ne restera pas dans l’ombre. Il s’affirmera avec fiert√© sous le feu des projecteurs. (...) Et, bien s√ »r, il sera coh√©rent avec nos int√©r√™ts nationaux [7]. ¬ »

Quatre organisations constituent le socle de la NED et sont responsables de sa gestion. Le Free Trade Union Institute (FTUI) – branche de la centrale syndicale AFL-CIO, qui prend ensuite le nom d’American Center for International Labor Solidarity (Acils) – existait d√©j√ avant la NED. Les trois autres sont cr√©√©es ad hoc : le Center for International Private Enterprise (CIPE) de la chambre de commerce, l’International Republican Institute (IRI), du Parti r√©publicain, et le National Democratic Institute (NDI), du Parti d√©mocrate.

Les dollars des antisandinistes

Bien qu’il s’agisse juridiquement d’une association priv√©e, la NED figure au budget du d√©partement d’Etat. Toutefois, son financement est soumis √ l’approbation du Congr√®s. Le gouvernement se d√©gage ainsi officiellement de toute responsabilit√© [8], mais ce statut a un autre avantage strat√©gique. Pour l’ancien fonctionnaire du d√©partement d’Etat William Blum, les organisations ¬« non gouvernementales font partie de l’image et du mythe, (...) elles contribuent √ conserver √ l’√©tranger un niveau de cr√©dibilit√© qu’une agence officielle ne pourrait atteindre [9] ¬ ».

En octobre 1986 √©clate le scandale qui fait vaciller l’administration Reagan : le financement ill√©gal de la lutte contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua s’organise depuis la Maison Blanche, notamment gr√Ęce au trafic de coca√Įne. Co√Įncidence : coordonn√©e par le colonel Oliver North, sous la direction du Conseil national de s√©curit√© (Nation Security Council, NSC), toute la structure s’appelle... ¬« The democracy program ¬ ». La NED a jou√© un r√īle de premier ordre dans l’op√©ration [10]. Bizarrement, l’enqu√™te se concentre sur le financement de l’appareil militaire des contre-r√©volutionnaires nicaraguayens – la contra – et s’int√©resse moins √ cette organisation ¬« non gouvernementale ¬ », pourtant supervis√©e depuis sa naissance, et jusqu’en 1987, par le haut responsable de la CIA Walter Raymond, membre du directoire des renseignements du NSC.

¬« H√©riti√®re du “democracy program” de Ronald Reagan, la NED (...) a fourni des moyens financiers √ de nombreux groupes latino-am√©ricains, dont la Fondation nationale cubano-am√©ricaine [FNCA] [11] ¬ », affirme Jorge Mas Canosa, alors pr√©sident de la FNCA, organisation anticastriste extr√©miste cr√©√©e par le NSC √ la m√™me √©poque que la NED. Derri√®re le slogan ¬« La libert√© de Cuba passe par le Nicaragua ¬ », la FNCA s’est engag√©e contre les sandinistes. ¬« Cette collaboration a vu le jour, poursuit Mas Canosa, lorsque Theodore Shackley, ancien adjoint de la direction des op√©rations de la CIA, et chef de la section des services clandestins, a demand√© aux membres de la fondation leur soutien √ la politique centre-am√©ricaine... ¬ »

C’est √ partir de 1987, en plein scandale, que la NED commence √ agir. Ses dollars ach√®vent la constitution du front des organisations antisandinistes, dont m√™me la Commission permanente des droits de l’homme (nicaraguayenne) fait partie. Gr√Ęce √ ce soutien, Mme Violeta Chamorro, candidate de Washington et propri√©taire du quotidien ¬« ind√©pendant ¬ » La Prensa, arrivera √ la pr√©sidence en 1990. Toutes les actions des sandinistes en faveur de la population partent en fum√©e avec la mise en œuvre du mod√®le n√©olib√©ral...

Le talent qu’a la NED pour canaliser les fonds, cr√©er des organisations non gouvernementales (ONG), mettre sur pied des manipulations √©lectorales et des campagnes d’intoxication m√©diatique, doit beaucoup √ la grande exp√©rience de la CIA, de la branche du d√©partement d’Etat charg√©e de la coop√©ration (Usaid) et de nombreuses personnalit√©s de l’¬« √©lite ¬ » conservatrice li√©e √ la politique √©trang√®re des Etats-Unis [12]. Mis √ part les moyens terroristes, le gouvernement Reagan utilisera les m√™mes m√©thodes dans les pays d’Europe de l’Est, ¬« croisade non gouvernementale pour les droits de l’homme et la d√©mocratie, d’autant moins imp√©rialiste qu’elle est cens√©e r√©pondre directement aux besoins des dissidents et des r√©formateurs du monde entier [13] ¬ ». Dans ces pays du ¬« socialisme r√©el ¬ », la distance entre gouvernants et gouvern√©s facilite la t√Ęche de la NED et de son r√©seau d’organisations, qui fabriquent des milliers de ¬« dissidents ¬ » gr√Ęce aux dollars et √ la publicit√©. Une fois le changement obtenu, la plupart d’entre eux, ainsi que leurs organisations en tout genre, disparaissent, sans gloire, de la circulation.

Parmi les victoires historiques revendiqu√©es figure la Pologne. En 1984, la NED distribuait d√©j√ de l’¬« aide directe ¬ » pour y cr√©er des syndicats, des journaux et des groupes de d√©fense des droits humains. Tous, cela va sans dire, ¬« ind√©pendants ¬ ». Pour la campagne pr√©sidentielle de 1989, la NED octroie 2,5 millions de dollars au mouvement Solidarnosc dirig√© par M. Lech Walesa, qui arrive au pouvoir cette ann√©e-l√ , en alli√© puissant de Washington [14].

Si la NED a √©t√© con√ßue dans le cadre de l’arsenal am√©ricain de la guerre froide, la chute du bloc socialiste europ√©en est le pr√©ambule √ son expansion plan√©taire. D√®s lors, gr√Ęce aux dollars et √ quelques ¬« sp√©cialistes ¬ », elle a su s’immiscer dans les processus sociaux, √©conomiques et politiques de quelque quatre-vingt-dix pays d’Afrique, d’Am√©rique latine, d’Asie et d’Europe de l’Est. Se m√™ler des √©lections est, comme le dit le chercheur Gerald Sussman, ¬« tr√®s important pour atteindre les objectifs globaux des Etats-Unis ¬ ». La NED et d’autres organismes am√©ricains se pr√©sentent comme participant √ la ¬« construction de la d√©mocratie ¬ ». Cependant, souligne Sussman, s’ils ¬« agissent effectivement de mani√®re moins brutale que la CIA jusqu’en 1970, les formes de manipulation √©lectorale auxquelles [ils] se livrent aujourd’hui sont des d√©monstrations de mise en sc√®ne morale et de dramaturgie politique [15] ¬ ».

Au cours des √©lections de 1990 en Ha√Įti, la NED investit environ 36 millions de dollars pour soutenir le candidat Marc Bazin, ancien fonctionnaire de la Banque mondiale. Malgr√© cette aide, c’est M. Jean-Bertrand Aristide qui sortit largement vainqueur. Il sera renvers√©, le 29 septembre 1991, √ la suite d’une campagne m√©diatique, √©galement financ√©e par la NED et l’Usaid. La dictature qui s’ensuivra fera environ quatre mille morts...

Au cours de ses dix premi√®res ann√©es d’existence, ¬« ce sont ainsi 200 millions de dollars que la NED aura distribu√©s √ travers mille cinq cents projets participant au soutien des amis de l’Am√©rique [16] ¬ ». Depuis 1998, la NED s’est beaucoup int√©ress√©e au Venezuela. ¬« C’est une op√©ration silencieuse contre la r√©volution bolivarienne, soutient M. Agee. Elle a commenc√© avec le pr√©sident [William] Clinton et s’est intensifi√©e avec [George] Bush fils. Cela ressemble aux actions men√©es contre les sandinistes, mais sans terrorisme ni embargo √©conomique pour le moment : “promouvoir la d√©mocratie, r√©soudre les conflits, surveiller les √©lections et renforcer la vie civique”. ¬ » L’avocate am√©ricaine Eva Golinger a d√©couvert dans des documents officiels qu’entre 2001 et 2006 plus de 20 millions de dollars ont √©t√© remis par la NED et l’Usaid √ des groupes d’opposition et √ des m√©dias priv√©s v√©n√©zu√©liens [17]. Le New York Times avait d√©j√ r√©v√©l√©, le 25 avril 2002 – quelques jours apr√®s le coup d’Etat avort√© contre le pr√©sident Hugo Ch√°vez –, que le budget de la NED destin√© √ ce pays avait quadrupl√© quelques mois avant cette tentative de renversement, sur ordre du Congr√®s am√©ricain.

C’est toutefois dans la lutte contre le gouvernement cubain que la NED a montr√© le plus de constance. Au cours des vingt derni√®res ann√©es, elle aurait investi environ 20 millions de dollars pour promouvoir la ¬« transition d√©mocratique ¬ » dans ce pays, sans compter les 65 millions apport√©s par l’Usaid depuis 1996. Washington insiste sur l’utilit√© supr√™me d’√©lections ¬« d√©mocratiques ¬ », mais, de la loi Torricelli (Cuban Democracy Act, 1992) √ la loi Helms-Burton (Cuban liberty and democratic solidarity act, 1996) et √ la Commission d’assistance √ un Cuba libre (Commission for Assistance to a Free Cuba, mai 2004), les textes officiels pr√©cisent clairement que les √©lus devront lui convenir. La quasi-totalit√© de ces fonds reste entre les mains d’organisations contre-r√©volutionnaires aux Etats-Unis et en Europe. Les gouvernements polonais, roumain et tch√®que, principalement, per√ßoivent une bonne part de ce financement, depuis qu’ils m√®nent la pression internationale exerc√©e sur Cuba. Rien qu’en 2005, la NED leur a fourni 2,4 millions de dollars dans ce but [18].

Elections et affaires doivent aller de pair. C’est ainsi que Washington envisage la d√©mocratie. Le 20 janvier 2004, le pr√©sident a annonc√© durant son discours sur l’√©tat de l’Union qu’il demanderait au Congr√®s de doubler le budget de la NED afin qu’elle innove dans la ¬« promotion des √©lections libres, du libre-√©change, de la libert√© de la presse et de la libert√© syndicale au Moyen-Orient ¬ ». C’est-√ -dire afin que le travail id√©ologique accompagne l’action militaire. Dans cette r√©gion du monde, la pr√©sence de la NED √©tait jusqu’alors minime. En 2003, son r√©seau s’est install√© en Afghanistan. Sur son site Internet, on peut lire qu’elle a d√©cid√© ¬« d’√©tablir et de renforcer le commerce pour aider √ construire la d√©mocratie et l’√©conomie de march√© ¬ ». Pour pr√©parer le terrain, elle fournit de ¬« l’aide √ toute une s√©rie d’ONG naissantes ¬ ».

Avec des objectifs similaires, d’autres ONG sont financ√©es en Irak, particuli√®rement dans le nord de ce pays occup√©. Comme ailleurs, les organisations locales soutenues par la NED en deviennent rapidement d√©pendantes et, sous la banni√®re de la ¬« lutte pour la d√©mocratie ¬ », elles se mettent √ travailler pour un syst√®me dont les int√©r√™ts co√Įncident rarement avec ceux de la population.

Une fois par an, ou √ la demande, le pr√©sident de la NED doit rendre des comptes √ la commission des affaires √©trang√®res du S√©nat am√©ricain, un cas unique pour une organisation non gouvernementale. Le 8 juin 2006, M. Carl Gershman (pr√©sident de la NED depuis avril 1984) a insist√© sur l’urgence qu’il y avait √ augmenter le budget de l’¬« aide √ la d√©mocratie ¬ ». Il soutient qu’en Russie, en Bi√©lorussie, en Ouzb√©kistan, au Venezuela, en Egypte, les ONG ont besoin de moyens suppl√©mentaires car elles font face √ des gouvernements ¬« semi-autoritaires ¬ ». Le 7 d√©cembre, il prononcera pratiquement le m√™me discours devant le Parlement europ√©en, durant la conf√©rence ¬« Democracy promotion : The European way ¬ ».

D’apr√®s M. Blum, la philosophie de la NED repose sur l’id√©e que les soci√©t√©s fonctionnent mieux ¬« avec la libre entreprise, la coop√©ration de classes (...), un interventionisme r√©duit du gouvernement dans l’√©conomie (...). L’√©conomie de march√© est assimil√©e √ d√©mocratie, r√©formes et croissance ; on vante les m√©rites des investissements √©trangers. (...) Les rapports de la NED insistent lourdement sur la “d√©mocratie”, mais il s’agit seulement des proc√©dures d√©mocratiques minimales, et non d’une d√©mocratie √©conomique, car rien ne doit menacer les pouvoirs √©tablis (...). En r√©sum√©, les programmes de la NED sont en harmonie avec les besoins et les objectifs fondamentaux de la mondialisation √©conomique et du nouvel ordre international ¬ ».

Instrument de la guerre globale

Devant l’Assembl√©e g√©n√©rale de l’Organisation des Nations unies (ONU) en septembre 1989, le pr√©sident George Bush p√®re affirmait que le d√©fi du ¬« monde libre ¬ » √©tait de consolider les ¬« fondations de la libert√© ¬ ». L’ann√©e pr√©c√©dente, le Parlement canadien, encourag√© par Washington, avait cr√©√© une fondation semblable √ la NED, portant le nom de Rights & Democracy. En 1992, sur le m√™me mod√®le, le Parlement britannique a officialis√© la Westminster Foundation for Democracy (WFD). Puis vient le tour de la Su√®de avec le Swedish International Liberal Centre, des Pays-Bas – Fondation Alfred Mozer – et de la France – Fondation Robert Schuman et Fondation Jean Jaur√®s (li√©e au Parti socialiste). Le r√©seau de fondations de la NED prend forme.

C’est dans ce cadre qu’a √©t√© cr√©√©e la Democracy Projects Database, qui coordonne quelque six mille projets d’ONG dans le monde. La NED est aussi le cœur du Network of Democracy Research Institutes [19], auquel participent ¬« des institutions ind√©pendantes li√©es √ des partis politiques, des universit√©s, des syndicats et des mouvements pour la d√©mocratie et les droits humains ¬ ». Son objectif est de faciliter le contact ¬« entre les √©rudits et les militants de la d√©mocratie ¬ ». D’autre part, la NED h√©berge le secr√©tariat du Center for International Media Assistance, ¬« un projet qui se propose de r√©unir un certain nombre d’experts en m√©dias avec l’objectif de renforcer le soutien √ la presse libre et ind√©pendante dans le monde  [20] ¬ ».

Sur le site Internet officiel du d√©partement d’Etat, M. Gershman d√©clare que toutes ces fondations, personnes et organisations convergent vers la ¬« cr√©ation d’un mouvement mondial pro-d√©mocratie ¬ ». Un ¬« r√©seau de r√©seaux ¬ » dont la NED constitue le centre. D’autres fondations se sont ralli√©es √ ce projet – la Friedrich-Ebert-Stiftung d’Allemagne, l’Olof Palmes Internazionella Center, de Su√®de, le Karl Renner Institut, d’Autriche, la Fundaci√≥n Pablo Iglesias, li√©e au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE).

En 1996, pour justifier l’augmentation du budget de la NED, un rapport particuli√®rement ¬« √©clairant ¬ » a √©t√© soumis au Congr√®s : ¬« La guerre globale des id√©es bat son plein. Les Etats-Unis ne peuvent se permettre de renoncer √ un instrument d’une telle efficacit√© en politique √©trang√®re √ une √©poque o√Ļ leurs int√©r√™ts et leurs valeurs subissent une puissante attaque id√©ologique de nombreuses forces antid√©mocratiques dans le monde (...). Ils restent menac√©s par des r√©gimes communistes tenaces, des n√©ocommunistes, des dictatures agressives, des nationalistes radicaux et des fondamentalistes islamistes. Dans ces conditions, les Etats-Unis ne peuvent se permettre d’abandonner le champ de bataille id√©ologique √ ces ennemis d’une soci√©t√© libre et ouverte. La NED a besoin d’un financement continu, qui constitue un investissement prudent en vue de garantir l’avenir  [21]. ¬ » Trois ans plus tard, M. Benjamin Gilman, pr√©sident de la commission des affaires √©trang√®res de la Chambre des repr√©sentants, reprendra, dans le m√™me but, la plupart des √©l√©ments de ce rapport.

D√©mocratie, √©lections libres, libert√© d’expression... Ce que M. Blum traduit ainsi : ¬« Tout ce qu’on a fait, c’est transf√©rer les nombreuses activit√©s d√©testables de la CIA √ une nouvelle organisation dont le nom sonne bien. La cr√©ation de la NED est un chef-d’œuvre de politique, de relations publiques et de cynisme [22]. ¬ »

******

Financements sans frontières

¬« Absolument, nous recevons de l’argent de la NED, affirme M. Robert M√©nard, secr√©taire g√©n√©ral de Reporters sans fronti√®res (RSF), sur le forum Internet du Nouvel Observateur, le 18 avril 2005 [23]. Et cela ne nous pose aucun probl√®me. ¬ » De quoi mettre en doute le cr√©dit de cette association ¬« ind√©pendante ¬ » qui d√©fend la libert√© d’expression gr√Ęce √ ce genre de financement, sans compter ce qu’elle re√ßoit de l’Etat fran√ßais – 11 % de son budget annuel –, de la Commission europ√©enne – 15 % –, ainsi que de plusieurs groupes financiers propri√©taires de m√©dias et d’entreprises d’armements – montant ind√©termin√© [24].
Ces donn√©es n’ont √©t√© mises en ligne sur le site de RSF qu’√ la suite d’un article de la journaliste am√©ricaine Diana Barahona, qui en faisait √©tat, le 11 mars 2005, dans le quotidien Northern California Media Guild. ¬« Cet argent repr√©sente 2 % de notre budget ¬ » ; ¬« il provient du Congr√®s am√©ricain et non de la Maison Blanche ¬ », pr√©cise M. M√©nard dans un communiqu√©. Dans un autre texte, il explique : ¬« Nous ne recevons pas d’argent du d√©partement d’Etat am√©ricain, de la CIA ou de la coop√©ration am√©ricaine Usaid [25]. ¬ » Difficile de croire qu’il ne conna√ģt ni l’histoire ni les objectifs de la NED, et qu’il ignore que c’est le d√©partement d’Etat qui sollicite son financement aupr√®s du Congr√®s.

Dans le m√™me communiqu√©, M. M√©nard admet pour la premi√®re fois que RSF touche d’autres ¬« subventions en provenance des Etats-Unis (...), celles du Center for a Free Cuba [CFC, Centre pour un Cuba libre] ¬ ». De 2002 √ 2005, RSF en a re√ßu 92 330 euros. Mais ce qu’il ne dit pas m√©rite d’√™tre soulign√© : la quasi-totalit√© des ressources du CFC provient de la NED. Personnalit√© historique de celle-ci et de la politique latino-am√©ricaine des Etats-Unis, M. Otto Reich est administrateur du CFC. Quant √ son directeur, M. Frank Calz√≥n, il fut, en 1983, le premier pr√©sident de la Fondation nationale cubano-am√©ricaine (FNCA), et l’un des dirigeants, dans les ann√©es 1970, du groupe Abdala, organiquement li√© au Front de lib√©ration nationale de Cuba, responsable d’attentats terroristes dans plusieurs pays, dont la France, le Portugal et le Canada [26].

En 1993, M. M√©nard a pris la direction totale de RSF, apr√®s la d√©mission des deux autres principaux fondateurs, MM. Rony Brauman et Jean-Claude Guillebaud. Leur d√©part fut notamment motiv√© par une campagne m√©diatique sans pr√©c√©dent gr√Ęce √ laquelle RSF transforma le quotidien inconnu Oslobodjenje et son directeur en ¬« stars ¬ » mondiales [27], alors que son tirage atteignait √ peine trois cents exemplaires √ Sarajevo. Pur hasard : √ la m√™me √©poque, la NED investissait des millions dans cette publication pour la ¬« faire vivre ¬ ».

C’√©tait la premi√®re fois apparemment que les objectifs et les actions de M. M√©nard et de la NED co√Įncidaient. Par la suite, cela devint courant... Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le r√īle de RSF dans la pol√©mique d√©clench√©e par le non-renouvellement de la concession de la cha√ģne priv√©e Radio Caracas Television (RCTV) venue √ √©ch√©ance le 27 mai, par le gouvernement v√©n√©zu√©lien. La cha√ģne en question a, en de multiples occasions, transgress√© la loi et ouvertement particip√© au coup d’Etat du 11 avril 2002. Parlant de ¬« fermeture ¬ » et d’atteinte √ la libert√© d’expression, RSF ¬« appelle la communaut√© internationale √ se mobiliser pour d√©noncer ce coup de force et d√©fendre ce qui reste de m√©dias ind√©pendants au Venezuela ¬ ». Au m√©pris du droit qu’a chaque Etat – que ce soit au Venezuela, aux Etats-Unis, en France ou ailleurs – de disposer des biens publics rares que sont les fr√©quences hertziennes [28]. Malgr√© la pr√©sence des cha√ģnes priv√©es Globovisi√≥n, Venevisi√≥n, Televen et CMT, RSF d√©nonce le 28 mai : ¬« Hugo Ch√°vez a r√©duit au silence (...) la seule cha√ģne nationale encore critique √ son √©gard. ¬ » Il est vrai que les autres agacent fortement M. M√©nard : bien que souvent virulentes √ l’√©gard du pouvoir, elles n’encouragent plus ouvertement la d√©stabilisation du pr√©sident.

Notes:

[1The Washington Post, 22 septembre 1991.

[2Entretien avec l’auteur, 2005. Cf. aussi la conf√©rence (en espagnol, PDF) de Philip Agee, www.rebelion.org/cuba/030919agee.pdf

[3www.ned.org/about/nedhistory.html. Sur le travail de la CIA aupr√®s des intellectuels, cf. Frances Stonor Saunders, Who Paid the Piper ? The CIA and the Cultural Cold War, Granta Books, Londres, 2000.

[4www.ned.org/about/nedhistory.html

[5La Friedrich-Ebert-Stiftung des sociaux-démocrates (SPD), la Konrad-Adenauer-Stiftung des chrétiens-démocrates (CDU), la Hanns-Seidel-Stiftung des chrétiens-sociaux (CSU) et la Friedrich-Naumann-Stiftung des libéraux (FDP).

[6www.ned.org/about/reagan-060882.html

[7www.ned.org/about/re agan-121683.html

[8¬« La fondation ne saurait √™tre consid√©r√©e comme une agence ou une √©manation du gouvernement des Etats-Unis ¬ », stipule la loi qui cr√©e la NED.

[9William Blum, Rogue State, Common Courage Press, Monroe, 2000.

[10Cf. The New York Times et The Washington Post, 15 et 16 février 1987.

[11Alvaro Vargas Llosa, El exilio indomable, Espasa, Madrid, 1998.

[12Parmi elles : Allen Weinstein, Dante Fascell, Elliott Abrams, Richard Allen, John Negroponte, Jeane Kirkpatrick, John Bolton, Otto Reich, le g√©n√©ral Wesley K. Clark, John Richardson, William Middendorf, Frank Carlucci, Francis Fukuyama...

[13Nicolas Guilhot, ¬« Le National Endowment for Democracy ¬ », Actes de la recherche en sciences sociales, n¬° 139, Paris, septembre 2001.

[14www.ned.org/about/nedTimeline.html. La NED montre ici quelques-unes de ses actions de financement, soit directement, soit par l’interm√©diaire du CIPE, de l’IRI, du NDI ou de la branche de l’AFL-CIO.

[15Gerald Sussman, ¬« The myths of “democracy assistance” : US political intervention in post-soviet Eastern Europe ¬ », Monthly Review, volume 58, n¬° 7, New York, d√©cembre 2006.

[16Nicolas Guilhot, op. cit.

[17Eva Golinger, Code Ch√°vez. CIA contre Venezuela, Oser dire, Esch-sur-Alzette (Luxembourg), 2006.

[18Laura Wides-Munoz, ¬« Les USA financent des groupes anticastristes √ l’√©tranger ¬ », Associated Press, 29 d√©cembre 2006.

[19www.wmd.org/ndri/ndri.html

[20www.ned.org/about/ci ma.html

[21James A. Phillips et Kim R. Holmes, ¬« The National Endowment for Democracy : A prudent investment in the future ¬ », Foreign Policy and Defense Studies, The Heritage Foundation, ¬« Executive memorandum ¬ », n¬° 461, Washington, DC, 13 septembre 1996.

[22William Blum, op. cit.

[23www.nouvelobs.com/forum/archives/fo...

[24Rapport de 2003.

[25¬« Pourquoi s’int√©resser autant √ Cuba ? La r√©ponse de Reporters sans fronti√®res aux accusations des d√©fenseurs du gouvernement cubain ¬ », 6 juillet 2005.

[26Cf. Enrique Encinosa, Cuba en guerra, Historia de la oposición anti-castrista. 1959-1993, The Endowment for Cuban American Studies of the Cuban American National Foundation, Miami, 1994.

[27Robert M√©nard, Ces journalistes que l’on veut faire taire, Albin Michel, Paris, 2001.

[28Lire Bernard Cassen, ¬« D√©sinformation sur le Venezuela ¬ », La valise diplomatique, 30 mai 2007.


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Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© Le Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr/), juillet 2007.

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